SCÈNE III
ROMÉO ET 6ALTAZAR arrivent du côté opposé, parles arcades du fond. Baltazar tient d'une main un flambeau, et de l'autre un levier et une bêche qui leur ont servi à forcer les murs du cimetière. Roméo est enveloppé d'un manteau brun. — La rampe se lève à moitié quand le flambeau avance.
ROMÉO
Dépose ici ce lourd levier et cette bêche,
Laisse-moi ton flambeau. Bien. — Prends cette dépêche.
Il tire une lettre de sa poche.
£t tu la remettras, de la main à la main, A mon père, à lui seul, au point du jour, demain. Va t'asseoir sous les ifs, dans le grand cimetière. Quoi que tu puisses voir, durant la nuit entière. Ou bien entendre... songe à rester calme au loin. Si j'entre chez les morts, ah I c'est que j'ai besoin De revoir mon amante et son pâle visage.
nOMÉO ET JULIETTE. lOi
Et d'ôter de son doigt, pour un pieux usage,
Un anneau qui m'est clier. — Va-l'en donc. — Si poussé
D'un soupçon curieux quelqu'un vient, insensé,
M'épier... saints tombeaux, vengeurs des grands scandales.
De son cadavre épars je joncherai vos dalles.
Gomme l'heure et le lieu, j'ai de tristes objets
L'âme pleine... et mes noirs et farouches projets
Renferment plus d'horreur et plus de barbarie
Que les tigres à jeun et la mer en furie!
BALTAZAR
Je vous laisse, seigneur, entre les mains de Dieu.
ROMÉO, lui donnant une bourse.
Honnête serviteur, tiens, sois heureux... adieu!
BALTAZAR, à part.
Son regard m'épouvante et comme lui je souffre !
Baltazar sort par les mômes arcades du fond.
ROMÉO, seul. — Dès qu'il est sûr que Baltazar est loin, il rejetta son manteau et parait vêtu tout de noir, un poignard à sa ceinture. Il s'avance exaspéré de désespoir vers le tombeau des Capulets, le levier à la main, et, monté sur les marches, il Croppe pour enfoncer la porte.
Toi, bouche de la mort, abominable gouffre.
Qui viens de dévorer le plus beau des trésors. C'est ainsi qu'à s'ouvrir je force tes ressorts! Quoique rassasiée, il faut que je pourvoie Ton vorace appétit d'une nouvelle proie!...
Celle-là, tu pourras l'engloutir sans remords.
Il finit par soulever la porte du tombeau, dont les deux battants s'ouvrent, on voit tout l'intérieur du monument, sépulture des Capulets, offrant une longue perspective de cercueils éclairés par des lampes. Sur le premier cercueil parait Juliette, étendue dans sa bière ouverte, elle tient un crucifix entre ses bros et son visage découvert a conservé toute sa beauté. Roméo, partagé entre la terreur et le respect, se jetie à genoux devant la bière de Juliette, et continue d'une voix passionnée après avoir contemplé avec extase les traits de son amante.
mon ange adoré, Juliette! la mort A de ta pure haleine aspiré l'ambroisie,
Mais ne t'a point encor tout entière saisie!...
Non, tu n'es pas conquise, et devant ta beauté,
De son pâle étendard le vol s'est arrêté !
La beauté vit toujours sur ton front qui repose,
Sur ta limpide joue et tes lèvres de rose;
Jusque dans le cercueil tu gardes ton trésor...
pourquoi, Juliette, es-tu si belle encor I
Non, de ce noir palais, où le temps n'a point d'heure,
Je ne sortirai plus. J'y fixe ma demeure
Avec les vers des morts, cortège fraternel.
Là, je .veux établir mon repos éternel.
Abriter mon naufrage, et, repliant mes voiles,
Y secouer le joug des funestes étoiles.
Il tire de sa poche un petit vase fermé dans lequel est le poison.
Viens, guide du malheur, pilote redouté.
Sur recueil du néant... ou de l'éternité.
Viens briser mon esquif fatigué de la vie !
