LE TEMPS
Femmes, si fiëres de vos charmes.
De votre jeunesse d'un jour.
Vous toutes qui bravez les armes Et de Vénus et de l'Amour; Vous, toujours les victorieuses.
Et les invincibles partout, Ne soyez pas si glorieuses; Car je vous vaincrai d'un seul coup.
L'encens, les couronnes, les palmes.
Les dépouilles de tant de cœurs.
Qui parent vos triomphes calmes...
Sûre proie à mes pas vainqueurs 1 Je ferai de même ma proie De votre front vermeil et blanc
De cette beauté, votre joie,
Que le monde admire en tremblant.
C'est moi qui suis le Temps, ô femmes!
Le Temps, votre maître et seigneur!
Votre ennemi, superbes âmes Oui n'avez que vous en honneur.
Le Temps qui, seul et dans sa fuite, Vous met plus sûrement à bas.
Que Tamour et toute sa suite Avec tous leurs mille combats.
De votre chevelure en boucles Je défrise Tébène ou l'or, Et de vos regards d'escarboucles J'amortis le vivant trésor; Si que votre beauté princière.
Se ternissant de pleurs en pleurs, Ne gardera qu'ombre et poussière De ses rayons et de ses fleurs.
Hélas ! je fuis, je cours, je vole, Et mon vol, ma fuite, mes pas.
Votre esprit aveugle et frivole Ne s'en aperçoit même pas.
Vous ne sentez pas que j'emporte Votre gloire, votre nom... vousl ' Et qu'enfin toute chose est morte Que je heurte d'un pied jaloux.
Il vous semble à vous, insensées.
Que je languis dans mon somipeil ; Eh! qui donc berce vos pensées D'un tel songe, près du réveil ? — Qui donc prolonge en vous ce leurre.
Jusqu'au dénoûment assuré?...
Ah! bientôt retentira l'heure Où de vous je triompherai.
J'arracherai l'orgueil impie Oui vous domine en souverain ; Et, comme il faut que tout s'expie, Je planterai dans son terrain Le remords qui, par la mémoire Des honneurs et des biens enfuis.
Viendra, comme un ver sous la moire, Vous ronger le cœur, jours et nuits.
Gomme aux vaincus, ma fantaisie Transformera vos mœurs, vos lois :
Chant, doux entretiens, poésie Vous quitteront tous à ma voix.
Et ces parures triomphales, Tous ces vains et riches atours Dont vous écrasez vçs rivales, S'évanouiront pour toujours.
Et cela, fières héroïnes.
Je vous l'annonce, en ce moment, Afin qu'en songeant aux ruines De vos beautés, frêle ornement.
Vous déposiez ce que je nomme Un orgueil natif des enfers, Qui vous fait regarder tout homme Indigne de porter vos fersl...
A la pitié prêtez l'oreille.
Suivez aujourd'hui sa leçon, Et faites ce que vous conseille La voix sainte delà raison,
Tandis que, d^un pied intrépide rirai plus loin, à tout propos, Continuer le vol rapide De mon voyage sans repos.