‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 5)Chapitre 187 sur 188 · M. TRICOT, UN ANGLAIS · texte numérisé non relu

M. TRICOT, UN ANGLAIS

l'anglais.

Oh! monsieur... n'esl-il pas ici, le Théâtre-Français?

TRICOT

Oh! non, monsieur, nous en sommes bien loin. l'anglais.

Tant mieux, je suis très-content.

TRICOT

Et pourquoi donc, monsieur?

l'anglais.

Pourquoi ?... Cet diable de Molière il m'ennuie beaucoup... et je vois aujourd'hui sur toutes les... toutes les... Comment appelez- vous ces papiers attachés contre les murs?

TRICOT

Ah!... les affiches.

l'anglais.

Oui... je voulais dire que je vois son nom sur toutes les affiches, en grosses lettres.

360 GOMÉDIKS — VAUDEVILLES

TRICOT

Ce n'est pas étonnant.

AIR : de La Sentinelle.

Avec raison ils fêtent l'heureux jour Qui de Molière a marqué la naissance ; De ses bienfaits c'est un juste retour, Ne b'âmez point notre reconnaissance.

S'illustrant dans tous les travaux.

De tous les arts la patrie est la mère.

La France, en ses jours les plus beaux,

A fait naître mille héros

Et n'a vu naître qu'un Molière.

l'anglais.

Goddam !... C'est encore beaucoup trop.

TRICOT

Peut-on savoir d'où vient la prévention que vous avez contre lui?

l'anglais.

Oli !... je ne puis le souffrir.

TRICOT

Mais pour quelle raison?

l'anglais.

Par la raison que je puis pas le souffrir.

tricot.

Peut-être monsieur ne le connait-il pas?

l'anglais, riant.

Oh! je le connais parfaitement bien, je vous jure; je l'ai joué très-souvent dans ma maison de campagne, où milady donnait des spectacles magnifiques et très-chers. tricot.

C'était vous qui payiez?

l'anglais.

Fe.<î... On donnait les comédies âmes dépens; je me rap-

LE BOULEVARD BONNE-NOUVELLE â61

pelle que r/ctait nn membre du parlement qui avait jouf^ le Tartufe, et milady, mon femme, faisait un rôle dans le George battu et puis content.

Ah ! George Dandin.

L'ANGLAIS

Yes... C'était moi qui faisais le Dandin... La pièce elle était fort à la mode, et ils avaient ri beaucoup de moi.

TRICOT

Puisque vous devez un pareil succès à Molière, je ne conçois pas pourquoi vous ne pouvez pas le souffrir. l'anglais.

Ce était pour des considérations personnelles ; car je suis, comme tous les Anglais, grand admirateur de Molière. Cet diable d'homme, il m'a ruiné.

TRICOT

Pas possible !

L'ANGLAIS

C'est très-possible... J'avais un oncle complètement riche et très-avare; espérance bien confortable pour les héritiers! eh bien!... pour avoir vu le Harpagon^ il était devenu un petit dissipateur, et il ne se laissait manquer de rien ; il buvait, il mangeait tous les jours : c'est une chose bien 1er- • rible pour moi 1

TRICOT

Je conçois maintenant votre colère contre Molière.

L'ANGLAIS

Ce n'était rien encore... J^avais un autre oncle très-vieil, qui avait vingt mille livres sterling de revenu et qui était attaqué du spleen... du moins... la famille... il l'espérait...

AIR : Du partage de la riclicssc. (Fanchon la vielleuse.)

Triste et chagrin dans sa sombre enveloppe,

11 mériilalt un fun-^sle dessein.

Quand par hasard il voit le Misanthrope

ScBiBE. — Œurres complètes. ll^e Série. — C "« Vol. — 21

Voilà, monsieur, qu'il hésite soudain.

Le Pourceaucjnac, avec l'apothicaire.

L'a presque rendu guilleret,

Et le Malade imaginaire,

Il l'avait guéri tout à fait.

Il faisait plus que rire... Il parlait toujours de Thomas Diafoirus; et quand je lui demandais de l'argent, il me disait : Clystcrium donare, ensuita pur gare... Il y a de quoi se pendre!

TRICOT

Sans doute, c'est une horreur... Un auteur qui guérit du spleen... chez vous c'est sans exemple.

L'ANGLAIS

Je croyais bien... Nous avons lord Byron qui serait capable pour le donner lui seul à toute l'Angleterre; mais ce n'est pas tout encore... Je avais une tante...

