‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 48 sur 194 · DORMEUIL, CÉCILE · texte numérisé non relu

DORMEUIL, CÉCILE

DORMEUIL

Eh bien! voyons, mon enfant, que veux-tu me dire?

CÉCILE

Ah! mon papa, j'ai bien envie de pleurer.

DORME UIL.

Un jour comme celui-ci! le jour de ton mariage!

CÉCILE

Eh bien! mon papa, je crois que c'est à cause de cela.

DORME tIL.

Comment, morbleu! ce n'est pas là mon intention.

AIR : Voilà bien ces lâclies mortels. (Les Préventions d'une femme.) Te complaire est ma seule loi ; Tu fais mon bonheur, ma richesse; Je voudrais toujours voir pour toi Chacun partager ma tendresse; Te chérir seul n'est rien; je veux Qu'au plus vite l'hymen t'engage, Pour qu'à t'aimer nous soyons deux, Et peut-être un jour davantage!

CÉCILE

Oh ! je sais combien vous êtes bon... Mais si cela vous est égal, tenez, je crois que j'aimerais mieux ne pas me marier.

DORMEl'IL.

Comment, si cela m'est égal? Lorsque les bans sont publiés, lorsque tout le monde est invité!... Voyons, Cécile, parlons un peu raison. J'ai cinquante mille livres de rente, et n'ai que toi d'enfant; je ne l'ai jamais rien refusé, je ne t'ai contrariée en rien ; mais aussi tu m'avoueras que celte fois... à moins que lu n'aies quelque inclination, quelque amour...

CÉCILE

Moi, de l'amour! moi... Mon Dieu, dans tout ce que j'ai à vous dire, il n'y a pas un mol d'amour; mais en revanche, il y a de la haine lar.t que vous en voudrez.

noRMKUlL.

Comment, lu haïrais ce pauvre Frédéric?

CÉCILE

Eh ! non, ce n'est pas lui : je rends justice ù ses bonnes

qualilés, à son nioiile : mais il csl i[uclinruii .ians le monde que je ne puis soiit'tVir, ([uo je déleste ; el je crois que c'est celte liainc-lù qui m'empèciie d'avoir de l'amour pour un autre. Vous savez l)ien que d'ajjord vous vouliez m'unir à M. Gustave de Mauléon.

DORMEUir,.

Oui, j'avoue que, sous quelques rapports, je l'aurais préféré à Frédéric : avec autant d'amal)ilité, il avait plus de jugement, plus de raison. Ayant autrefois fait la guerre avec honneur, il occupait alors dans la diplomatie une place importante... Il y a deux ans, il avait l'air de le faire une cour assidue; mais lorsque je l'en ai parlé, à. peine si tu as daigné m'écouler, et tu as rejeté ma proposition avec un dédain...

CÉCILE

Sans doute ! parce que c'était le lendemain du bal... de ce bal où il avait dansé toute la soirée avec mademoiselle de Fierville, sans daigner seulement m'adresser la parole. Il est vrai que, démon côté, je ne l'ai pas regardé, et que j'ai toujours dansé avec Frédéric ; que je lui ai donné mes gants, mon éventail; que je l'accablais de marques d'amitié ; car j'étais d'une hu.neurl... C'est depuis ce jour-là qu'il m'a adorée. Je vous demande s'il y a de ma faute? Le lendemain, M. Gustave a été encore plus assidu auprès de sa nouvelle conquête ; il ne l'a pas quittée d'un seul instant, et j'ai cru voir... j'ai vu, j'en suis certaine, qu'il lui serrait la main; dans ce moment Frédéric me faisait une déclaration. J'avoue que je ne sais pas ce que je lui ai répondu ! il m'a assuré depuis que je lui avais dit que je l'aimais. Cela se peut bien : j'étais si en colère ! et depuis ce moment je n'ai plus revu W. Gustave.

AIR : Qu'il est flalteur d'épouser celle. (Le Jaloux malade.) Alors, par un destin prospère, Comme époux un autre s'offrit; De vous je l'acceptai, mon père, Afin que Gustave l'apprit.

94 COMÉDIES — VAUDKVILLES

Ma destinée était affreuse, Je pleurais, mais j'étais enfin Contente d'ûtre malheureuse.

Pourvu qu'il en eût du chagrin.

DOUMEUIL.

Que ne le disais-tu donc plus tôt? Maintenant, réiléchis au scandale d'une pareille rupture : un m;iriage publié, et qui doit se célébrer demain! nous nous ferions des ennemis irréconciliables de toute cette famille de Frédéric, qui est puissante dans la province. Et d'ailleurs, puisque tu n'aimes pas Gustave...

CÉCILE

Moi, non certainement, je ne l'aime pas.

DOUMEUIL.

Et puis le temps, l'absence... Gustave habite Paris... nous, cette terre au fond de l'Auvergne : il n'y a pas apparence que jamais vous puissiez vous rencontrer !

CÉCILE

Oh! je l'espère bien, car sa seule présence me causerait une indi;,nation dont je ne serais pas maîtresse.

DORMEUIL

Rassure-toi, tu n'as rien à craindre.

^/K . reiiunos, voulez-vous éprouver, (te Secret.) Tu triompheras d'un penchant Dont Ion cœur eût été victime, • Va, crois-moi, le plus tendre amant Ne vaut pas l'époux qu'on estime.

Chez l'un l'amour fuit sans retour, Quand chez l'autre il se fortifie; L'amour est le plaisir d'un jour, L'hymen le bonheur de la vie.

En attendant, i)romels-moi de prendre un peu plus sur loi-mémc. Depuis quelque temps, je te trouve changée... Un jour de noce on a besoin d'èlre jolie... et tu n'as pas dormi cpile nuit. Mon apparlemcnt était près du lien, et je l'ai

LA SOMNAilUULE - 95

cnloiiduc. parler lout liant; je l'ai cnlciuluc marcher :" cela ne l'csl jamais arrivé... cl ce n'est que depuis quel(|uc temps... Allons, Cécile, un peu de courage, un peu de fermeté!

CI'XILE.

Ah 1 pourvu que je ne le voie pas, je vous promets tout.

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