‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 4)Chapitre 9 sur 164 · RENCONTRE QUE FIT RODRIGUE · texte numérisé non relu

RENCONTRE QUE FIT RODRIGUE

Cependant les jours se succèdent; Le roi, que les remords obsèdent, Spectre, avec les regards d'un fou, Et, pour distraire sa pensée.

Entrant ses ongles dans son cou ,

Par le soleil, la nuit glacée, Marche, marche sans savoir où.

Seul, cherchant l'oubli de son être.

Gomme un loup, un soir, il pénètre.

Hurlant, près des lacs en repos.

Parmi les montagnes sans bornes , Où , devant lui , couvert de peaux , S'offre un berger qui, les yeux mornes.

Comptait lentement ses .troupeaux.

« — Bon homme, lui dit-il, écoute :

Ne peux-tu m'indiquer ma route.

Et m'enseigner de ce côté Quelque village, quelques chaumes.

Où l'on voulût, par charité.

Avant les heures des fantômes, Me donner l'hospitalité?

« Car je suis brisé de fatigue. »

Le berger répond à Rodrigue :

« — Vous chercheriez pendant huit jours,

L'ami, sans rien voir davantage :

Dans ces déserts, pays des ours.

On ne trouve qu'un ermitage

Où prie un ermite toujours. »

Le roi fut content; l'espérance Éclaircit un peu sa souffrance ; Tel dans l'ombre un rayon paraît.

11 pensa que, dans ce refuge, Sa pénitence enfin pourrait Obtenir du souverain juge Quelque moins formidable arrêt;

Et qu'après mainte et mainte antienne Il ferait une mort chrétienne, A quoi certe il allait songer. — Mais, sa faiblesse étant extrême.

Il demanda vite au berger

34 OEUVflES D'KMILI': DESGHAMPS.

S'il pouvait, dans cet endroit mômp Trouver quelque chose à manger.

Le berger tira tout de suite Du pain et de la chèvre cuite Kt deux limons de Portugal De sa besace dégonflée.

Le souper était bien frugal , Le pain noir, la viande brûlée...

Pour le roi ce fut un régal.

Toutefois, sa faim assouvie, Des brillants tableaux de sa vie il recomposa les couleurs.

Vers ces festins où, sur la moire, Riaient les dames et les fleurs , H retourna par la mémoire.

Et se prit à verser des pleurs...

Puis : « Où donc, dit-il, est Termite? »

Et des monts que le ciel limite

11 prend la longue route encor,

En laissant à son hôte agreste

Une chaîne et sa bague d'or,

Seule fortune qui lui reste.

Hélas ! de son royal trésor !

« C'est pour racheter nos fautes Que vous êtes descendu Parmi nous, indignes hôtes, Jésus, sauveur attendu I Divin Jésus, que je nomme Dans mon saint effroi, si l'homme

N'eût pas péché sans reniord ,

Votre nature suprême

Ne se fût point elle-même

Faite homme, en butte à la mort. — •

« C'est Rodrigue, cet infâme Fuyard de tous rejeté 1 Roi qui voudrait, dans son âme, Ne ravoir jamais été ! — Seigneur, c'est un adultère Qui baise humblement la terre D'où les morts se lèveront...

Qui , devant croix et madone.

Marcherait sur sa couronne , S'il l'avait encore au front !

« Le sang de mon peuple crie,

Versé par le Sarrasin;

L'Espagne entière vous prie

Contre un monarque assassin.

O mon Dieu ! comme un peu d'herbe,

Je foulais d'un pied superbe

Les villes et les hameaux;

Et, dans mon règne prospère,

Je vous oubliai, mon père.

Vous que j'invoque en mes maux !

« J'ai ri des avis célestes.

J'ai mépi*isé vos décrets; Les conseils les plus funestes Sont ceux que je préférais.

Cent favoris, vaine tourbe, Au front joyeux, au cœur fourbe, M'adoraient pour un coup d'œil ; Et j'enfermais vos ministres, Comme des oiseaux sinistres, Dans leurs églises en deuil.

« Possédé du mauvais ange , Mon cœur, vous ayant quitté,

36 GRUVRES D^ÉMILE DESCHÂMPS.

N'est qu'un abîme de fange, De vice et d'iniquité.

