‹ Œuvres complètes de Emile Deschamps (volume 5)Chapitre 93 sur 159 · SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS · texte numérisé non relu

SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS

SGANARELLE, chantant derrière le théAtre. La, la, la.

VALÈRE

J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois.

SGANARELLE, entrant sur le thé&tre avec une bouteille à la main, sans voir Valère ni Lucas.

La, la, la»

C'est assez travailler pour boire un coup — je bois I

Après avoir bu.

Voilà du bois salé comme les cinq cents diables ! Prenons un peu d'haleine en façons amiables.

Il chante.

Qu'ils sont doux, Bouteille jolie.

Qu'ils sont doux.

Vos petits glouglous!

Mon sort ferait bien des jaloux, Si vous étiez toujours remplie.

Ah I bouteille, ma mie.

Pourquoi vous vuidez-vous?

Morbleu! n'engendrons pas de mélancolie.

VALÈRE, bas à Lucas.

Oui.

C'est lui-môme.

LUCAS

Il me semble un peu bien réjoui ; Pourtant, j'avons bouté le nez dessus.

VALÈRE, à Lucas.

Approche.

SGANARELLE, embrassant sa bouteille.

Ma petite mignonne!... ahl mon cœur! — sans reproche, VI. 12

206 OEUVRES D'EMILE DESCHÂMPS.

Je f aime, mon bouchon...

Il chante.

a Mais mon sort.,, ferait bien.,, des jaloux.,, si,., ^

Toyant qu'on rexamine de plas près.

Que veulent ces gens-là.

Qui rôdent?

LUCAS, à Yalèrer

Le voici tout craché tel qu'on nous l'a Défiguré I —

SgonareUe pose la bouteiUo à terre; et Yalère se baissant pour le saluer, comme il croit que c'est à dessein de la prendre, il la met de l'autre côté. Lucas, faisant la même chose que Yalère, Sganarelle reprend sa bouteille et la tient contre son estomac, arec dirers gestes qui font un jeu de théAtre.

SGANARELLE, à part.

Sont-ils pour me chercher querelle?

VALÈRE

Monsieur, n'est-ce pas vous qu'on nomme Sganarelle?

SGANARELLE

Hé?... quoi?...

Je vous demande : est-ce là votre nom?...

Si c'est bien Sganarelle?...

SGANARELLE

Âhl... oui, messieurs, et non; Selon ce qu'on lui veut.

VALÈRE

On ne veut à tel homme Que du bien.

SGANARELLE

En ce cas, c'est donc moi qui se nomme Sganarelle.

VALÈRE

Monsieur, c'est un bonheur pour nous ; Et pour ce qu'il nous faut on nous adresse à vous.

SGANARELLE

Si la chose dépend de mon petit négoce,

Je suis prêt; c'est vraiment me prier à la noce

Que de me donner lieu, messieurs, de vous servir.

VALÈRE

Monsieur, c'est trop de grâce et de quoi nous ravir. Mais, monsieur, couvrez-vous, s'il vous plaît, je redoute Que le soleil vous puisse incommoder.

LUCAS

Sans doute.

Monsieu, boutez dessus.

SGANARELLE, h part.

Peste! voilà des gens Bien cérémonieux I

VALÈRE

Nous serons exigeants, Monsieur, et toutefois ne trouvez pas étrange Que nous venions à vous, et que Ton vous dérange : Le mérite est en butte aux importunités.

Et nous sommes instruits de vos capacités.

SGANARELLE

Il est bien vrai, monsieur, que je ne crains personne Pour faire des fagots.

VALÈRE

Ahl monsieur.

SGANARELLE

Je m'y donne Tout; et n'épargne rien pour leur perfection.

VALÈRE

Hé! ce n'est pas cela dont il est question.

SGANARELLE

Mais aussi, je les vends cent dix sols la centaine.

VALÈRE

Laissons ce point.

D'honneur; et je ne peux qu'à peine Les laisser à ce prix.

YALÈRE.

Nous savons au delà...

SGÂNARELLE.

Vous savez donc alors que je les vends cela.