Poison! voici ton heure! — Allons, sois assouvie, Passion du tombeau !
n boit le poison.
Cher amante, je bois A toi seule! — mes yeux, une dernière fois.
Jouissez du bonheur de dévorer ses charmes; mes bras, pressez-la sur mon cœur, gros de larmes ; Et vous, mes lèvres, vous, qu'on ne peut refuser, Imprimez sur sa bouche un suprême baiser!
n se penche pour Tembrasser.
Oue vois-Je? elle respire! elle s'agite!
Dans cet instant, Juliette se soulève lentement, comme an spectre du fond de sa bière, et so met sur son séant, les yeaz fermés et le crucifix entre les moins... Bornéo tombe à la renTene.
JULIETTE, cherchant outour d'eUe.
OÙ suis-je?
Où donc est mon seigneur! mon Roméo?...
ROMÉO, arec transport, se releyant.
Prodige !
Elle parle! elle vit! nous pourrons être heureux, Et nous aimer encore î — destin généreux 1
Un seul instant me paie un siècle de torture. Lève-toi, lève-loi, sors de ta sépulture!
Ma Juliette ! — Vois Roméo I vois le jour !
Viens puiser sur ma bouche et la vie et l'amour ! Oh I viens !
JULIETTE, regardaDt autour d'elle d'un air effaré.
Bénissez-moi,, grand Dieu ! — Quel froid j'éprouve! Qui donc est là?
ROMÉO
C'est moi, ton époux qui retrouve Une joie ineffable après le désespoir.
Qui te croyait perdue et qui peut te revoir.
Sors de ce tombeau, viens et fuyons en silence, Fuyons tous deux.
Il l'enlève et l'ôte de sa bière et la porte sur le devant du théâtre. JULIETTE , résistant, sans rien reconnaître encore.
Pourquoi me fait-on violence?
Je n'obéirai pas; non, non, je le promets.
Ma force peut fléchir, ma volonté, jamais.
Je n'épouserai point Paris, et je déclare Roméo mon époux.
ROMÉO
Ah ! sa raison s'égare !
Dieu juste! — Oui, Roméo, chère âme, est ton époux, Et je suis Roméo! Viens et tous les rois, tous, ^e pourront point briser notre immortelle chaîne Et t'arracher d'un cœur où Juliette est reine !
JULIETTE, avec une ivresse croissante.
Cette voix qui me parle, oh! je la reconnais!
Sa douceur me ravit, m'enflamme, — je renais!
Je me rappelle tout à présent — chaque chose
Revient! oui, oui, c'est toi ! c'est moi ! — Mon cœur se pose
Sur ton cœur... Saints transports du ciel! ô mon amant!
mon époux !
Roméo commence à ressentir les atteintes du poison, au moment où Juliette se précipite dans ses bras.
Oh ! Dieu ! tu m'évites ! comment?
Roméo veut me fuir encore! Oh! que je touche
192 œUVRES D'EMILE DESCHAMPS.
Mais ne t'a point encor tout entière saisie!...
Non, tu n'es pas conquise, et devant ta beauté,
De son pâle étendard le vol s'est arrêté î
La beauté vit toujours sur ton front qui repose,
Sur ta limpide joue et tes lèvres de rose;
Jusque dans le cercueil tu gardes ton trésor...
pourquoi, Juliette, es-tu si belle encor!
Non, de ce noir palais, où le temps n'a point d'heure,
Je ne sortirai plus. J'y fixe ma demeure
Avec les vers des morts, cortège fraternel.
Là, je .veux établir mon repos éternel.
Abriter mon naufrage, et, repliant mes voiles,
Y secouer le joug des funestes étoiles.
n tire de sa poche un petit vase fermé dans lequel est le poison.
Viens, guide du malheur, pilote redouté, Sur recueil du néant... ou de l'éternité.
Viens briser mon esquif fatigué de la vie !
Poison! voici ton heure! — Allons, sois assouvie, Passion du tombeau !
n boit le poison.
Cher amante, je bois A toi seule! — mes yeux, une dernière fois.
