‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 4)Chapitre 39 sur 183 · M. APOLLON, M. PONT-NEUF · texte numérisé non relu

M. APOLLON, M. PONT-NEUF

\P0LLON

AIR de iladelon Friquet.

Monsieur, je suis l'Apollon Du joyeux boulevard du Temple,

Monsieur, je suis l'Apollon Du café qui porte ce nom.

Lyre et cafetière à la main.

Le soir, le matin,

Dans mon temple.

On me voit pincer, Verser.

Monsieur, je suis l'Apollon, etc.

Cliaud, chaud, entrons !

PONT-NEUF

Quel est ce monsieur-là ?

APOLLON

Qui je suis? Eh ! parbleu! le Vaudeville !... chaud, chaud !

TOUS LES VAUDKVILLKS 85

PONT -NEUF

Comment, encore un Vaudevilic, et avec une cafetière !

APOLLON

Dame ! chacun a ses armes, et ce sont les miennes... Monsieur veut-il un couplet?... versez ! je veux dire une demitasse, tout ça se mêle.

Alli : Pégase esl un clicval qui florle.

J'en ai chez moi de toutes sortes.

Du punch, du rack et des bons mots, Des pointes et des liqueurs fortes, Des glaces et des madrigaux.

Cher aux gourmets et cher aux grâces, Sans jamais me tromper, je mets Du sucre dans mes demi-tasses Et du sol dans tous mes couplets.

poNT-Niar.

C'est agréable, on a de quoi choisir.

APOLLOX.

Non, monsieur ; on prend le tout ensemble, l'un paye l'autre.

AIR ilu vaudeville de Parité carrée.

Le consommateur se régale.

Et peut avoir, suivant ses goûts,

Pour un demi-franc la Vestale,

Et Femme à vendre pour six sous ; Salomon juge, il absout, il condamne,

Pour quelques biscuits demandés.

Et l'on est sûr de la Chaste Suzanne Pour quelques échaudés.

PONT-NEUF

Ah ! j'y suis maintenant, c'est ce café théâtral, où l'on ne voit que deux acteurs à la fois.

APOLLON

C'est bien assez, et ça ne m'empêche pas de monter des pièces à spectacle et des vaudevilles.

PONT-NEUF

Ça doit 6lre difficile à faire.

APOLLON

Du tout.

AIR : Que d'établissements nouveaux. {L'Opéra-Comique.)

Au boulevard, quand le voisin Donne quelque pièce nouvelle, Aussitôt, les ciseaux en main, Pour deux acteurs je la morcelle.

Fermes soins l'ouvrage est réduit; Coupant dans les vers, dans la prose, Je n'en conserve que l'esprit.

PONT-NEUF

Il doit vous rester peu de chose.

Ah çà ! si VOUS réussissez si bien là-bas, que venez-vous faire ici ?

APOLLON

Ah ! c'est que je vais vous dire ! il y a bien des inconvénients, le public n'est pas toujours très-tranquille, nous avons de gros consommateurs qui, après avoir bu deux bols de punch, ne se font pas scrupule de troubler la scène la mieux filée; le café y gagne, mais l'art y perd considérablement.

PO.NT-NEUF

Je conçois.

APOLLON

Il faut si peu de chose pour troubler un acteur... et je vous demande un peu, quand, dans la scène la plus intéressante, on entend crier : une limonade ! ça refroidit bien le talent. L'autre jour, par exemple, je ne sais pas dans (juel vaudeville un amant reprochait à sa maîtresse d'être insensible à son amour, et au lieu de jouer la scène, il avait l'air de jouer aux propos interrompus :

AIR : C'est mon maître en l'art de plaire.

Grand dieux! quelle rigueur funeste!. .

Holà ! quelqu'un !

Cruelle, vous me refusez... Un bol au rhum !

Vous exigez donc que je reste...

Garçon ?

En proie au feu que vous causez...

Une carafe d'orgeat !

Que voulez-vous que je devienne?...

Une flûte !

Si je renonce à vos appas?

11 n'y en a plus.

Hélas! c'est vouloir que je prenne...

La bière !

Le chemin qui mène au trépas.

Trois verres d'eau à la glace !

N'y a-t-il pas de quoi déconcerter l'acteur le plus sur de son affaire! C'est pour cela que je viens m'ctablir chez le Vaudeville qui, sans doute, ne viendra pas de sitôt.

PONT-NELF.

C'est ce qui vous trompe... il ne manquera pas de Vaudevilles : ils sont là six pour un.

APOLLON

Comment ! est-ce que Ton chanterait ? je leur porte mes couplets.

PONT-NEUF

Eh ! non, ils sont à se disputer.

APOLLON

Ça s'échauffe, je leur porte mes rafraîchissements, chaud, chaud !

(n sort.)

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