‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 2)Chapitre 139 sur 168 · LE ROI AVEUGLE · texte numérisé non relu

LE ROI AVEUGLE

( Poésie allemande. — d h l a n d )

Pourquoi sont-ils rangés en ligne de bataille, Les blonds guerriers du Nord, sur le bord de la mer? Que vient-il faire ici, plein d'un chagrin amer. Le vieux monarque aveugle, une épée à sa taille?

Sur son bâton appesanti, Penché vers l'horizon, il crie auprès de l'onde Tellement, qu'au delà du noir détroit qui gronde.

Toute l'île en a retenti :

« Rends-moi, brigand, rends-moi ma fille prisonnière Dans tes rochers muets et sourds.

Les accords de sa harpe et sa voix printanière Faisaient soleil dans mes vieux jours.

220 GEDVRËS O'ÉMILË DËSCHÂMPS.

Tu profitas, monstre sauvage, De ses danses sur le rivage Fourme la voler... Lâche aflfronti Seul penser d'un cœur qui se brise!

Cela met l'opprobre à ton front ; Gela courbe ma tête grise. »

De sa caverne alors, haut comme un peuplier, S'avance lourdement le ravisseur diflTorme ; Il tire du fourreau massif son glaive énorme Et frappe sur son bouclier.

« Tu soldes à grands frais des archers en grand nombre, Roi; pourquoi donc l'ont-ils souffert? Tant de guerriers suivent ton ombre...

Pour délivrer ta fille aucun ne s'est offert!... »

Archers et chevaliers gardent tous le silence ;

Nul ne sort des rangs. Le vieux roi Tourne en tout sens sa tête aveugle qu'il balance :

« N'aî-je donc personne avec moi? »

Quand son plus jeune fils, le plus aimé des quatre, Lui saisit sa main froide avec feu : (c Tu verras, Mon père; accorde-moi seulement de combattre; J'ai du courage au cœur et de la force au bras.

— Enfant, c'est un géant terrible, Tadversaire, Vautour qui d'un coup d'aile abat tous les oiseaux! Mais Dieu mit de la moelle héroïque en tes os; Je le sens, mon cher fils, à ta main qui me serre !

Prends cette vieille épée; en plus d'un grand hasard, Les scaldes ont chanté sa gloire;

Prends, et si tu péris, que les flots sans mémoire Dévorent le pauvre vieillard! »

L'onde écume et gémit. Chut! la barque est en route. L'aveugle roi se tient immobile, il écoute.

Tout se tait, rien ne bouge autour de lui. Soudain, Le choc des boucliers se mêle au bruit des glaives;

LE ROI AVEUGLE. S^i

Les rauques hurlements du fort, combat lointain, Fendent Fair, prolongé par Tâpre écho des grèves.

Les bras tendus, les yeux de larges pleurs noyés, Dans un espoir craintif le blanc vieillard s'écrie : « Contez-moi, contez-moi tout ce que vous voyez! Mon épée... ahl j'entends sa bonne voix chérie 1 C'est mon épée... ohl oui, qui rend ce son aigu... Dans le cœur du brigand elle a laissé sa marque... Le brigand est tombé par le héros vaincu I... Salut à toi, robuste enfant du vieux monarque I »

Et tout redevient calme ainsi qu'auparavant.

L'aveugle roi se tient immobile, il écoute :

Qui vient donc sur la mer?... les rames se levant Et tombant, frappent Tonde, en leur bruyante joute. On aborde, c'est lui 1 c'est lui I ton fils vainqueur. Avec ta bonne épée où s'attache son cœur!

Puis, avec ses cheveux de soie

Et brillants comme le soleil,

Gunilde, l'aube à son réveil,

Ta fille, ton amour, ta joie!

«Bienvenu ! crie enfin l'aveugle rayonnant;

C'est mon aigle et c'est ma colombe 1 Ma vieillesse n'aura qu'heureux jours maintenant.

Et l'honneur sera sur ma tombe!

Mon fils, tu placeras auprès de moi, d'abord Mon épée, à la voix, la bonne voix qui vibre. Et toi, ma fille, et toi qui désormais es libre. Tu me pourras du moins chanter mon chant de mort ! »

Et le bon roi mourut. — C'était là son envie, Car il avait perdu le jour avant la vie, Et l'aveugle est un mort resté chez les vivants. Mais de la harpe en deuil, relique filiale.

S'élève encor, les soirs, une plainte idéale Qu'en échos affaiblis nous apportent les vents.

222 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

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