AIR
Andante.
Tu ne sais pas quelle peine mortelle Croît et s'irrite en mon cœur offensé !
Dans ce palais pas un seul n'est fidèle Au faible roi, que l'on dit insensé.
Le sort m'enlève et famille et patrie.
De mes guerriers on trompe la valeur, Et moi, traînant ma vieillesse flétrie, Je ne puis rien que mourir de douleur I
Transition,
Mais, dans tes yeux je vois des larmes !
Enfant, ne pleure pas.
C'est ton sourire plein de charmes
Qui rafl'ermit mes pas.
Allegro.
Rien n'est perdu si tu me restes.
Si ta bonté me suit toujours; Sous tes regards, rayons célestes , Renaît la fleur de mes beaux jours.
Du noir chagrin qui m'environne Bannis encore la rigueur, Toute ma gloire... ma couronne,
CORDÉLIA. 203
Je les retrouve sur ton cœur.
Rien n'est perdu si tu me restes, Si ta bonté me suit toujours, Sous tes regards, rayons célestes, Renaît la fleur de mes beaux jours I
Récitatif,
CORDÉLIA
N'ayez donc plus de sombres rêveries.
Ah! le roi Lear est un grand roil Une fée a juré que pour Pâques- fleuries
Vous verriez vos douleurs guéries...
Mais le repos du soir vous attend avec moi...
ENSEMBLE
j Avec moi, I Avec toi.
Ils se mettent à une table préparée par Cordélia.
DUO (premier mouvement).
CORDÉLIA, servant le roi.
Quand la coupe s'est remplie Des flots purs de la liqueur Il ne reste point de lie Ni dans l'or ni dans le cœur.
Le nectar, que je vous verse, Accompagne, avec nos chants.
Le doux rêve qui nous berce Loin du bruit et des méchants.
LE ROI, commençant à s'égayer.
Buvons ensemble I
TOUS DEUX répétant:
Buvons ensemble!
LE ROI
A mon royaume!
CORDÉLIA
Au roi, le plus fier des Anglais
LE ROI
Aux sœurs fidèles sous le chaume , Qui me consolent des palais I
GORDÉLIA.
A l'espérance I Un jour, ducs, pages et varlets Vous reviendront!
TOUS DEUX, répétant:
A V espérance!
LE ROI
Vrai Dieu! j'avais moins de liesse.
Lorsque Olivier Reynols, mon échanson féal, A mon couronnement, armé de toute pièce.
Me servit à cheval
Dans le banquet royal 1
ENSEMBLE
Reprise.
Quand la coupe s'est remplie Des flots purs de la liqueur.
Il ne reste point de lie Ni dans l'or ni dans le cœur !
Transition.
LE ROI, gaiement.
Mais, ce jeune écuyer, qu'un noble zèle enflamme» Edgar, que devient-il?
GORDÉLIA, tristement.
Je l'ignore.
A part.
malheur I A la guerre toujours, et toujours dans mon âme î
LE ROI, la coupe en main.
Un toast à sa valeur !
ENSEMBLE
A sa valeur i
Ils boirent.
Tout à coup l'orchestre fait entendre one moslquo broyante. Bicchanale et orgie.
CORDÉLIA. 203
CHOEUR, derrière la scène.
Gloire au plaisir, à la jeunesse!
Et loin de nous la crainte et les ennuis !
Qu'à nos vivat l'amour renaisse I ( En gais festins passons nos belles nuits!
CORDJÊLIA.
Quel bruit!
LE ROI
Festin d'enfer où Goneril, Régane, Aux accents des maudits joignent leur voix profane! On conspire, en riant, ma chute et mon exil !
CORDÉLIA
Ses filles, mes sœurs, se peut-il?
Allégro.
LE ROI, égaré.
En proie aux magies Des coupes rougies.
Du sein des orgies, Régane, est-ce toi?
Avec terreur, à Cordélia.
Torture éternelle!
Sa main criminelle Poursuit sous ton aile Son père et son roi!
Transition.
CORDÉLIA, à part.
ciel! sa raison l'abandonne I
LE ROI, courant comme JAensé.
A moi, mes chevaliers I
CORDÉLIA
Sire, entendez ma voix !
LE ROI
C'est Régane l à mon aide! — Elle prend ma couronne! Ahl ah!
t>00 OEUVRES D*ÉMILB DESGHAMPS.
GORDÉLIA.
Mon père !
LE ROI, f ayant.
Elle est ici... là... partout... voisl
ENSEMBLE
GORDÉLIA, à part.
En proie aux magies Des coupes rougies, Du sein des orgies, Régane, est-ce toi?
O sœur criminelle!...
(Clémence éternelle.
Prends donc, sous ton aile, Mon père et mon roi I
LE ROI, en délire.
En proie aux magies Des coupes rougies, Du sein des orgies, Régane, est-ce toi?
A Cordélia.
Torture éternelle.
Sa main criminelle Poursuit, sous ton aile.
Son père et son roi I