SCÈNE V
La salle du bal magnifiquement éclairée. — Un orchestre an fond.
CAPULBT, TTBALT, PARIS, Dames bt Cavalibrb, en dominos et en costumes; puis La Sionora CAPULBT bt JULIETTE, et un peu après ROMâO, MERCUTIO bt BEN- VOLIO. La Nourricb arrive vers la fin de la scène.— Roméo est en habit de pèlerin et Juliette en madone.
GAPULET, recevant ses conviés.
Salut, beaux cavaliers I Jeunes dames, salut 1 Nous vous tenons. Au suu du. hautbois et du luth Il faut s'évertuer, danser, je n'en dispense Personne. Et c'est à qui m'obéira, je pense.
Entrent Roméo, Mercatio, Benvolio et leur suite, masqués.
Beaux masques, soyez tous les bienvenus ici!
J'ai vu le temps où, moi, j'avais un masque aussi.
Et le cœur plein de joie et les yeux pleins de flammes...
Où je parlais tout bas à l'oreille des dames!...
Ah! c'était le beau temps! Il est passé! passé!...
Allons, musiciens, le bal est commencé;
Place; ouvrez le bal, vous, gentilles demoiselles;
A votre âge, les pieds, pour la danse, ont des ailes.
Donnez plus de flambeaux, là-bas.
A Tybalt.
Mon cher neveu, Veillez à tout.
A un vieux parent.
£t nous, asseyons-nous un peu,
Bon cousin Gapulet. Nous assistons aux fêtes,
Mais c'est pour la Jeunesse, hélas I qu'elles sont faites!
On danse.
Capalet s'entretient bas arec Péris et bientôt le laisse danser areo Juliette.
ROMÉO, apercevant Juliette que Péris emmène é la danse au fond du théétre.
Oh! les dames, les fleurs, les lustres ont pftli !
D'une seule beauté tout le bal est rempli!
Des deux, pour un moment, n'est-elle point venue?
A Benyolio.
BenvoliO;, vois-tu pas cette jeune inconnue?
BENVOLIO.
Elle est jolie.
ROMÉO
Oh! Dieu! Tenchantement la suit.
Son éclat virginal sur le front de la nuit Brille, comme une perle avec grâce enchaînée» Pare d'un africain l'oreille basanée! .
Oh! qui ne l'a pas vue Ignore la beauté!
Je veux, après la danse, aller de son côté, Je m'approcherai d'elle, et si ma main ravie Touche un instant sa main, j'aurai connu la vie. Jusqu'à l'heure où je suis, avais-je donc aimé ? Non!
n suit des yeux Juliette et reste absorbé dans sa rÔTerie. TYBALT, d'un peu loin, arec une colère concentrée.
A sa voix, cet homme (il ne s'est point nommé) Doit être un Montagu qui, sous sa mascarade, D'insulte et de mépris vient faire ici parade. Par l'honneur de mon nom, je n'aurais nul remord De tirer mon épée et de l'étendre mort!
GAPULET.
Qu'avez-vous, mon neveu ? Qu'est-cedonc qui vous fâche? Pourquoi vous emporter 7
TYBALT
Mon oncle, c'est un lâche !
120 ŒUVRES D'EMILE DESCHAHPS.
Uq Montai qui vient chez vous nous provoquer. Et reste à notre fête afin de s'en moquer!
GAPULBT.
Serait-ce Roméo?
TTBALT.
G*est lui-même.
GAPULET.
Silence!
Laissez-le en paix, Tybalt; pas tant de violence! Il m'a Tair d'un Jeune homme accompli de tout point» Et même on dit partout que Vérone n'a point De cavalier plus noble et de plus d'espérance. Je ne souffrirai pas, j'en donne Tassurance, Que personne, entends-tu, l'insulte en ma maison, Tybalt, écoute un peu ton oncle et la raison.
TYBALT
Je ne puis devant moi souffrir un pareil hôte, Il faut qu'il sorte.
GAPULET.
Non, vous avez la voix haute.
Suis-je le maître, ou vous? Paix! ou Je saurai bien...
TYBALT, se retirant.
Je sors plein d'un courroux qu'à peine je retien ; Mais cette douceur feinte en mon âme a coutume De se changer bientôt en sanglante amertune.
