‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 4)Chapitre 105 sur 164 · MADAME ANNA D · texte numérisé non relu

MADAME ANNA D

Chez VOUS, qui les aviez vus naître, Mes vers, enfants voilés pour tous.

Qui les caressiez, et peut-être Vous plaisiez à faire paraître Gomme ils se plaisaient avec vous;

Chez vous, d'un air froid et morose Mon livre un jour fut accueilli...

Les papillons laissent la rose Du moment qu'elle est tout éclose.

Et les oiseaux, le fruit cueilli.

La lyre a chanté sans mystère, Son chant vous devient importun ; L'encens, qui brûlait solitaire, Vole en nuage sur la terre.

Et vous n'aimez plus son parfum.

Vous aimiez la source inconnue Qu'entourait un ombrage épais; Bien souvent, quand grondait la nue.

Sur ses bords vous êtes venue Chercher son murmure et la paix.

A son petit bruit attentive.

Vous perdiez les heures du jour.

Laissant quelque larme furtive Tomber dans cette onde, plaintive Comme un chant de deuil et d'amour.

Puis, vous vous preniez à sourire A vos traits frémissant dans Teau, Comme les cordes d'une lyre Que balancerait le Zéphire Aux faibles branches d'un bouleau.

Jamais, le soir, vous n'en revîntes Sans en rapporter quelque fleur.

Quelques plumes mollement peintes De ses ramiers, chanteurs sans craintes Loin des pièges de l'oiseleur.

Et, comme un écho qui s'enflamme, Vous répétiez tous leurs accords ; Et, j'en suis sûr, aucune femme Ne se réjouit dans son âme Plus que vous ne faisiez alors.

Mais, la paresseuse fontaine Dans l'ombre a lentement grossi; Et, comme une biche incertaine, Vers quelque pelouse lointain; Elle veut s'échapper aussi.

Elle sort de son lit de mousse. Et déjà son flot diligent, Cédant à l'instinct qui le pousse.

Fuit parmi Therbe épaisse et douce Comme une couleuvre d'argent.

Et, plus fort d'épreuve en épreuve,

Le ruisseau devient un torrent,

Et le torrent un large fleuve

Où des grands bœufs plonge et s'abreuve

Le troupeau d'île en île errant.

Et vous, comme si chaque aurore N'arrivait pas à son midi, (^omme si, plus brûlant encore, Avec tout ce qui vous décore Notre amour n'avait pas grandi ;

Vous en voulez à l'humble source De marcher en fleuve à la mer; Vous semblez dévouer sa course Aux froides haleines de l'Ourse, Aux feux dévorants du Cancer.

Quoi! l'abandonner de la sorte P^rce qu'il prend un libre essor!...

Hélas! hélas! que vous importe S'il coule obscur, ou s'il emporte Dans son sable quelques grains d'or !

Avant que le matin se lève.

Vous informez-vous seulement Si sur les cailloux de sa grève Une vierge, •en pleurs, fuit le rêve Qui ressemble aux pas d'un amant?

Si, lorsque l'ombre s'amoncelle Sous le vol nébuleux du soir, Chaque astre, dont l'œil étincelle.

N'aperçoit pas dans la nacelle Deux êtres différents s'asseoir?

S!, parmi tant de clameurs viles.

Le fleuve élève au ciel sa voix?

S'il baigne d'opulentes vïlles Et, loin de leurs palais serviles.

Quelques fiers donjons d'autrefois ?

Savez-vous s'il soupire ou gronde ?

S'il fertilise ou s'il détruit?

Si, <iaus la candeur de son onde Se dégorge la fange immonde Des égouts, lâchés à grand bruit?

Ou s'il rouie, aux yeux du vulgaire,

Sous quelque beau pont habité

Par ces vieux grands hommes de guerre

Que David a dotés naguère

D'une double imitiortalité?

Que vous importe?... ah! c'est dommage, Car toujours, orageux ou non.

Chaque flot, d'hommage en hommage, Aurait balancé votre image, Tout en murmurant votre nom !

{Poésie bretonne)

Sire Raoul, avec ses hommes d'armes.

Faisait bien loin la guerre aux sarrasins; Il fallait voir que d'ennuis et d'alarmes Dans son castel et les castels voisins!...

Blanche surtout s'éteignait dans les larmes.

Quatorze mois avaient déjà passé, Et de Raoul pas la moiudre nouvelle !

