‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 5)Chapitre 59 sur 188 · LE JEUNE HOMME · texte numérisé non relu

LE JEUNE HOMME

Tri'fle.

JULES

Pique.

LÉVENTÉ.

C'est fort mal joué, vous deviez jouer atout.

JULES

C'est mal joué... c'est mal joué... je m'en rapporte plutôt à monsieur... tenez, monsieur Deladurandière... vous voyez bien le jeu de monsieur.

M. DELADURANDIÈRE.

Je le vois. . . je le vois. . . le diable m'emporte si je le vois ! . . . Est-ce que je ne serais pas encore éveillé ?

Eh bien! que fais-tu donc?... tu vas te heurter ainsi les jambes contre ce fauteuil jaune !

M. DELADURANDIÈRE, à part.

Contre ce fauteuil jaune... il m'en prend une sueur froide,

est-ce que je serais?... (saisissant le hras de de Rostange.) Ah !

c'est toi que je tiens !...

M. DE ROSTANGE

Qui veux-tu que ce soit ?... Voilà le journal dont je te parlais... lis toi-même l'article.

M. DELADURANDIÈRE, prenant le journal.

Comment, que je lise !

M. DE ROSTANGE

Oui... au haut de la page... la troisième ligne... département du Calvados, un accident terrible...

M. DELADURANDIÈRE, qui a essayé de lire.

Ah ! mon Dieu !... eh bien 1 mon ami, je n'y vois pas... impossible d'en déchiffrer un mot.

M. DE ROSTANGE

Laisse donc tranquille... tu as les yeux tout grands ouverts, tu vois bien madame avec son oiseau de paradis, ce jeune militaire avec son uniforme et ce petit garçon qui...

M. DELADURANDIÈRE, se frappant la tête.

Ah ! mon Dieu, je suis aveugle ! Je le disais bien tout à l'heure que cela m'arriverait, et personne ne voulait me croire... c'est fini... il n'y a plus de remède.

JULES, Se levant.

Qu'est-ce que vous dites donc?... plus de remède !... avec les gens de mérite il y en a toujours...

M. DE ROSTANGE

Ce n'est pas pour vanter mon neveu... mais s'il entreprend ta guérison...

M. DELADURANDIÈRE.

Serait-il possible ?

JULES

Un instant ! mon oncle peut vous expliquer mes intentions, et il vous dira à quelles conditions.

(m. de Rostan^'e parle bas à l'oreille dfi Deladurandière ; pendant ce temps Victoire et un laquais arrivent portant un plateau chargé de gâteaux et de verres de punch et ils en offrent à toute la société.)

l'éclipsé totale 113

LÉVENTÉ.

Délicieux.,, il n'est pas trop fort... un punch de dames.

JULES, lui prenant la main.

Silence !

M. DELADURANDIÈRE, qui a écouté de Rostange.

Parbleu ! si ce n'est que cela, il n'y a rien que je ne fasse pour recouvrer la vue... ta succession en perspective et du talent... Monsieur... monsieur... je consens... mais à condition que ce sera tout de suite...

JULES

J'en réponds... d'ici à un quart d'heure... vous y verrez comme tout le monde ; nous allons d'abord vous couvrir les yeux et vous faire prendre un spécifique que je viens do préparer.

(il prend un verre de punch sur le plateau et le donne à M. Deladurandière.)

M. DELADURANDIÈRE.

Diable... c'est chaud... est-ce que c'est désagréable à avaler ?

M. DE ROSTANGE, en prenant un autre.

Qu'est-ce que ça fait? ouvrez la bouche et fermez les yeux.

M. DELADURANDIÈRE.

Parbleu ! ce n'est pas la peine. (Buvant.) Hein !... hein !... ça vous a un arrière-goût de... c'est étonnant comme cela porte à la tète I...

M. DE ROSTANGE

C'est déjà l'effet du remède... pour arriver aux yeux, il faut bien que cela porte à la tète.

JULES

Maintenant, attention...

(il ouvre la fenêtre. — Le jour réparait. — Louise vient d'entrer et Jules se met à ses genoux.)

114 GOMÉDIKS — VAUDEVILLES

M. DE ROSTANGE

.4//; (le Ma tante Aurore.

Déjà l'ombre fuit et s'efface.

LÉVENTÉ et M™^ DE CHINCHILLA.

Déjà le soleil reparail.

M. DELADURANDIÈRE, à qui on a ôté le bandeau. Oui, je crois distinguer la place Et la forme de chaque objet.

Attendez... n'est-ce pas ma fille Et le docteur dont vous parliez?

Dans ses yeux quelle gaîté brille !

