‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 131 sur 154 · SCÈNE VIL · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL

Les mêmes; STANISLAS, avec un panier de vin. STANISLAS.

Me voilà; j'arrive de la cave. Tubleu! quel front de bataille ! un coup d'œil menaçant ; mais ce n'est pis encore

cela qui me ferait reculer; et j'ai déjà commencé à éclaircir les rangs, (posant à terre le panier.) Quo je VOUS aidc à mettre le couvert... Eh bien! qu'avez-vous donc, petite mcre? Votre main tremble en prenant celle assiette.

CHRISTINE

Moi ! du tout.

STANISLAS

Si fait, morbleu ! quoique je ne m'y connaisse pas, je vois bien que vous êtes émue, agitée ; c'est ce que je vous ai dit tout à l'heure, n'est-ce pas? Eh bien! tant mieux, c'est bon signe. Ah çà ! vous allez vous mcltrc là, et nous tenir compagnie.

CHRISTINE

Non, non, l'on a besoin de moi là-dedans ; mais Guillaume restera là, et moi aussi de temps en temps je viendrai pour vous servir et voir si vous ne manquez de rien.

STANISLAS

A la bonne heure. (Frappant sar répaule d» Michel qui est

endormi.) En routc, Camarade !

(Christine se relire dans le fond; elle disparait do timps en temps, mais • écoute toujours pindant la scène suivante.)

MICHEL, s'cveillant en sursaut.

Hein ! qu'est-ce que c'est? encore des hussards !

STANISLAS

Eh ! non, c'est le déjeuner.

Ah ! (juel dommage !

STANISLAS

Comment! quel dommage?

MICHEL

Au moment on vous m'avez réveillé, j'étais premier commis dans les droits réunis : de la fenêtre de mon iiôtel je mo voyais passer en carrosse, et j'allais dîner en ville.

STANISLAS, se mettant à table.

Des hôtels, des dîners en ville ! je vois que vous donnez dans la fumée,

MICHEL

Et vous?...

STANISLAS

Je ne connais que celle du canon ; je liens au solide.

Asseyons-nous. (Stanislas est à gauche du spectateur ; Michel est en face de lui, et tourne le dos à Christine.) Je gage qu'aVCC VOS

idées et votre tournure, un joli garçon comme vous doit trouver à la ville queltiue bon parti !

MICHEL

Oh ! je crois bien qu'on n'en manquerait pas ; mais, dans ma situation, je ne peux pas trop me marier, voyez-vous...

CHRISTINE, à part.

Que veut-il dire?

MICHEL

Parce que je ne suis pas mon maître tout à fait. Il y avait quelqu'un au pays que j'avais promis d'épouser.

STANISLAS

Eh bien ! qui vous empêche ?

(Christine se rapproche et écoute avec attention.) MICHEL, mangeant.

Oh ! ce sont des raisons de famille,

STANISLAS

C'est différant; ça ne me regarde pas. (Buvant.) A votre santé !

MICHEL

Je ne demanderais pas mieux, parce que, quoiqu'il y ait longtemps que je ne l'aie vue... elle était si douce, si gentille ! je l'aimais tant ! Mais au moment où je vais me décider, je pense au chemin que je peux faire, moi, un monsieur, un homme en place; ces idées-là, cela chasse les autres, et ça empêche...

STANISLAS

J'entends, ça empêche d'être honnête homme.

MICHEL

Qu'est-ce que vous dites donc là, monsieur le soldai ?

La vérité, morbleu ! Quand on a promis à une femme ou à son colonel, c'est tout comme...

AIR : Le choix que fail tuut le village. {Les Deux Edmond.)

Je vois bien que cet hyménée

N'a plus l'air de vous convenir, Mais d' la parole qu'on a donnée

Rien ne saurait nous affranchir.

Que la fortune ou non nous soit rebelle, Tout peut changer, hormis nos sentiments; Et l'on n'a pas le droit d'être infidèle, Lorsque l'honneur a re.;u nos serments.

CHRISTINE, ù pnrl.

Brave garçon !

WICHLt.

Mais cependant, monsieur le soldat, si, en l'épousant, je ne devais pas la rendre heureuse ?

STANISLAS

C'est autre chose ; alors on ne la trompe pas plus lon^;temps, et on lui écrit la vérité : « Mani'zelle, je mets la main « à la plume pour vous avouer que je ne vous aime plus; « par ainsi, vous n'avez que faire de m'attendre, et vous « pouvez de votre côté en épouser un autre, si cela vous « convient. Sif/né Michel. » Voilà comme on agit, (juand on a de l'usage et des sentiments.

MICHEL

Oui, sans doute, excepté que je n'écrirai jamais cela.

STANISLAS

Comment ! miizieux !

MICHEL

Je l'écrirai, monsieur le soldat; mais je dis seulement que je le tournerai autrement.

AIR : Mes yeux disaient tout lo contraire.

J' lui dirai ben : Je n' vous aim' pas,

Puisque cet avis est le vôtre;

Mais je n' pourrai jamais, hélas !

Lui dire d'en aimer un autre.

Oui, plus j'y pense, je le vol,

C'est un trésor que j'abandonne.

J' veux bien qu'il ne soit plus à moi,

Mais j' voudrais qu'il n' fût à personne.

STANISLAS

Parce que?...

MICHEL

Parce que ça me ferait un chagrin...

STANISLAS

Qu'est-ce que cela veut dire?

MICHEL

Eh bien ! non, nipi. sieur le soldat, non, cela ne m'en fera pas. Dès que vous me le demandez, vous sentez bien qu'après le déjeuner que vous venez de me donner, tout ce qui peut vous être agréable... (a part.) Quel diable d'homme !

Holà ! quelqu'un. (Christine se retire à l'écart et fait signe à Guillaume d'avancer.) De l'cncre ct du papier.

GUILLAU.ME.

Il y a tout ce qu'il faut dans la chambre à côté; c'est là que madame écrit ses mémoires.

STANISLAS

Eh bien ! mon jeune camarade, vite à la besogne, et nous prendrons par là- dessus une goutte d'eau-de-vie : il n'y a rien qui fasse bien à l'estomac comme d'avoir sur la conscience une bonne action et un petit verre.

MICHEL, un peu ému.

Oui, la bonne action, le petit verre... vous verrez que je suis digne de trinquer avec vous.

STANISLAS

A la bonne heure !

'Michel entre à gauche, et Christine, qui s'est tenue à l'écart, redescend le théâtre et se trouve en scène.)

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