Blanche, en songeant à son cher fianc^ Sentait son cœur se fondre, et sa cervelle Tourner, tourner dans un cercle insensé.

A la veillée où, tout bas, de Marie Elle disait le Rosaire sept fois, Son front tombait sur sa tapisserie, La longue aiguille échappait à ses doigts; Rose qui meurt n'est pas plus défleurie.

Or, un matin qu'un souci plus amer

Jetait plus d'ombre au printemps de son âge,

A Notre-Dame Étoile de la mer,

Elle entreprit un saint pèlerinage,

Pour déjouer les pièges de l'enfer.

Elle avait mis, au lieu de serge et bure.

Toute en velours, sa mante aux plis royaux ; Ses blonds cheveux, naturelle parure, Portaient bandeaux de fleurs et de joyaux; Un voile d'or flottait sur sa figure.

Elle marchait ainsi par les sentiers.

Elle marchait, gracieuse et sévère, Suivie en tout de deux hallebardiers ; Et puis devant, luth en main, le trouvère Chantait des lais amoureux et guerriers.

— « Oh I disait-on, voyez ! c'est la plus sage. Et la plus belle, et la plus tendre encor ! » Et tout le monde admirait son corsage.

Et sa couronne et son grand voilé d'or, Et se rangeait pour lui livrer passage.

190 ueUVRËS D'KMILE DESCHAMPS.

Longtemps, tous quatre, ils cheminèrent seuls, Par des forêts, des landes inconnues ; Parfois, les soirs, des morts sous leurs linceuls Semblaient glisser le long des avenues...

Enfin, enfin, voilà les huit tilleuls !

Car, huit tilleuls, auprès de la chapelle.

Verts en tout temps, s'élevaient hauts et droits; Et, comme alors, — chacun se le rappelle, — Chacun à part fait un signe de croix Et l'oraison que tout chrétien épelle.

Le vent fouettait les grands tilleuls fleuris. Un étranger, assis sous la verdure, Humait le frais de leurs profonds abris.

Et de ses reins dénouait sa ceinture, Et détendait ses pieds lourds et meurtris.

Que si c'était un homme de bataille, Nul n'aurait pu l'affirmer sans affront; Car il n'avait ni gantelet ni maille, Ni dague au poing, ni panache à son front ; Acier ni fer ne lui serrait la taille.

Mais seulement, comme d'un chapelet, A ses côtés pendaient les grains d'ivoire.

Comme une croix à son collier tremblait Avec un buis bénit, on pouvait croire Qu'il était clerc, ermite ou récollet.

Et cependant la douloureuse amante Ne voyait rien au travers de ses pleurs ; Et pas à pas, elle avançait, charmante Sous son, bandeau de joyaux et de fleurs, Sous son beau voile et sa royale mante.

Et puis voilà que le zéphyr léger.

En se jouant avec ses blondes tresses, De leur couronne, à l'éclat passager, Cueille une rose, et parmi cent caresses La fait tomber aux pieds de l'étranger.

Et l'inconuu se baisse, prend la rose...

Il la portait à ses lèvres si bien!...

Mais un des deux hallebardiers s'oppose A son ardeur et lui crie : « Ose, chien, D'un soufQe impur salir cette fleur, ose I »

Maudite soit la rose et l'églantier !

Ah I maudits soient les tilleuls dont l'ombrage

Vit ce débat ! chaque hallebardier .

Tira le glaive et fondit avec rage

Sur l'inconnu qui mourut sans crier.

Maudite soit cette fleur de discorde I Car l'étranger, couché sous ce tilleul, Portant rosaire et ceinture de corde.

C'était Raoul, qui revenait tout seul.

Seul et vaincu !... Dieu de miséricorde!...

C'était Raoul ! Raoul I — Aux yeux de tous, Blanche pressa d*une étreinte brûlante Ces restes froids... qui seraient son époux; Elle y reprit la fleur toute sanglante, Et pénétra dans l'église, à geooux.

Une heure et plu^, aux pieds de la madone Et de son fils, chargé de blanc lilas, Elle gémit ; puis, ôtant sa couronne :

« Reine des cieux, perle ni rose, hélas î M'orneront plus mon front, je te les donne;

19^2 ŒUVRES D'ÉUILE DESGHAMPS.

« Moi-môme avec;*., et seulement permets Que cette fleur qui de son sang est teinte.

Sur moi toujours, dise combien j*aimais! »

Et, dès le soir, on vit la grille sainte Sur ses vingt ans se fermer pour jamais.

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