Jouissez du bonheur de dévorer ses charmes; mes bras, pressez-la sur mon cœur, gros de larmes ; Et vous, mes lèvres, vous, qu'on ne peut refuser, Imprimez sur sa bouche un suprême baiser!
n se penche pour l'embrasser.
Oue vois-je? elle respire! elle s'agite!
Dans cet instant, Juliette se soulève lentement, comme an spectre du fond de sa bière, et se met sur son séant, les yeux fermés et le crucifix entre les mains... Bornéo tombe à la renTene.
JULIETTE, cherchant outour d'eUe.
OÙ suis-je?
Où donc est mon seigneur! mon Roméo?...
ROMÉO, avec transport, se relevant.
Prodige !
Elle parle! elle vit! nous pourrons être heureux, Et nous aimer encore î — destin généreux !
Un seul instant me paie un siècle de torture. Lève-toi, lève-loi, sors de ta sépulture I Ma Juliette ! — Vois Roméo I vois le jour !
Viens puiser sur ma bouche et la vie et l'amour! Oh I viens !
JULIETTE, regardant autour d'elle d'un air effaré.
Bénissez-moi,, grand Dieu! — Quel froid j'éprouve! Qui donc est là?
ROMÉO
C'est moi, ton époux qui retrouve Une joie ineffable après le désespoir, Qui te croyait perdue et qui peut te revoir.
Sors de ce tombeau, viens et fuyons en silence, Fuyons tous deux.
Il Tenlève et Tôte de sa bière et la porte sur le devéot du théâtre. JULIETTE , résistant, sans rien reconnaître encore.
Pourquoi me fait-on violence?
Je n'obéirai pas; non, non, je le promets.
Ma force peut fléchir, ma volonté, jamais.
Je n'épouserai point Paris, et je déclare Roméo mon époux.
ROMÉO
Ah 1 sa raison s'égare I Dieu juste! — Oui, Roméo, chère âme, est ton époux. Et je suis Roméo! Viens et tous les rois, tous, ^e pourront point briser notre immortelle chaîne Et t'arracher d'un cœur où Juliette est reine î
JULIETTE, avec une ivresse croissante.
Cette voix qui me parle, oh I je la reconnais î
Sa douceur me ravit, m'enflamme, — je renais!
Je me rappelle tout à présent — chaque chose
Revient ! oui, oui, c'est toi ! c'est moi ! — Mon cœur se pose
Sur ton cœur... Saints transports du ciel! ô mon amant!
mon époux !
Roméo commence à ressentir les atteintes du poison, au moment où Juliette se précipite dans ses bras.
Oh! Dieu! tu m'évites! comment?
Roméo veut me fuir encore! Oh! que je touche
19i OEUVRES D*ÉMILE DESGHAMPS.
Ta main — que je m'enivre au souffle de ta bouche! Tu me glaces de peur ! vois mon angoisse, vois ! Oh! parle! — Fais-moi donc entendre une autre voix Que la mienne, au milieu de ces terribles voûtes. Ou je vais retomber... mes forces s'en vont toutes... Soutiens ta Juliette I
ROMÉO, chancelant.
Hélas! je ne le puis, Moi-même, plus que toi, j'aurais besoin d'appuis ! — Trop fidèle poison !
JULIETTE
Du poison ! que veut dire Mon époux! — Ah ! ton sein qui lourdement soupire! Tes mains froides! Ion front terne et décoloré!... Kt tes regards qui vont s'éteignant par degré- La mort!...
ROMÉO
Il est trop vrai, je lutte en vain contre elle. Juliette, une force, en moi surnaturelle, Quand ta voix m'a frappé, lorsque j*ai vu tes yeux S'ouvrir... a suspendu le cours impétueux De la mort, un moment captive avec mes peines... Le poison maintenant coule à flots dans mes veines!...
Il se tord de douleur.
Le temps me manque... enfin, mon destin dans ce lieu M'a conduit pour te dire un triste et tendre adieu..^ Et mourir avec toi 1
JULIETTE
Mourir! ô ciel! Laurence M'a-t-il trompée !