Il l'embrasse, il est à ses pieds !

JULES, à genoux près de Louise.

Ah! monsieur, vous y voyez...

TOUS

Oui, monsieur, vous y voyez.

Quel prodige! vous y voyez, {Bis.) Oui, vous y voyez. {Bis.)

M. DELADURANDIÈRE.

Ma fille... mon sauveur... mou libérateur, soyez unis! SCÈNE XII.

Les MK.MES; DUTUYAU, dnns le même équipage que quand il est

sorti.

DUTUYAU.

Eh bien ! qu'est-ce donc que cela ?

LÉVENTÉ.

Comment, vous voilà déjà de retour ?

DUTUYAU.

.!e crois bien... imaginez-vous que le jour est venu me surprendre au milieu de la nuit.

l'f.glipse totale 115

m. deladurandièrk.

Il m'est arrivé un bien autre accident: tu sauras que tout à l'heure encore, un voile épais couvrait ma paupière.

DUTUYAU.

Parbleu ! et à moi de même, et à tout Paris aussi.

Alft du Mc'iiaye de garçon.

C'était un monde dans la rue l C'était surtout un brouhaha!

En l'air chacun levait la vue :

Tenez, regardez ! la voilà !

Sur cette éclipse que l'on montre Pendant que mes yeux sont fixés, Voilà mon lorgnon et ma montre Qui tous deux se sont éclipsés.

M. DELADURAXDIÈRE.

Qu'est-ce que tu dis donc? une éclipse...

DUTCYAU, montrant son gousset.

Et une fameuse encore!

M. DELADURANDIÈRE.

C'est-à-dire qu'on m'abusait...

M. DE ROSTANGE

AIR : T'eu souvioiis-tu.

Oui, j'en conviens, c'était un stratagème. Toi-même aussi jadis fis plus d'un tour,

Mais, tu le vois, ce couple s'aime; (Étonnement de Dutuyau.) N'avons-nous pas tous deux connu l'amour? Si, dans ce jour, il vient avec adresse

De l'aveugler à l'impromptu, Il t'aveugla bien plus dans la jeunesse; T'en souviens-tu, mon vieux, t'en souviens-tu?

M. DELADURANDIÈRE.

C'est-à-dire qu'il faut que je sanctionne...

M. DE ROSTANGE

Même nir.

Oui, je prétends que l'hymen les engage,

Que tu les nommes tes enfants;

Rappelle-toi ton mariage, Et ce festin, ce bal si séduisants!

Ils durèrent jusqu'à l'aurore,

Que notre cœur était ému!

C'est qu'alors nous dansions encore !

T'en souviens-tu, mon vieux, t'en souviens-tu ?

M. DELADURANDIÈRE.

Eh bien! à la bonne heure, pourvu que Dutuyau ne m'en

veuille pas I

M. DE ROSTANGE

Laissez donc... un garçon comme lui... avec son esprit... son mérite et ses bateaux à vapeur... il ne restera pas longtemps en panne.

DUTUYAU.

Ça, c'est bien sûr.

Ainsi donc, va pour le mariage, et il y aura un bai.

M. DELADURANDIÈRE.

Et il y aura un bal...

M. DE ROSTANGE

Et nous tâcherons d'avoir quelques retours de jeunesse.

M. DELADURANDIÈRE.

Non, mon garçon, c'est fini, je ne danse plus ; de ce côté-là, vois-tu bien, il y a éclipse totale.

L ECLIPSE TOTALE

in

VAUDEVILLE

AIH du vaudeville de Flore et Ze'phire.

M. DELADURANDIÈRE.

A la cour, tant qu'il fait beau,

La foule s'installe.

Que le temps change, aussitôt

Éclipse totale.

VICTOIRE

Qu' d'amants viennent s' proposer

Dans c'te capitale !

Mais dès qu'il faut épouser.

Eclipse totale.

LÉVENTÉ.

Moi, sans monter au sommet

De la cathédrale, Je trouve dans mon gousset

Éclipse totale.

M™e DE CHINCHILLA.

Les Français ont une Stuart,

Elle emplit la salle ; Mais à celle du boul'vard,

Éclipse totale.

JULES

Le Petit Poucet séduit,

Quel luxe il étale !

Mais pour le bon sens, l'esprit,

Éclipse totale.

DUTUYAU.

Que de fraîcheur et d appas

Chez mainte vestale !

Mais quand vient le soir, hélas!

Éclipse totale.

lis

M. DE ROSTANGE, au public.

Messieurs, lâchez que la paix Règne dans la salle ;

Et surtout, pour les sifflets Éclipse totale I

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