TRICOT

Ah ! mon Dieu, quelle famille !

L'AXGLAIS.

Qui faisait des romans très-longs, aussi longs que lady Morgan^ et qui les vendait aussi cher que Walter Scott... Elle avait eu le malheur de voir à Argail's rooms les Miladies savantes...

TRICOT

Ah ! les Femmes savantes.

L'AXGLAIS.

l'es... Et elle avait jeté au feu les dix premiers Tolunies d'un petite roman dont le hbraire de London il offrait six mille guinées... et je devais payer les dettes à moi avec le roman de ma tante.

TRICOT

Je conçois alors qu'entre Molière et vous c'est une guerre à mort.

L'ANGLAIS

Et je arrivais justement pour le anniversaire... car vous êtes bien sûr que ce était le anniversaire?...

TlUCOT.

Monsieur, on le dit... c'est une de mes pratiques, le carillonneur de Saint-Euslache, qui a fait cette découverte-là sur les registres de la paroisse...

l'anglais.

11 paraîtrait alors que le lieu de sa naissance...

TRICOT

Monsieur, on ne le connaît pas.

l'anglais.

Ah ! et le jour précis ?

TRICOT

On n'en est pas sûr.

l'anglais.

Mais... son tombeau?

TRICOT

Monsieur, c'est fort incertain.

l'anglais.

AIR : Muses des jeux et des accords champêtres. Convenez-en, vous êtes économes Dans les honneurs que l'on doit aux lalens ; Si nous avons, moins que vous, de grands liommes, Sur leurs autels nous brûlons plus d'encens. Rendez au moins justice à l'Angleterre : Votre Molière, applaudi tant de fois.

Obtint chez vous à peine un peu de terre ; Garrick repose à côté de nos rois !

TRICOT

AIR du vaudeville de Partie carrée.

Il est trop vrai, par une aveugle rage, Ce grand homme fut outragé; Mais des préjuges d'un autre âge

Notre siècle l'a bien vengé.

L'homme obscur tout entier succombe, Mais Molière est encor debout; Qu'importe enfin où se trouve sa tombe? Son génie est partout. (Bi.s.)

Et je ne dois pas vous cacher, monsieur, que le modeste Gymnase se promet aussi de fêter aujourd'hui l'anniversaire de sa naissance.

l'anglais.

Goddam!... ce Molière, qui avait persécuté moi... qui avait poursuivi tous les ridicules...

Vous ne pouvez pas lui échapper.

(Le théâtre change, et représente l'intérieur d'un temple, ou fond duquel on voit le buste de Molière, placé sur un piédestal. Tous les acteurs du prologue sont groupés autour de lui, et s'apprêtent à le couronner.)

CHœUR GÉNÉRAL.

AIR Pour Saiut-Cyr, ah ! quelle gloire ! {Une Visite à Saiiit-Cyr. Célébrons le jour prospère Oti le premier des auteurs Jadis a vu la lumière, Et sur le front de Molière Plaçons do modestes fleurs.

AGNÈS

0 Molière ! ô génie étonnant et sublime ! Toi que nous admirons, sans oser nous daller Que parmi tes enfants tu daignes nous compter, Pardonne noire audace au feu qui nous anime :

Que notre amour nous légitime, Et soyons tes enfants, au moins pour te fêler. (Elle 8'approcli.e du buste de Molière et place une couronne de laurier sur sa tête.)

LE nOULEVAUD B 0 N N E - N 0 U V ELLE 365

VAUDEVILLE

AIR : Là bonne aventure, d gui! !

TRICOT

Shakspear' peut paraître gai

Aux lords d'Angleterre.

Schiller est bien intrigué,

Sa touche est légère ; Mais du drame fatigué, Par sa verve subjugué, J'aime mieux Molière, ô gué!

J'aime mieux Molière.

M. •DUJOUR.

L'art de joindre à l'enjoûment

La raison sévère.

L'art do poursuivre gaîment

La sottise altière.

L'art de peindre tour à tour Le bourgeois, l'homme de cour.

Ne sont-ils pas nés le jour

Où naquit Molière ?

GEORGETTE, Ce grand homm' dont les écr'ds,

Gharm' la France entière, N' méprisait pas les avis

De sa cuisinière :

On sait comm' il l'écoutait.

Et puisqu'il la consultait.

On peut ût' fièr' quand on est

Servant' de Molière.

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