ROMÉO, pins colme.
Hélas! une fausse apparence...
Te croyant morte, alors, moi, j'ai bu ce poison! Fatal empressement! — J'ai forcé ta prison, Et j'ai collé ma bouche à tes lèvres vermeilles... Et je mourais heureux dans tes bras... tu t'éveilles! Oh!
N'ai-je ouvert les yeux que pour te voir ainsi!
ROMÉO f en proie à une nouvelle crise.
Tiens I la mort et l'amour se disputent ici Les restes de mon cœur, mais la mort s'en empare, Elle est plus forte... il faut te quitter, sort barbare! Te quitter, Juliette, à la porte du ciel!...
JULIETTE
Repose sur mon sein ! — délire cruel !
ROMÉO, se redressant.
Oui, les parents ont tous des entrailles de pierre !
Rien ne les attendrit, ni larme, ni prière!
Les enfants sont voués au malheur en naissant!
JULIETTE
Mon cœur se brise.
ROMÉO, dans le délire.
Elle est ma chair, elle est mon sang!
Nos cœurs sont l'un à l'autre enchaînés ! — C'est ma femme ! . . . Épargne, Capulet, ta fille et notre flamme... Paris! que viens-tu faire? — Ah! pour les séparer, Des cœurs si bien unis, il faut les déchirer!... mon Dieu!... Juliette!... Oh! Juliette!...
Il tombe sur les marches du monument, et après des convulsions il expire.
JULIETTE
Encore Un moment, Roméo! ton épouse t'implore!
Attends-moi! me voici pour l'hymen du trépas!
Elle se jette sur le. corps de Boméo, et Tétreint avec force. En ce moment, arrivent dom Laurence et frère Jean, tenant une lanterne par derrière les tombeaux , à gauche.
DOM LAURENCE, comme s*il continuait de parler au frère Jean.
Quand notre courrier vole à Mantoue, ô mes pas ! Hâtez-vous dans la nuit de ces lugubres arches.
Apercevant les corps de Juliette et de Roméo sur les degrés du tombeau.
Mais qu'est-ce donc ? deux corps étendus sur ces marches !
m OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.
JULIETTE
Qui vient me troubler?
DOM LAURENCE
Ciel I Juliette déjà Réveillée! — mon Dieu, Roméo mortl...
n feit un signe au frère Jean qui se retire.
JULIETTE, pressant contre son sein le corps de Roméo.
Viens là I On ne peut me l'ôter — plus près! — je suis heureuse!
DOM LAURENCE
Juliette, ah! fuyez cette demeure affreuse!
JULIETTE
Ne m'approche pas, moine, ou j'éveille en courroux Tous ces morts qui sur toi vengeront mon époux!
DOM LAURENCE
Une force, au-dessus de la prudence humaine, A déjoué nos plans... Venez, que je vous mène Au saint asile...
On entend du bruit au loin.
On vient! hâtons-nous de partir.
On aperçoit des flambeaux et des armes derrière les arceaux les plus éloignés.
Des gardes! — Je frémis...
JULIETTE, à dom Laurence qui s'enfuit derrière les tombeaux.
Sors, toi qui peux sortir!
Seule et cherchant des yeux autour d'eUe, a?ec le délira du désespoir.
Comment mourir!
Se rele?aat.
Que vois-je? une fiole? ah! sans doute...
Elle prend la fiole qu'elle trouve yide.
L'avoir toute épuisée! ingrat! — pas un goutte,
Rien, rien, pour secourir ton épouse après toi!,..
Ta bouche est tiède encore... Ah! peut-être pour moi.
Y reste-t-il un peu du poison salutaire...
Elle l'embrasse.
Assez, pour que ma soif de mort s'y désaltère!
Des Toix au dehors.
Ah! ah! ah!
Des voix! que faire?...
Apercevant le poignard de Roméo.
Heureux poignard I ^
Au fourreau qu'elle jette.
Toi, va pourrir Là-bas; et laisse-moi ton arme pour mourir I
Elle se frappe de plusieurs coups et meurt sur le corpâ de Roméo.