U tort.
Pendant ce dialogue, le premier quadrille étant fini, PArig a reconduit Juliette à sa place. Un peu après, Roméo danse aree elle au fond du théâtre. — Ballets qui occupent la scène. La signera Capnlet fait les honneurs de la fête. On la perd souyent de rue. Paris sort du bal en prenant congé de Capulet. — Roméo, après aroir dansé arec Juliette, la ramène sur le dorant du théâtre. U D*a plus son masque.
ROMÉO, toujours en habit de pèlerin, baisant la main de Juliette.
Si ma main d'une sainte osa toucher la main, J'en ferai pénitence ainsi Jusqu'à demain!
JULIETTE, toujoan eo eostam* do madone.
Beau pèlerin, c'est trop d*audace ou trop de craintes : Les mains des pèlerins touchent les mains des saintes!
ROMÉO
Oui, mais les pèlerins ont des lèvres aussi.
JULIETTE
Pour prier seulement.
ROMÉO
Âhl souffrez donc quUci Mes lèvres mille fois déposent leur prière.
n loi baise aneore la main.
LA NOURRICE, accourant. -— A JaUetta.
Votre mère voudrait vous dire un mot.
JuUatta s'éloitne.
ROMÉO, à part
Gourrière De malheur!
A la nourrice.
Quelle est donc sa mère ?
LA NOURRICE
Ah! s*il vous plaft.
L'épouse du seigneur Gapulet.
ROMÉO
Gapulet 1
LA NOURRICE
C'est une bonne, sage et vertueuse dame;
Moi, j'ai nourri leur fille, et qui Taura pour femme
Devra dire : le ciel m'a fait un beau présent!
EUe Ta rejoindre Juliette.
ROMÉO, à part, areo angoisse.
Oh! Dieu!... n'importe!...
MERGUTIO.
Eh bien! partons-nous à présent?
122 OEUVRES D'EMILE DESCUAMPS.
GAPULET.
Arrêtez, cavaliers. Ne partez pas encore.
Ne peut-on vous oflfrir?
On passe des sorbets,
Votre offire nous honore.
Mais Theure...
CAPULET.'
Il le faut donc; eh bien! séparons-nous. * Bonne nuit, cavaliers; Je vous rends grâce à tous. Juliette!
Juliette reyient embrasser son père.
MERGUTIO à Roméo.
Allons donci la fête est terminée.
ROMÉO
Et mon repos aussi! G^était ma destinée!
Tous les conrives sortent lentement, en saluant. Roméo sort le dernier. — Capnlet et sa femme en reconduisent quelques-uns et disparaissent.
JULIETTE, à sa nourrice, en lui montrant un des caTaliers qui sortent.
Nourrice, un mot : Quel est ce jeune cavalier?
LA NOURRICE
Du riche Tibério c'est le jeune héritier.
JULIETTE, lui en montrant un autre.
Quel est celui qui vient de sortir tout à Theure?
LA* NOURRICE, regardant dehors.
C'est Petruccio, je crois, mais je vais...
JULIETTE, montrant enfin Roméo.
Non, demeure... Et celui qui s'éloigne et revient sur ses pas. En regardant toujours !.. ,
LA NOURRICE
Je ne le connais pas.
JULIETTE
Cours demander son nom et dis-le-moi bien vite.
La noarrioe Ta s'informer.
Il a de ces regards qu'aucun regard n*évite.
Ah ! s'il est marié, funèbres fleurs du bal,
J*ai peur que mon tombeau soit mon lit nuptial !
LA NOURRICE, rerenaiit troublé*.
Roméo Montagu ! Tunique enfant, ma fille, Du plus grand ennemi...
JULIETTE
De toute ma famille I L^amour né dans la haine! implacable hasard I Ah ! je Tai vu trop tôt, et le connais trop tardl
LA NOURRICE
Qu'est-ce que cela?
JULIETTE
Rien. Je repasse en ma tête Des vers que mon danseur m'a dits pendant la fôte!
LA NOURRICE, la pressant un pea dans ses brasi
Je sens votre cœur battre et votre main frémir. •• Le bal vous trouble encor, venez dormir.
JULIETTE, la main sur son cœor.
Dormir I
La nourrice l'emmène.
FIN DU PREMIER ACTE