‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 3)Chapitre 49 sur 167 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Un appartement dans la maison de Capolet.

JULIETTE, seule.

Fuyez vers rOccident, troupe agile des heures I Hâtez-vous. Que la nuit tombe sur nos demeures I Complice de l'Amour, étends ton noir rideau : Aveugle les Argus sous ton épais bandeau, Chaste Nuit! Roméo n'attend que toi, Nuit sombre, Pour voler dans mes bras, protégé par ton ombre. Sans qu'aucun œil jaloux ne suive notre amour, Et sans que nul témoin ne le redise au jour.

Nuit, voile mon front, que la pudeur colore A l'espoir inquiet d'un bonheur que j'ignore I Oui, oui, pressç tes pas, et ramène avec toi Mon jeune époux qui brûle et languit comme moi. Donne-moi Roméo, Nuit douce et fortunée.

Ainsi que Juliette à sa foi s'est donnée.

Ce jour, pour moi, se traîne aussi lent que celui Qui précède une fête est triste et plein d'ennui Pour une jeune enfant que le plaisir appelle. Et qui doit se parer d'une robe nouvelle.

La nourrice parait, tenant Téchelle de corde.

— J'aperçois ma nourrice; elle va me parler De Roméo !... je sens mes regards se voiler

152 GEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

D'un nuage d'extase! — Âh I sois la bienvenue, Et cette échelle aussi, de Tamour seul connue, Signal de mon bonheur!... Eh bien!... par quels chemins?

LA NOURRICE, éplor6«.

Oui.., réchelle!..,

JULIETTE

Oh ! pourquoi vous tordre ainsi les mains?

LA NOURRICE

Il est mort! mort!

JULIETTE

Quoi donc! le ciel impitoyable...

LA NOURRICE

Non, non; c'est Roméo lui-même... Est-il croyable?...

JULIETTE

Quel démon étes-vous pour m'éprouver ainsi?

Dites, s'est-il tué? je tombe morte aussi.

LA NOURRICE

J'ai vu dans la blessure un sang noir se répandre... Et son corps, ah I son corps pâle comme la cendre!

Je meurs.

LA NOURRICE

Ah! Tybalt, toi que j'ai vu si petit, Devais-je te voir mort?

JULIETTE

Quel est ce jour maudit, Où de tous les côtés éclatent les tempêtes?

Tybalt mort! Roméo tuél... Que sur nos têtes L'archange sonne donc le dernier jugement I

LA NOURRICE, tonjours sans s'aperceroir de la mépris* d« Jaliette.

Oui, oui, votre cousin est mort, et votre amant Banni!

JULIETTE

Banni, dis-tu?... Se peut-il?... prodige!

Il vit!... Moi qui voulais mourir!

LA NOURRICE

Hélas! VOUS dis-je, Il a tué Tybalt.

JULIETTE

Luil... Désespoir sans fin!

Ohl quelle âme infernale en un temple divin I

LÀ NOURRICE

Que la honte s'attache à Roméo!

La honte!...

Ah! l'opprobre jamais jusqu'à son front ne monte! C'est le trône éternel de l'honneur! — Pouvez-vous... Ai-je pu maltraiter ainsi mon noble époux !

LA NOURRICE

Quoi ! direz-vous du bien de ce meurtrier môme 7

JULIETTE

Eh ! dirai-je du mal de Roméo qui m'aime I

Hélas! qui bénira ton nom, lorsque moi, moi.

Ton épouse, qui viens de te donner ma foi,

Je t'ai cruellement outragé tout à l'heure !

Rentrez, mes pleurs,il vit !... D'où vient donc que je pleure?

Ah! c'est un mot fatal !... J'entends toujours : Banni I

Père, mère, bonheur, amour, tout est fini...

Ah! ma mère, mon père, où sont-ils donc? Je tremble.

LA NOURRICE

Sur le corps de Tybalt ils gémissent ensemble... Voulez-vous les rejoindre en ces tristes instants?

JULIETTE

Ils pleurent donc Tybalt ! Ah ! lorsque par le temps Leurs pleurs seront usés, les miens, que je dévore, Pour Roméo banni m'inonderont encore I — Qu'une si courte vie ait des chagrins si longs! Je meurs donc vierge et veuve?... Allons, nourrice, allons... C'était écrit; mon lit nuptial devait être Ma tombe... Mon bonheur finit avant de naître!

154 OEUVRES D'ÉMILB DESCHAxVlPS.

LA NOURRICE

Venez à votre chambre; et puis j'irai chercher

Roméo ; près du moine il a dû se cacher.

Je veux vous ramener afin qu'il vous console.

JULIETTE

Oh! donne cette bague à mon chevalier... Yole, Messagère fidèle, et dis-lui qu'en ce lieu Il vienne recevoir mon âme et mon adieu I

EUes sortent.

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