RÉPONSE
— Ménestrel ou comte.
Ne faut avoir honte ;
Chacun est servant d'amour
A son tour.
On peut bien, beau sire.
Aimer — ou le dire.
Sans demander du retour.
Ah! bergère ou comtesse enfin, n'est-ce point gloire Qu'entendre aveux galants se presser sur nos pas?.. On est trop sage pour y croire.
Mais on ne s'en plaint pas !
LE MIRACLE DEvSANTAREM. 147
LÉaSNDK DU XIII* BifeCLR
{Poésie portugaise)
Aux jours des grands combats avec les Africains, Dans le treizième siècle, en un vieux monastère Donné par une Infante aux frères franciscains. Près Santarem, vivait, mais non pas sur la terre, Frère Bernard, Français d'origine, cité Par tout le Portugal, pour sa douceur austère Et sa science, autant que pour sa piété.
Il se glorifiait, plus que de tout le reste, Qu'on Peut enfin nommé sacristain du couvent, Puisque, par cet emploi dévotement modeste.
Il approchait Tautel et les saints plus souvent... Frère Bernard, rempli de mystiques merveilles, Passait donc en disant : J'aime, f espère et crois, Les jours et bien des nuits à contempler la croix. Et faisant son bonheur de ses pieuses veilles.
Or, un seigneur voisin, aux leçons de Bernard,
Remit deux de ses fils, afin qu'ils pussent croître
En savoir et vertus, sous le saint étendard.
Ces enfants, qui venaient tous les matins au cloître,
Et ne s'en retournaient au castel que très-tard,
Peut-être devait-on, pour les garer du vice,
Les faire entrer dans l'ordre, étant devenus grands;
Car, tout petits encor, de l'aveu des parents,
Ils portaient la tonsure et l'habit de novice.
Dans le cloître on voyait, déserte dès longtemps. Une chapelle au nom de la très-sainte Vierge, Où, trois fois l'an au plus, on allumait un cierge.
lis OEUVRES D'EMILE DESCHAMP».
Âu-dcssus de Tautel, sous des voiles flottants, Rayonnait sur son trône une belle statue De Marie, en bois peint et richement vêtue.
Tenant son fils divin dans ses bras éclatants.
Aux heures où Bernard vaquait à son office.
Le petit couple, au fond de cet humble édifice , Attendait le bon frère; et tous deux, assis bas. Étudiaient, jouaient ou prenaient leur repas. Très-souvent ils levaient un long regard bien tendre Vers la sainte statue; et, comme en souriant. L'enfant Jésus semblait naïvement leur tendre Ses jolis bras, chargés de bijoux d'or brillant, Et puis les regarder d*un air très-doux lui-même; Les chers petits s'étaient enhardis peu-à-peu  lui parler avec un abandon extrême.
Tel qu'entre compagnons de travail et de jeu.
Quittant la sacristie, après sa tâche faite, Â ses jeunes amis, Bernard, le cœur en fête, Venait de ses leçons distribuer le miel ; Et, si pures déjà, de l'accent d'un prophète. Préparer saintement leurs âmes pour le ciel.
Un jour qu'ils attendaient plus longtemps leur bon maître, Ils s'attristaient de voir, en s'excitant tous deux. Que le petit Jésus, qui semblait les connaître, Ne descendît jamais jouer au milieu d'eux.
Et soudain le plus jeune :
aOhI pourquoi, je te prie, Bel enfant de Marie, Kester sur ses genoux Toujours? — Si loin de nous!
Jésus, tu nous regardes, Nous souris... mais tu gardes Un dur silence, mais Tu ne manges jamais ! — Tiens, si tu veux descendre, Moi, je te ferai prendre
La part de mon goûter, Qui te pourra tenter. »
Ah ! cette fois, Jésus, touché de tant de grâce,
S'arrache des genoux et du sein maternels,
Descend près des enfants, leur parle et les embrasse.
Et puis mange avec eux ! — Des foyers éternels
Une lueur soudain éclaira leurs visages,
£t tout autour dansaient de fortunés présages.
Dès lors se fit en eux un très-grand changement;
C'est que la séraphlque joie.
