‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 4)Chapitre 32 sur 164 · PLAINTES DU VIEUX COMTE DE SALDA6NA · texte numérisé non relu

PLAINTES DU VIEUX COMTE DE SALDA6NA

Le comte don Sancho Diaz de Saldagna Versait dans sa prison des. larmes bien amères. Dans sa prison où, seul, du monde on Téloigna, Au bel âge d'amour et des folles chimères.

Promenant sur lui-même un farouche regard.

Il exhalait ainsi ses plaintes sans réponse Contre la grande infante et le roi don Alphonse, Et son propre fils, don Bernard :

« funestes instants, où mes mains décharnées. Où les lourds battements d'un sang à peine chaud, Où mes cheveux tombés disent combien d'années J'ai dû passer, hélas I dans ce morne cachot I Lorsque j'y fus conduit, j'étais l'heureux don Sanche, Jeune page du roi, frais et beau, disait-on ; A peine si j'avais de la barbe au menton...

Maintenant elle est longue et blanche!

a On me jette un pain noir avec des mots plus durs; De l'eau verte ; et j'entends que l'on rit quand je pleure; Et jamais le soleil ne daigna, sur ces murs, Marquer de ses doigts d'or ni la saison ni l'heure! Ma mère eut un oiseau chéri; — le lait, le grain Et les caresses, rien ne manquait dans sa cage;

78 GEUVRES D'EMILE DESCHAMPS.

Fleurs, fontaine, verdure... on eût dit un bocage... Et l'oiseau mourut de chagrin 1

« Et je vis dans ma cage infecte! Espagnol lâche I Comment le désespoir ne f a-t-il pas tué?

Ou pourquoi n'as-tu point d*un tourment sans relâche Délivré par la faim ton corps exténué I Ou fracassé ta tête aux murs de cette enceinte? Qui t'arrête?... ô Jésus, doux vainqueur des enfers, C'est qu'après tant de maux, si saintement soufferts, Vous montâtes sur la croix sainte!

« Mais, parle, don Bernard; mon sang qui coule en toi Ne t'a-t-il pas crié de forcer mon repaire? — Le sang que te donna ta mère, sœur du roi.

Mon tyran, t'a-t-il fait oublier ton vieux père? Quel est donc mon destin, grand Dieu, si mon enfant S'unit âmes bourreaux, par indigne faiblesse, Pour laisser mon antique et liautaine noblesse Croupir dans ce bagne étouffant!

a Cependant, mon cher fils, jusqu'en ces voûtes noires L'éclat de tes hauts faits a pénétré souvent : Mon geôlier me les conte ! à quoi bon tes victoires. Si ton père jamais n'en peut jouir vivant?... Si tu sais ma prison sans que tu m'en retires. Doit-on penser lâ-haut, dans ce monde où tu vis. Que je suis mauvais père, ou toi plus mauvais fils? — Viens, je souffre tous les martyres :

« La misère, le froid, les chaînes, l'abandon. Le tien surtout! — comment, sous les roses de l'âge. Porter un cœur déjà tout de glace I... ah! pardon! Je t'offense, pardon ! la plainte me soulage. C'est le seul passe-temps de ce pauvre vieillard. Et tu ne réponds rien, car le tyran sans doute Te cache mes malheurs, mon fils, tant il redoute Ou ton épée ou ton poignard! »

BERNARD DE OARPIO, 79

Page 1