‹ Œuvres complètes de Emile DeschampsChapitre 35 sur 42 · NOTICE SUR LE PERSONNAGE DE ROSÂLINDE · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LE PERSONNAGE DE ROSÂLINDE

Fière et douce, aventureuse et sage, espiègle et tendre, rieuse et passionnée, faible et courageuse, naïve et inspirée, — une Grâce, — une Muse, — un Ange, — un Lutin, — telle est la femme que Dieu a faite, telle est la Rosalinde de Shakespeare. C'est une jeune fille complète, avec des défauts charmants et des vertus charmantes aussi, chose plus belle et plus rare. Oh! si la vertu savait être toujours aimable, quel tort elle ferait au vice! Mais elle lui fait trop souvent beau jeu, en se bornant pour elle-même à un succès d'estime qui tourne bientôt à l'ennui, tandis que le vice usurpe la vogue par mille séductions. Pour Rosalinde, elle n'a qu'un seul défaut un peu grave : une trop grande facilité d'amour. C'est-à-dire qu'elle aime vite celui qu'elle aimera toujours, et qu'elle avoue tout haut et tout de suite ce que d'autres femmes font semblant de taire, ou ce qu'elles cachent réellement, faute d'aimer baucoup.

Un peu d'amour sans doute est facile à cacher 1

comme s'écrie Juliette, l'autre divine enfant de Shakespeare. Rosalinde est la plus jolie brune du monde, avec sa physionomie mobile, son regard pétillant, son parler vif et spirituel à tout coup. Et il y a des gens qui croiraient à cause de cela qu'elle n'a pas une sensibilité bien profonde. Eh I mon Dieu, .la gaieté de l'esprit n'a rien d'incompatible avec la mélancolie même; et si Rosalinde a des étincelles dans les yeux, c'est qu'elle a un foyer dans le cœur. Elle pourrait dire, en le disant mieux, ce qu'autrefois j'ai fait soupirer à la jeune Emma :

Parce que je suis jeune et vive,

On me croit légère... ohl non pas, Je chante I Écoutez bien : une note plaintive Accompagne le rire et s'y mêle tout bas.

Quant à ces femmes qui sont dès lé matin perdues de mélancolie, et qui le soir se parent encore de leur tristesse... masques sans visages dessous! tout en étalage, rien en magasin I

Oh! que tu vaux bien mieux, ma charmante Rosalinde, passant du rire aux larmes, de la gentillesse à la dignité, de l'épigramme à l'élégie 1 Toi si variée sans être variable, car tes sentiments sont fidèles sous ton humeur changeante^ ~ Tu ne fais point la sensible, tu l'es. Quand ta cousine Gélie s'exile avec toi, tu ne lui dis presque rien de ta reconnaissance, mais tu fais tout pour la marier à celui qu'elle aime. Est-il un meilleur remerciement?... Quand tu revois ton vieux père, tu ne te fonds pas en sanglots ni en extases; tu craindrais de l'attendrir ou de Fexalter imprudemment. Tu mesures les émotions et la joie même à sa faiblesse. Mais avec quelles nobles et puissantes paroles tu l'avais vengé, en son absence, des outrages de l'usurpateur! Comme tu étais bien sa fille! — Et que tu nous plais encore par ta hardiesse empruntée, par ta gracieuse mutinerie, quand, sous l'habit d'homme qui te déguise aux yeux de ton cher Orlando, tu peux lui dire et lui répéter de ces choses d'amour qu'une jeune fille ose à peine penser en rêvant, et t'enivrer de ses réponses enflammées et de ses longs aveux à sa Rosalinde, absente pour lui! — Et tes doctes conseils ou tes amusantes leçons à tous ces bergers-amants qui viennent te consulter!... Toute cette cour d'amour dans la forêt des Ardennes !

Shakespeare n'oublie jamais d'appeler les harmonies ou les contrastes de la nature au secours des situations dramatiques. C'est un charme et une puissance qui ne sont qu'à lui. Le langage épuré du vieux duc et de ses seigneurs, les entretiens délicats, enjoués ou passionnés de Rosalinde, de Célie et d'Orlando, forment une antithèse ravissante et imprévue avec les grands chênes sauvages et les sombres enfoncements des bois où on les entend. C'est aussi un contre- poids agréable et philosophique aux discours violents et brutaux de Frédéric et de ses gens, au milieu des fleurs de son parc et des

282 OBUVRES D'EMILE DESCHAMPS.

riches et élégants lambris de son palais. Enfin, Tâme du spectateur ou du lecteur est heureuse comme le mélancolique Jacques, de tous les bonheurs que le poète a rassemblés au dénoûment de son œuvre, mais surtout du bonheur de Hosalinde. — Et on est certain de celui d'Orlando, car un peu trop de franchise et d'expansion, voilà tout ce qu'on a pu reprocher à sa Rosalinde, et ces petits défauts de la jeune fille deviendront les plus adorables qualités de la femme.

Voici un passage qui donnerait une juste idée de rîmagination et du langage de Rosalinde, si mes vers, très-fidèles à la lettre de Shakespeare, Tétaient encore à son esprit. — C'est à la iii« scène du IV' acte. — Rosalinde, déguisée en jeune garçon, s'amuse à éprouver et à intriguer Orlando en lui disant d'agir comme si c'était la vraie Rosalinde qui fût devant ses yeux.

Page 1