‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 3)Chapitre 72 sur 167 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

On entend derrière la scène un salut de tambours et de trompettes. — Chœur de peuple, hommes et femmes, se précipitant sur la droite, au fond, derrière les arcades, et regardant, avec un respect empressé, le roi qui s'avance, soutenu par Cordélia.

CHOEUR, au fond du théâtre.

Salut! amour! honneur I Au bon roi Lear, notre maître et seigneur 1 Qu'il ait la gloire et le bonheur I

LE ROI s'avance sur la scène, toujours soutenu par Cordélia, et l'air un peu égaré.

Récitatif.

Oui, qu'on me fasse honneur! je suis roi d'Angleterre! Ma couronne enviée à mon front tient encor.

A ce moment, des gardes, arrivant derrière les arcades, à gauche, refoulent le peuple qui, sur un geste du roi, se retire en répétant le chœur.

Salut, amour! honneur!

Au bon roi Lear, notre maître et seigneur!

Qu'il ait la gloire et le bonheur!

LE ROI

Suite du récitatif.

Mon peuple est là qui m'aime... on le fait taire!

A peine le salut des tambours et du cor Ose-t-il rendre hommage au maître héréditaire ! Noble palais, témoin de mon deuil solitaire,

Gardez mon ange, mon trésor !

Cordélia, ma fille, avant l'heure orpheline, Quand ma cour porte ailleurs son sourire inconstant.

Mon front, que la souffrance incline.

Auprès du tien se relève un instant...

Toi, tu ne me fuis pas!... Oh! ne crains point pourtant !

Vois-tu, ce n'est pas la folie

Qui me pousse vers le tombeau.

Les traîtres, les ingrats font ma mélancolie...

Et je suis roi!... roi ! non... j'oublie :

Tes sœurs portent la main sur ma pourpre en lambeau!

Andante,

Tu ne sais pas quelle peine mortelle Croît et s'irrite en mon cœur offensé !

Dans ce palais pas un seul n'est fidèle Au faible roi, que l'on dit insensé.

Le sort m'enlève et famille et patrie.

De mes guerriers on trompe la valeur, Et moi, traînant ma vieillesse flétrie.

Je ne puis rien que mourir de douleur!

Transilio7i, Mais, dans tes yeux je vois des larmes!

Enfant, ne pleure pas.

C'est ton sourire plein de charmes

Qui raffermit mes pas.

Allegro.

Rien n'est perdu si tu me restes.

Si ta bonté me suit toujours; Sous tes regards, rayons célestes , Renaît la fleur de mes beaux jours.

Du noir chagrin qui m'environne Bannis encore la rigueur, Toute ma gloire... ma couronne,

GORDÉLIA. 203

Je les retrouve sur ton cœur.

Rien n*est perdu si tu me restes, Si ta bonté me suit toujours.

Sous tes regards, rayons célestes, Renaît la fleur de mes beaux jours 1

Récitatif.

GORDÉLIA.

N'ayez donc plus de sombres rêveries.

Ah! le roi Lear est un grand roi!

Une fée a juré que pour Pâques-fleuries

Vous verriez vos douleurs guéries...

Mais le repos du soir vous attend avec moi...

ENSEMBLE

Avec moi, Aveô toi.

Ils se mettent à une table préparée par Cordélta.

DUO (premier mouvement).

GORDÉLIA, servant le roi.

Quand la coupe s*est remplie Des flots purs de la liqueur Il ne reste point de lie Ni dans For ni dans le cœur.

Le nectar, que je vous verse, Accompagne, avec nos chants, Le doux rêve qui nous berce Loin du bruit et des méchants.

LE ROI, commençant à s'égayer.

Buvons ensemble I

TOUS DEUX répétant:

Buvons ensemble!

LE ROI

A mon royaume!

GORDÉLIA.

Au roi, le plus fier des Anglais

LE ROI

Aux sœurs fidèles sous le chaume , Qui me consolent des palais!

CORDÉLIA

A l'espérance l Un jour, ducs, pages et varlets Vous reviendront!

TOUS DEUX, répétant:

A V espérance!

LE ROI

Vrai Dieu! j'avais moins de liesse.

Lorsque Olivier Reynols, mon échanson féal, A mon couronnement, armé de toute pièce.

Me servit à cheval

Dans le banquet royal 1

ENSEMBLE

Reprise.

Quand la coupe s'est remplie Des flots purs de la liqueur, Il ne reste point de lie Ni dans l'or ni dans le cœur !

Transition,

LE ROI, gaiement.

Mais, ce jeune écuyer, qu'un noble zèle enflamme, Edgar, que devient-il?

CORDÉLIA, tristement.

Je l'ignore.

A part.

malheur!

A la guerre toujours, et toujours dans mon âme !

LE ROI, la coupe en main.

Un toast à sa valeur !

ENSEMBLE

A sa valeur!

Ils boirent.

Tout & coap rorchestre fait entendre une musique bmjante. Bacchanale et orgie.

GORDÉLIA. 205

CHOEUR, derrière la scène.

Gloire au plaisir, à la jeunesse!

Et loin de nous la crainte et les ennuis!

Qu'à nos vivat Tamour renaisse I \ En gais festins passons nos belles nuits!

COROÉLIA.

Quel bruit!

LE ROI

Festin d'enfer où Gonerll, Régane, Aux accents des maudits joignent leur voix profane! On conspire, en riant, ma chute et mon exil !

GORDÉLIA.

Ses filles, mes sœurs, se peut-il?

Allegro,

LE ROI, égaré.

En proie aux magies Des coupes rougies.

Du sein des orgies, Régane, est-ce toi?

Avec terreur, à Cordélia.

Torture éternelle!

Sa main criminelle Poursuit sous ton aile Son père et son roi !

Transition,

CORDÉLIA, à part.

ciel ! sa raison Tabandonne !

LE ROI, coarant comme insensé.

A moi» mes chevaliers!

GORDÉLIA.

Sire, entendez ma voix I

LE ROI

C'est Régane I à mon aide! — Elle prend ma couronne! Ah! ah!

Page 1