Pourtant, seigneur, je dt^plore Mon crime, et de vous j'implore Miséricorde et pardon ; Mais une voix implacable.

Qui me poursuit et m'accable Comme les coups d'un bourdon ,

« Crie en mon âme troublée :

Qu'il est trop tard aujourd'hui, — Que la mesure est comblée , Que Dieu m'écarte de lui , Et que la mort demandée Ne peut pas être accordée Comme une rémission Au chrétien de qui la vie D'un bout à l'autre dévie De la route de Sion.

«Puis, quelquefois je me flatte.

Je dis : Ce n'est pas en vain Doux Jésus , que sous Pilate Coula votre sang divin.

Tous les jours, la sainte messe ' Rajeunit votre promesse.

Vous êtes mon créateur; Vous n'aurez pas le courage D'anéantir votre ouvrage, mon Dieu, Dieu rédempteur!

« Je suis le bouc émissaire.

Mais vous êtes le sauveur;

Que mon repentir sincère

Intercède en ma faveur I

La pénitence et ses larmes

Pour vous, Seigneur, ont des charmes;

Je suis assez châtié.

Grâce I... et si la mort propice

M'ouvre quelque précipice.

De mon âme ayez pitié 1 »

Telle est la prière sainte Que le plus pauvre des rois Adressait, rempli de crainte.

Au Dieu mort sur une croix.

Tandis que sa marche lourde , Avec le bâton, la gourde, Se traînait péniblement Vers les hauts rochers qu'habite Le bon père cénobite , Tout auprès du firmament.

LBS BRIGANDS

« Quoi ! lâches, vingt contre un ! et le sommeil me presse. Et, dans ces rochers sourds, d'une voix de détresse.

Vainement crîrait-on !

Et la nuit vient, versant ses funèbres alarmes. Et vous avez du fer et toutes sortes d'arrhes ,

Et je n'ai qu'un bâton !

« Point de pleurs cependant, point de prières vaines; Je ne sais quelle flamme a passé dans mes veines.

Mais qui s'avance est mort l Comme autrefois Samson, gardé par dix cohortes. Qui de Gaza, la nuit, déracina les portes.

Je sens que je suis fort ! »

Et, chargé d'un rameau, noueux débris d'un orme, Rodrigue encor semblait lever sa lance énorme

Ou son sceptre de roi; Et, devant son rocher, comme aux marches d'un trône. Les brigands, dont la foule humblement l'environne.

Restaient muets d'effroi.

Il fait un pas ; tout tremble et fuit. — A son approche. Tous, lourdement mêlés, roulent de roche en roche Comme un sombre torrent, I. 3

38 OEUVRES D*ËMILE DËSCHAMPS.

Arrachant leurs manteaux et jetant sur la terre Javelines , poignards et large cimeterre , Et toujours murmurant.

Rodrigue les poursuit du regard. — Il ramasse D'une main une épée et de Tautre une masse.

Et, debout sur le roc, Les écoutant bondir et tomber des montagnes, De tous les Africains, vomis dans les Espagnes,

Il n'eût pas craint le choc.

Certes, dans ce moment, si de sa vieille armée Eût paru quelque reste à sa vue enflammée,

En criant : Liberté !

11 eût jusqu'à la mer, borne du monde antique, Balayé les turbans, et du sceptre gothique

Rétabli la fierté 1

Un des brigands, sauvé par hasard dans sa chute, A confessé depuis que l'étranger, en butte

A leur piège assassin, N'avait pas d'un mortel l'attitude ordinaire ; Qu'avant de s'échapper, sa voix, comme un tonnerre

Mugissait dans son sein ;

Qu'il avait, devant eux, grandi de vingt coudées; Que de rouges éclairs ses prunelles bordées

Gomme un phare avaient lui ; Que ses deux pieds marchaient du pas des avalanches. Et que deux anges purs, vêtus de robes blanches.

Se tenaient près dç lui !

C'est Dieu dont la bonté suscita ce miracle

Pour qu'un trépas subit n'apportât point obstacle

Au salut du pécheur; Pour que l'âme du roi, qu'il était prêt à rendre. Aux sources de la grâce eût le temps de reprendre

Sa native blancheur.

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