Remplissant notre cœur, déborde et se déploie
Sur tout l'être visiblement.
Le cloître désormais devint ce qu'on appelle Un premier paradis pour les deux anges blonds; Tous les instants perdus hors de Thumble chapelle
Leur étaient des siècles bien longs; Car ils auraient voulu passer toute leur vie Avec Tenfant divin, leur chère et seule envie.
Us content au castel l'étrange événement...
On traite leur récjt de pur enfantillage.
Pour le frère Bernard, il en pense autrement.
Sa foi sans borne et sans nuage
Lui fait connaître, en le charmant, Que le Dieu qui jadis vint visiter Zachée
De plein gré, sans être attendu,
Se sera volontiers rendu Aux desseins enfantins — voix du cœur épanchée — De ceux dont il a dit, les caressant des yeux. Qu'il faut leur ressembler pour entrer dans les cieux.
Les choses quelque temps allèrent de la sorte Pour nos heureux enfants ; et leur félicité
Devenait, chaque jour, plus forte, D'être en la compagnie et dans l'intimité De l'Enfant-Dieu, d'humeur si gentiment accorte ;
Lorsqu'on toute simplicité.
Un soir, par les jeux excité. L'un d'eux dit à Jésus :
150 OEUVRES D'EMILE DKSCHAMPS.
« Pourquoi, bon petit frère, Pourquoi ne pas porter Avec toi ton goûter.
Comme tu nous vois faire?
Et pourquoi, chez ton père, Ne pas nous inviter ?
On nous dit, gentil frère, Que c'est bien beau chez toi.
Beau comme chez le roi! »
L'enfant Jésus sourit, et répondit très-vite : « Rien n'est plus juste que cela ; Mes chers amis, je vous invite, Dans trois jours, pour un grand gala!...
Et dans la maison de mon père !...
Vous ne vous plaindrez plus, j'espère I »
Et, tout émerveillés, ils s'en vont faire part
De la grande nouvelle au bon frère Bernard,
Qui, tel qu'un général à son camp donnant l'ordre :
« Retournez là-bas sans retard ; Dites que vous portez déjà l'habit de l'Ordre,
Comme novices du couvent;
Et que la règle vous défend D'aller en quelque lieu, si sacré qu'il puisse être.
Sans frère Bernard votre maître I »
Les deux enfants, de grâce et de vertus jumeaux.
Courent, obéissants, vers la chapelle aimée,
Et, la voix doucement par la course animée.
Du message en tout point s'acquittent mots pour mots.
« Oui, cette choseestencor juste, A répondu l'enfant auguste; Votre maître a toute raison ; Qu'il vienne avec vous, jeudi même, Et mon père, pourvu qu'il m'aime.
Le recevra dans sa maison. »
Un lys à la rosée ouvre moins sa corolle Que le frère son âme à la sainte parole.
Plein de joie, il en a compris
La mystérieuse promesse; Tous ses arrangements de voyage sont pris; Puis il obtient de dire une dernière messe Dans la chapelle au simple et grand prodige; c'est Un jour d'Ascension, douze cent trente-sept ; Les deux novices, purs comme leurs robes blanches. Servaient la messe ; et, tel qu'un sonore verset. Le refrain des oiseaux répondait sous les branches...
Le divin sacrifice accompli, dans le chœur,
Frère Bernard et ses élèves Restèrent à genoux et priant de tout cœur.
Plongés en de célestes rêves.
Mais les heures fuyaient, et dans leurs saints transports
Ils sont là toujours I — On demande
Le sacristain pour quelqu'ofTrande...
On s'approche... Tous trois, les mains jointes, sont morts.
Pendant leur prière, leurs âmes, Sans s'apercevoir de l'adieu, Avaient sur leurs ailes de flammes Monté légèrement vers Dieu.
£t c'est ainsi, seigneurs et dames, Qu'ils furent par l'enfant Jésus • Chez son père, un beau jour, reçus I —
Miracle de bonté, qu'à tous les yeux rappelle Un superbe tableau cloué dans la chapelle I...
152 OEUVRES DȃMILE DESGHAMPS.