‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 148 sur 154 · SCENE X · texte numérisé non relu

SCENE X

PHILIBERT ; VICTOR, entre d'un nir rêveur et ra se jeter dan» un fauteuil.

VICTOR, sans voir Philibert.

Est-ce jouer de malheur! il ne me reste rien; et mon oncle, el Amélie, que diront-ils de moi?

PHILIBERT, l'observant.

C'est bien cela; les vêtements en désordre, l'air agité; voilà comme j'étais quand j'avais tout perdu. Mais comme il est triste, abattu ! Allons, il y a de la ressource ; moi, j'étais aussi gai après qu'avant.

AIH du Pot de /leurs.

Point de pitié, soyons sévère!

A mes sermons pour donner plus de poids,

Rappelons-nous ce que mon frère En pareil cas me disait autrefois.

Ah ! pour moi quel destin prospère!

Enfin, le ciel que je bénis

Me permet donc de rendre au fils

Tout ce que j'ai reçu du père.

VICTOR, de même.

Et celte maudite affaire!... Si je ne devais plus revoir ma cousine ! je veux aller la trouver , tout lui dire, tout lui avouer, (ii se dispose à sortir.) Ciel ! mon oncle.

Eh bien ! monsieur, il y a assez loni^temps qu'on ne vous a vu ?

VICTOR

Mon oncle! mon professeur a dû vous dire...

Oui, monsieur; vous pouvez raconter à M. Cliopard ce II. — VIII. 20

qu'il vous plaira, mais à moi, c'est diffémnl. Vous voudriez en vain me tromper, vous avez affaire à un oncle qui sait ce qui en est; qu'est-ce que c'est qu'un dîner à la barrirro de l'Étoile?

VICTOR

Comment! vous savez...

Oui, monsieur, je sais qu'il al fort cher ; car j'ai payd le mémoire.

VICTOR

Ah ! mon Dieu! vous avez payé le mémoire de Raoul ?

PHILIBERT, oubliant sa sévérité.

Comment, Raoul?... Dis-moi donc, est-ce que c'est celui qui était autrefois dans l'allée des Veuves, qui avait un si joli jardin?

Non, mon oncle, c'est son fils.

Oui, un petit; je le vois encore. Diable! c'est qu'on y dînait très-l)ien. Mais ([ui vous a permis, monsieur, d'aller dans cette maison-là? et avec (jui étiez-vous à dîner?

VICTOR

Avec deux jeunes gens.

Et la personne qui s'est trouvée mal !

VICTOR

Vous savez donc aussi que mademoisoU-e Girard?...

Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Girard?

VICTOR

Vous savez liion, ce beau magasin de modes, rue Viviennc...

l'IULlUIOHT MAUIÉ iJÔl

Comment! ce serait une parente de mademoiselle Girard, cette fameuse modiste?

VICTOR

Oui, mon oncle; c'est sa nièce.

Mais, c'est que j'ai l)eaucoii]) connu la tante : une femme ciiarmante, des manières dislingu(''cs, un ton excellent. Mais c'est égal, monsieur, il ne faut pas vuir cette sociélé-là, et je vous défends d'aimer mademoiselle Girard.

VICTOR

Mais je ne l'aime pas, au contraire.

Comment, au contraire!

VICTOR

Oui, mon oncle, je suis le plus malheureux des hommes... j'aime ma cousine Amélie, je ne pense qu'à elle, je ne suis content que près d'elle; et cependant... vous ne pourrez jamais comprendre cela.

Si fait, si fait; je comprends très-bien.

VICTOR

AIR du vaudeville de Partie carrée.

Ce n'est pas l'amour qui m'enchaîne; Mais cette belle, hélas ! qui le croirait ? 6i je lui faisais de la peine, A j^ré qu'elle se tuerait. •

Elle a juré? sois sans inquiétude.

(a part.) Dans la famille heureusement, Je m'en souviens, on n'a pas l'habitude De tenir un serment.

352 COMÉDIES — VAUUliVILLES

Vois -tu, mon neveu, il n'y a pas une seule femme de ma connaissance particulière qui n'ait du se tuer ; et, grâce au ciel, je n'ai pas encore reçu un seul billet de taire part... c'est trop juste, il faut que tout le monde vive. Mais pourriez-vous me dire, monsieur, ce que vous faisiez Iqut à riieure dans ce billard?

VICTOR

Dans ce billard?

Je vous ai vu; avec qui étiez-vous là à jouer?

