SCENE PREMIERE
M-^e DEFONROSE et CLÉMENCE, assises sur une banquette, à gauche, près du comptoir; SAIaT-AMA-\D, en négligé du matin, étendu nonchalamment sur une chaise, à droite; M. CANARD, assis sur un tabouret, les deux mains et le menton appuyés sur sa canr.e ; ROBINET et SUZANNE, qui vont et viennent; PLUSIEURS BaI- GXEURS qui attendent.
CAXAUD.
Dites-moi donc, garçon... songez à mon bain... j'ai le numéro vingt-deux... et voilà déjà iino demi-houre que...
Dans l'instant !.
M">« DEFONROSE, à Suzanne.
Et nous, mademoiselle, pensez-vous à nous?
SUZANNE
Dans un petit quart d'heure, mesdames ; vous savez bien qu'un cabinet à deux... c'est plus difficile.
CLÉMENCE
Ah ! mon Dieu, ma tante, nous pouvons bien attendre... rien ne nous presse... (a part, regardant autour d'elle.) Jc ne vois pas Victor... s'il avait su deviner que nous devions venir ici ce matin...
SAINT-AMAND
Décidément, ces bains-ci ont la vogue, il y a un monde scandaleux.
CANARD
Ah! mon Dieu, oui... on vient pour se rafraîchir, et on étouffe, vu la foule.
SALNT-AMAiND.
C'est étonnant qu'il n'y en ait pas plus.
AIH : Lise cpuuse 1' beau Ûcrnaiice. (Fanchon lu vielleuse.)
Que dans sa jalouse flamme, Un mari dise à sa femme :
Oîi courez-vous si matin?...
« — Mon ami, je vais au bain. »
Oui, ces lieux si cliers aux belles Ne pourraient les contenir, Si vous aviez toutes celles Qui partent pour y venir.
Ce qui n'empêche pas qu'on y voie (Lorgnant.) des femmes charmantes... Moi, je viens ici passer deux heures tous les matins... sans compter qu'on est servi avec une promptitude...
CANARD
Joliment!... Moi qui aides affaires, voilà trois quarts d'heure que je m'impatiente...
l'hôtel des bains 247
SAIXT-AM.VXD.
Ah! j'y suis... c'est que monsieur vient peut-être ici pour se baigner.
CANARD
Eh! mais, apparemment!... Ce n'est pas l'embarras... la première fois que je suis venu, je m'y suis trompé, c'était le soir, j'ai pris ça pour le théâtre du Vaudeville ; j'ai même demandé deux places de baignoire pour moi et ma femme, madame Canard.
SAINT-AMAND
Ah! vous êtes M. Canard!...
CANARD
Moi-même... M. Canard, employé aux Eaux-et-Forèts... Et croiriez-vous que, moi, qui ne demande qu'à me baii^ner... voilà plus d'une heure...
SAINT-AMAND
Eli! pourquoi ne faites-vous pas venir dos bains chez vous?
AIU ÛQ Marianne.
Oui, c'est une nouvelle mode, Aux bains, jadis nous allions tous; Mais aujourd'hui c'est plus commode, Et les bains vont venir chez nous!
Oui, l'on colporte
De porte en porte,
A juste prix.
De l'eau dans tout Paris;
Qu'on dise un mot.
Crac ! aussitôt
Votre bain chaud Vous amnvc au grand trot.
CANARD
Oui, j'en ai vu, moi qui badaude, Avec deux chevaux attelés Et le cocher, les doigts gelés,
Sur son tonneau d'eau chaude.
Heureusement, voilà le garçon.