VALÈRE

Monsieur, c'est se moquer, et, sans plus vous débattre...

SGANARELLE

Je ne me moque point; je n'en puis rien rabattre.

YALÈRE.

Encore I

SGANARELLE

Vous pourrez, monsieur, à prix égaux Ou moindres, en trouver ailleurs. — Il est fagots Et fagots; mais pour ceux que je fais...

YALÈRE.

Ehl de grâce.

Brisons là ce discours...

SGANARELLE

Monsieur, je vous les passe Pour le plus juste.

YALÈRE.

Ehl fil

Non, Yous les paîrez tant, Et je ne suis pas homme à surfaire un instant.

YALÈRE.

Faut-il, monsieur, qu'un homme ainsi que vous s'amuse A parler de la sorte, à cette indigne ruse?

Qu'un savant, un fameux médecin tel que vous, Veuille se déguiser sans honte aux yeux de tous, Et tenir enterrés les talents qu'il possède?

SGANARELLE

Il est fou.

VALÈRE

Soyez franc, et que la feinte cède.

SGANARELLE

Quoi?

LUCAS

Tout ce tripotage, allez, ne sart de rian.

J'savons cen que j 'savons.

SGANARELLE

Pour qui me prend-on?

LUCAS

BianI Bian !

VALÈRE, répondant à Sganarelle.

Pour un homme, plein d'une science extrême, Pour un grand médecin î

SGANARELLE

Ehl médecin vous-même!

Moi, je ne le suis pas, et ne le fus jamais.

VALÈRE, à part.

Le voilà qui se prend de sa folie !

Haut.

£hl mais, Monsieur, ne niez pas les choses davantage.

Et gardons d'en venir pour ce qui nous partage A des extrémités fâcheuses.

SGANARELLE

A quoi? quoi?

VALÈRE

A certains procédés, qui seraient durs pour moi. Comme pour vous.

SGANARELLE

Parbleu I Venez-en, je vous jure, A ce qu'il vous plaira. C'est donc une gageure?

la.

210 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

Je ne suis point du tout médecin, et ne sais Ce que vous voulez dire.

VAL ÈRE, à part.

En voilà plus qu'assez.

Elle me Ta bien dît ; il faudra que je m'aide Du bâton, pour finir; et c'est le bon remède.

Haut.

Ça, monsieur, rendez- vous, car je suis fatigué...

LUCAS

Ne lantiponez point plus longtemps. — Tôtigué! Confessez-nous tout droit, à la bonne franquette. Que v'sêtes médecin.

SGANARELLE

J'enrage.

LUCAS, bas à Talère.

La baguette.

Gare!

VALÈRE

A quoi bon nier ce qu'on sait?

LUCAS

De vot' part Pourquoi ces fraimes-là? de quoi que ça vous sart?

SGANARELLE

En un mot comme en mille, à toutes vos sornettes Je dis : je ne suis pas médecin.

VALÈRE

Ah I vous n'êtes Pas médecin!

SGANARELLE

Non, non.

V's êtes pas médecin?

SGANARELLE

Kon, vous dis-je; est-ce clair? —

A part.

Quel est donc leur dessein?

vàlère.

Puisque vous le voulez, il faut bien s'y résoudre.

ns prennent chacun un bAton et le frappent.

SGANARELLE

Ah ! ah! Messieurs, je suis. .. Ah ! ... vous allez ine moudre. . . Tout ce qu'il vous plaira...

VALÈRE

Pourquoi nous obliger, Monsieur, à cet excès, fait pour nous afiQiger?

LUCAS

J'savons ben qu'il avait de Tesprit comme quatre ! A quoi bon nous bailler la peine de vous battre?

VALÈRE

J'en ai tous les regrets du monde.

LUCAS

Nous aussi.

Par ma figue 1

Messieurs, que diable est tout ceci?

Est-ce pour rire? Ou si vous extravaguez, — dites De vouloir que je sois médecin? — Ah ! maudîtes Rencontres!

VALÈRE

Voulez-vous faire encor le plaisant, Et ne seriez-vous plus médecin, à présent?