VICTOR

iMon oncle, c'était avec M. Dubloqué.

Comment, Dubloqué ; un grand, avec de gros favoris... un élève de Spolar?

VICTOR

Oui, mon oncle.

PUILIBKKT.

De mon temps, cela commençait; je lui rendais dix points. (A part.) Ah! mon Dieu! qu'est-ce que je dis donc là? (Haut.) Je trouve fort mauvais, monsieur, que vous frécjuenliez de pareilles gens.

VICTOR

Mon oncle, c'est qu'il m'a proposé de me céder des points afin de ni'apprendrc. ^

PIIILIBICIIT.

Vous apprendre! lui qui est tout au plus de troisième force.

Il faut alors que je sois de la qualrièmc, car il m'a gagne tout mon argent.

l'IllMliEIIT.

Il l'a gngiic! un liommo qui ne sait seulcinenl pas faire 1111 carainbolnge de longueur...

VICTOH.

Si vous croyez que c'est i'acile !

l'IlILlUKRT, s'échniiffnul.

I.a chose la plus simple, le coup le plus certain ; lu prends la bille de trois quarts, et en serrant le coup... (s'imerrompnnt.) D'ailleurs, monsieur, il ne s'agit pas de cela, vous ne devez pas jouer au billard, et je vous défends d'y metlfe les pieds. Allez trouver votre tante et votre cousine, et laissezmoi.

VICTOR fait un mouvement [lour sortir, hésite un instont, et revient virement près do Pliilibert.

Ah ! mon oncle! tout cela n'est r!en encore.

PllILIBi:ilT.

Comment! morbleu! (a part.) Ah çà... mais c'est un gaillard ({ue mon neveu; il parait ([u'il a une vocation décidée.

VICTOR

.le voulais vous le cacher; mais c'est plus fort que moi, et j'aime mieux tout vous dire. Tantôt, au billard, on m'a nonmié, et alors un grand monsieur que je connais à peine s'est mis à faire des plaisanteries sur vous.

Sur moi?

11 a osé dire qu'autrefois on vous appelait toujours Philibert le mau...

PHILIBERT, vivement.

Oui, pour me distinguer de ton père.

VICTOR

Je l'ai prié de se taire; il a continué eu me persiflant;

3j4 comédies — VAUDKVILLKS

alors cela a été plus fort que moi, je n'ai pas pu contenir mon indi^qnalion...

Eh bien?

VICTOR

Aujourd'hui, à trois heures, nous devons nous battre.

Flaît-il? Il sied bien à un blanc-bec de dix-sept ans ..

AIR du vaudeville de Lu Petite Gouvernante.

Il ne s'agit pas de mon âge, Et c'est à tort que vous vous étonnez :

Car les exemples de courage Sont les premiers que vous m'ayez donnés.

L'honneur chez nous n'a point d'enfance, Et le Français que l'on ose outrager,

Dès qu'il peut comprendre l'offense,

Est assez grand pour s'en venger.

PHILIBERT, à pa.'t, le regardant avec tendresse. Dieu ! si mon frère (5tait là! (Se reprenant brusquement.) C'OSt

bon, nous verrons cela. (Prenant son chapeau.) J'ai quelques courses à faire ; à mon retour nous parlerons de ce que vous venez de me conlier ; dites-moi seulement le nom' de votre adversaire.

VICTOR

Non, mon oncle, vous n'arrangerez pas celte affaire-là ; les autres, à la bonne heure, mais celle-ci, il n'y a pas moyen.

Qu'est-ce que c'est que ces manières-là? vous ne vous battrez pas.

VICTOR

Je me battrai.

l'iiiniJKirr MAitiii 355

Vous ne vous battrez pas !

VICTOR

Je me battrai, ou si vous m'en empêchez, si vous me déshonorez à jamais, je suis capable de tout ; je me tuerai plutôt.

PIIILIBEUT, le regardant avpc une colère mclée de plaisir. A pail.

C'est bien cela, me voihl (Haut.) Voyez- vous quelle tète! (Avec douceur.) Eh bien! lu te battras! mais, avant tout, je veux que tu m'obéisses, et jusqu'à ce que j'aille vous retrouver, je vous ordonne de rentrer dans votre chambre.

VICTOR

J'y vais, mon oncle; mais vous me promettez...

Va-t'en, va-l'en; obéis-moi.

(Victor entre dans l'appartement à gauche.)

Page 1