‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 5)Chapitre 72 sur 188 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

COURTOIS, M. DE VERMEUIL.

COURTOIS, ù part.

Sûr de mon coup! c'est comme celui de tout à l'heure ; c'est drôle, ils sont tous sûrs de leurs coups, tous ! heureusement que nous sommes là, ce qui est encore plus sûr! (a M. de Vermeuii.) Ditcs-moi, maintenant que nous sommes seuls, n'y aurait-il pas moyen d'arranger...

M. DE VERMEUIL.

Que voulez-vous dire ?

COURTOIS, avec sentiment.

Eh ! sans doute : est-ce que vous auriez le cœur de laisser ces deux jeunes gens... songez donc à notre... à nos devoirs : enfin, je suis témoin; vous l'êtes aussi...

M. DE VERMEUIL.

Eh bien?

COURTOIS

Eh bien ! je vous déclare que nous sommes indignes d'en exercer les honorables fonctions, si, dans une demi-heure.

LETKMOIN ni

nous n'avons pas forcd ces jeunes gens à s'embrasser et à déjeuner ensemble.

M. DE VERMEUIL.

Monsieur...

COURTOIS, è part.

Il y mord,

M. DE VERMEL'IL, à part.

Je m'étais trompé, c'est un brave bomme. (Haut.) Je m'associe à votre projet, pourvu toutefois que tout se passe dans les règles.

COURTOIS

Parbleu ! c'est bien mon intention : voyons un peu ! qu'estce que nous pourrions exiger d'eux ?

M. DE VERMEUIL.

Mais, qu'ils se conduisent en gens d'bonneur.

COURTOIS

Sans doute ; qu'ils fassent bien les choses : dîner à dix francs par tète, le café, la liqueur...

M. DE VERMEUIL.

Plaît-il? VOUS parlez...

COURTOIS

Du dîner. Il parait que monsieur ignore les usages: je vais vous dire comment cela se passe.

AIR de La Galopade.

Par état et par goût.

Je sais tout.

J'entends tout; Sentinelle Toujours fidèle, Si je vois Deux grivois S'enfoncer dans le bois, Je les suis soudain en tapinois.

142 COMÉDIKS VAUDEVILLES

Mais souvent, par hasard, J'arrive, hélas ! trop tard, Et de loin je les voi Aller dîner sans moi.

Chut ! j'entends près de là :

Une, deux, ah! ah! ah !

J'y cours vite, L'àme interdite ; Deux amants furieux S'égorgent pour les yeux D'une Agnès qui les trompe tous deux.

Souvent c'est un époux Qui, dans un rendez-vous, A vu certain malheur Obscurcir son honneur ; Allons, dis-je au mari.

Soyez donc plus poli ;

Cette affaire Est une misère;

Pour si peu.

Prendre feu, Et se mettre au cercueil!

Ah ! grands dieux ! que de femmes en deuil !

Si l'un d'eux se mutine.

Je lui parle à l'instant De sa sœur, sa cousine, Sa mère, son enfant; Je l'attendris sur l'heure.

Par mes talents heureux;

Car je pleure

Quand je veux.

Enfin, Si le destin Fait qu'il soit orphelin, Et qu'il n'ait ni père Ni mère.

A mes fiers combattants, Par des signes frappants, Je prouve qu'ils sont tous deux parents.

Avec un peu d'aplonsb, Je ferais le Lapon Et le Chinois... cousins, Même issus de germains :

Je tonne, je séduis, J'entraTne, j'éblouis.

0 puissance De l'éloquence !

Un traiteur.

Par bonheur,

Est tout près,

Et la paix Chez lui va se signer à leurs frais.

Garçon, cinq couverts!

Vous êtes tous les deux...

Des huîtres !

Des rivaux généreux...

Deux lapins !

Et ces exploits nouveaux...

Du Champagne...

Font de vous deux héros...

A la glace. Du rhum, du rhum pour le coup du milieu.

Tôt, tôt, tôt, Servez chaud.

Tin, tin, tin.

Verre en main Tout s'oublie.

Et se pacifie, Par un poulet truffé ; L'accord est réchauffé.

Et l'on s'embrasse enfin au café.

M. DE VERMEUIL.

De sorte que vous n'avez pas d'autre étal ?

COURTOIS

Non, monsieur; je m'y suis voué tout entier, quels qu'en soient les inconvénients, les dangers.

M. DE VERMEUIL.

Ah ! il y a des dangers?

COURTOIS

Parbleu ! et le chapitre des indigestions ; aujourd'hui, par exemple, je m'y attends bien.

M. DE VERMEUIL.

Comment! ce n'est pas seulement avec Victor que vous êtCo engagé ?

COURTOIS

Victor, dites-vous ? je ne le connais pas.

M. DE VERMEUIL.

Comment ! vous ne le connaissez pas ? et c'est celui dont vous êtes le témoin ; Victor de Sérigny.

COURTOIS, avec terreur.

Victor de Sérigny... attendez donc... (a part.) Sérigny, justement... c'est l'homme de ma lettre de change, (vivement à M. de vermeuii.) Un jeune homme... un mineur, qui a des dettes, et un oncle estimable.

M. DE VERMEUIL.

Oui, des dettes; il fera bien de vivre pour les acquitter, car son oncle ne paiera jamais rien.

COURTOIS, à part.

Ahl mon Dieu! et mon placement. (Haut.) Monsieur, il ne iaut pas que ce jeune homme-là se batte, nous ne devons pas le souffrir, c'est servir la cause de l'humanité, c'est défendre les principes, c'est... ah! mon Dieu! je l'entends... Je vous en prie, aidez-moi à le persuader, à le désarmer; vous m'avez promis votre appui.

LE TÉMOIX iU

M. DE VERMEUIL, froidement.

Non, non, ca n'est pas dans ce moment qu'il faut qu'il me voie ; plus tard je serai à lui, et à vous, monsieur.

(il salue, et rentre dans l'auberge à droite.)

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