SGANARELLE

Au diable si c'est vrai I Vous me raillez de reste.

LUCAS

C'est pas vrai qu'où soyez médecin?

SGANARELLE

Non, la peste M'étouffe!

Ils recommencent à le battre.

Ah ! ah! — eh bien, j'en fais l'aveu complet.

212 OEUVRES D'EMILE DESCHÂMPS.

Oui, je suis médecin ; et, si cela vous plaît. Apothicaire encorl — plutôt que de me faire Assommer, je consens à tout.

YALÈRE.

Ah I Je préfère Ce parti-là, monsieur; et nous sommes ravis De vous voir, par raison, vous rendre à notre avis.

Vous me boutez la joie au cœur, à vous entendre.

VA LE RE

Pardon des libertés qu'il nous a fallu prendre.

LUCAS

Oui, pardon du remède un peu violent.

SGANARELLE, à part.

Ouais!

Voyons, serait-ce bien moi qui me tromperais? Serais-je devenu médecin, par prodige, Sans m'en être aperçu ?

VALÈRE

Vous n'aurez pas, vous dis-je.

Monsieur, à vous jamais repentir avec nous.

De nous montrer enfin ce que vous êtes, vous. Et vous aurez tout lieu d'être content.

SGANARELLE

Mais, diantre, Ne vous trompez-vous pas vous-même ? — Quand je rentre En mon cœur, il me semble... Est-il bien assuré Que je sois médecin?

VALÈRE

Vous l'avez déclaré.

LUCAS

Un fameuxl

SGANARELLE

Tout de bon?

LUCAS

Sans doute.

SGANARELLE

Diable emporte Si je m'en doutais, moil

TALÈRE.

Comment ! — De telle sorte Que nous vous estimons au-dessus des plus forts!

SGANARELLE

Ah! ah!

LUCAS

Un médecin qui guérirait des morts!

SGANARELLE

Tudieu! .

LUCAS

Toute une nuit, une femme pleurée Comme morte, et bien morte, allait être enterrée, Lorsqu'avec une goutte ou deux d'un élixir.

Vous la faites renaître et marcher, par plaisir, Dans la chambre.

SGANARELLE

Malpeste!

LUCAS

Un enfant de noblesse Vient à se laisser choir d'un clocher, et se blesse A se rompre le cou, les jambes et les bras; Et vous, avec certain onguent, sans embarras Vous faites qu'il se lève et court avec les autres Jouer à la fossette.

SGANARELLE

Oui-da !

YALÈRE.

Bref, chez les nôtres.

Vous aurez, croyez-moi, monsieur, contentement;

Et gagnerez très-vite et très-facilement

Tout ce que vous voudrez, en vous laissant conduire.

SGANARELLE

Tout ce que je voudrai?

VALÈRE

Tout, sans en rien réduire.

SGANARELLE

Âhl je suis médecin, pour le coup; j'en conviens;

Je l'avais oublié, mais je m'en ressouviens I

— Çà, de quoi s'agit-il? où dois-je aller? — Je grille...

VALÈRE

Suivez-nous. Il s'agit d'aller voir une fille. Qui, soudain, a perdu la parole.

En honneur.

Je ne l'ai pas trouvée.

LUCAS

Il fait le ricaneur l

VALÈRE

Allons, venez, monsieur.— Surtout, point de rancune I... Venez.

SGANARELLE

Gomment? sans robe?

VALÈRE

Hé I nous en prendrons une Chez le fripier. — Allons encore un coup, venez I

SGANARELLE, présentant la bouteille è Yalère.

Soit! — Ma fiole aux juleps : c'est vous qui la tenez.

Puis ae tournant rert Lucas en crachant.

Vous, — marchez là-dessus, l'ami, par ordonnance Du médecin.

A part.

(Ayons au moins l'impertinence De l'emploi.)

LUCAS

Palsanguenne il me plaît celui-ci; Savant et franc bouffon : je les aimons ainsi !

Ils sortent.

FIN DU PREMIER ACTE

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