‹ Œuvres complètes de Emile Deschamps (volume 5)Chapitre 82 sur 159 · VI · texte numérisé non relu

VI

170 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

Ils m'ont presque écrasé. Bref, vous et moi, nous sommes Par la Sainte-Hermandad poursuivis de près. Or...

DON JUAN

Assez, je ne crains rien, ni de Dieu, ni des hommes.

LEPORELLO, regardant autour de lui.

Mais par où diable?

DON JUAN, avec un empressement mystérieux.

Écoute...

LEPORELLO

Ah I quelque femme encor!

Et quoi donc? — Je rencontre en une rue obscure Une belle ayant Tair... J'approche... un vrai trésor, Une divinité de taille et de figure I Je l'accoste, elle veut s'enfuir, je la retien

Avec quelque douce parole.

Elle me prend... pour qui? voyons!

LEPORELLO

Je n'en sais rien.

DON JUAN

Eh I pour Leporello I

LEPORELLO

Pour moi I

DON JUAN

Pour toi.

LEPORELLO

Fort bien.

DON JUAN

Oh ! dès lors nous changeons de rôle.

C'est elle qui m'arrôte et m'embrasse I

LEPORELLO

Très-drôle !

DON JUAN

Et puis, de sa petite voix, Avec de gentilles caresses :

« Mon cher Leporello, mon doux ami I » — Je vois Que c'est une de tes maîtresses.

LEPORELLO, stupéfait.

Ahl ahl

Pendant ce dialogue, don Juan a jeté à Leporello son manteau et son chapeau, et ils ont repris chacun leur costume.

DON JUAN

Je profitais comme il faut de Terreur.

Elle me reconnaît, pousse un cri de terreur.

J'entends du monde, je m'évade.

Je traverse la ville à grands pas, j'escalade

Ce petit mur, et je me trouve ici.

LEPORELLO

Mais vous me dites tout ceci D'un sang-froid!...

DON JUAN

Pourquoi pas ?

LEPORELLO

Si c^eût été ma femme I

DON JUAN, riant Uès-fort.

Ah, ah, ah! c'eût été trop joli, par ma foil

LA STATUE

Tu cesseras de rire avant l'aurore.

DON JUAN

Hein?

LEt>0RELL0.

Quoi?

DON JUAN

Qui parle?

LEPORELLO

Ahl c'est peut-être l'âme D'un mort qui vous connaît.

DON JUAN

Tais-toi, sot. — Qui va là?

LA STATUE

Sacrilège, des morts ne trouble pas la cendre...

LEPORELLO

Eh bien! vous venez de l'entendre?

DON JUAN, parcourant le théâtre.

Quelque passant qui raille. — Oh I oh I qu'est-ce? — Voilà Notre vieux commandeur. — Ah 1 la bonne fortune! Avecson grand manteau, casque au front, sceptre enmain Parbleu, le voilà bien en empereur romain l — Lis-moi cette épitaphe.

LEPORELLO, effrayé.

Aux rayons de la lune On ne m'a point appris à lire, pardonnez.

DON JUAN

Veux-tu lire?

LEPORELLO, lisant de loin.

« J'attends ici que Voû me venge De mon lâche assassin. » — Seigneur, vous comprenez, Je tremble î

DON JUAN

Oh! le vieillard étrange I -^.

Dis-lui que je l'invite à souper pour ce soir.

LEPORELLO

Il n'a pas d'appétit.

DON JUAN, le menacaot.

Demande-lui, te dis-je.

LEPORELLO, s'approchent du tombeau, puis reculant ayec horreur.

Quel convive! un défunt de marbre!... Oh! venez voir! Par saint Jean de Burgos! cela tient du prodige. Quels terribles éclairs^ s'allument dans son œil! Voyez-le remuer ses mâchoires de pierre.

Gomme pour nous parler ! — Ah ! si le froid cercueil

DON JUAN. 173

Allait le rejeter, vivant, à la lumière.

Avec sa plaie ouverte et son pâle suaire!

£t de votre palais s'il franchissait le seuill

DON JUAN, tiraDt son épée.

Obéis-moi.. Spectre ou statue, Va l'inviter où je te tue.

LEPORELLO

Doucement, monseigneur, j*y vais. — Tournons l'écueil.

Il va vers la statue en louvoyant, en se courbant, et dit d*an air humble et doucereux.

Duo.

statue admirable!

Commandeur adorable!...

Reyenant.

ciel ! l'effroi m'accable, Et je vais étouffer.

DON JUAN

Achève, misérable!

Ou redoute ce fer.

ENSBMBLB.

LEPORELLO, à part.

Quelle chose il m'ordonne!

Mon sang se gèle au cœur.

DON JUAN

L'aventure est bouffonne, 11 va mourir de peur.

LEPORELLO, retournant à la statue.

Commandeur débonnaire.

Bien que tu sois de pierre.

Reculant.

11 lève sa paupière.

Voyez! horreur! horreur!

DON JUAN

Lâche!

LEPORELLO

Attendez.

A la gtatae.

Seigneur, Mon maître vous convie...

(Non pas moi, je vous prie.) A souper avec lui...

A part.

Ciel ! il baisse la tête I

DON JUAN, sans regarder.

C'est toi qui perds la tête.

As-tu bientôt fini?

LEPORELLO, il Tient à don Jnan.

Voyez, je vous répète...

DON JUAN, sans regarder.

Eh! qu*ai-je à voir ici?

LEPORELLO, imitant le geste aiHrmatif de la statue

Avec sa tête de pierre Il fait, il fait ainsi.

ENSEMBLE

Avec sa tête de pierre Il.fait, il fait ainsi.

DON JUAN, s'avance vers la statue.

Mais parle donc aussi.

Je t'en fais la prière :

Viendras-tu souper?

LA STATUE

Oui.

ENSEMBLE

LEPORELLO, stupéfait.

Je me soutiens à peine, Je suis tout hors d'haleine ;

DON JUAN. 175

Quelle effroyable scène 1 Partons sans différer.

DON JUAN, sérieux.

Oh! la bizarre scène!

11 accepte sans gêne.

Marche! — Avant qu'il ne vienne.

Allons tout préparer.

lis sortent, don Juan rêveur, Leporello épouTanté,

FIN DU QUATRIÈME ACTE

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