‹ OEuvres complètes de Eugène ScribeChapitre 134 sur 223 · I.-ii · texte numérisé non relu

I.-ii

HtPPOLYTE.

Une plaisanterie ! Rien n'est plus sérieux.

ADÈLE, a part.

A cet âge-là on épouse toujours, (uaui.) Ne te fâche pas.

HIPPOLYTE

Je veux t'épouser, vois-tu, parce que je ne vis pas quand je suis loin de toi, et que je ne conçois pas qu'on restreigne volontairement son bonheur à quelques heures craintives et dérobées, alors qu'on peut être réunis et pour toujours !

Les heures craintives, dis-tu ! c'est ce qui fait le charme de notre position.

HIPPOLYTE

Au diable le charme qui fait battre le c eur à coups redoublés ! Qu'est-ce que c'est que de te voir une heure en secret, de me faire un masque qui cache à tous les yeux ce que je voudrais que tous les yeux vissent clairement? Et puis, ces tourments de l'absence, ces craintes qu'elle fait naître !... Je suis jaloux, Adèle, et sans t'offenser je puis bien supposer que d'autres, ainsi que moi, brûlent du désir de résigner leur liberté entre tes mains; du moins, quand je serai ton mari, ils seront avertis que le cœur auquel ils s'adressent n'est pas libre, et s'ils venaient à élever la voix, je serais là pour les faire taire.

ADÈLE

Mon ami, c'est impossible.

HIPPOLYTE

Impossible ! quoi donc, impossible ?

ADÈLE

Que nous nous mariions.

HIPPOLYTE

Et pourquoi donc? N'es-lu pas veuve? Qui peut nous en empocher?

DIX ANS UE LA VIE d'uNE FEMME 279

ADÈLE

Mille considérations. Tu es trop jeune, tu n'as pas vu le monde.

IIIPPOLYTE.

Le monde ? j'en ai vu ce que j'en voulais voir, puisque je t'y ai rencontrée. Et cet âge dont tu fais tant de bruit, je voudrais pouvoir en retranclier une partie afin d'avoir à t'aimer plus longtemps.

ADÈLE

D'accord ; mais mon père ne veut pas que je me remarie ; irai-je lutter contre sa volonté ? Et puis d'autres considérations, ta famille à toi... Qu'est-ce que c'est donc que cette rage de mariage ?

HIPPOLVTE.

D'aujourd'hui je suis majeur ; jusqu'ici je dépendais d'un tuteur, d'un brave et honnête homme qui m'a servi de père, et à qui j'étais obligé d'obéir.

ADÈLE, impatientée.

Ce que vous pouvez faire de mieux, c'est de suivre ses avis.

HIPPOLYTE

Aussi je lui ai confié ce matin mes idées de mariage ; grande colère de sa part. « Mon ami, lui ai-je dit, vous ne connaissez pas celle que j'aime, voyez-la, consentez à voir madame Demouy, et si, après cela, vous avez une seule objection à faire, je renonce à mon projet. » Il a accepté.

ADÈLE

Est-il possible !

HIPPOLYTE

Et je vous le présenterai aujourd'hui : c'est M. Valdéja.

ADÈLE, arec saisissement.

Valdéja !

HIPPOLYTE

J'étais bien sûr que vous en aviez entendu parler ; c'est

un homme du plus grand mérite ; avec ses talents il serait arrivé à tout ; mais depuis trois ans il est si triste, si malheureux ! Je ne sais quelle douleur secrète le tourmente, et c'est grand dommage ; car pour ceux qui le connaissent, c'est un bien excellent homme ; n'cst-il pas vrai ?

ADELE, qui a fait tous sos efforts pour se contenir.

Certainement ; mais je ne veux ni ne peux le recevoir, et vous allez à l'instant même vous rendre chez lui pour l'empêcher de venir.

IlIPPOLYTE.

C'est impossible.

ADÈLE

Je le veux.

HIPPOLYTE

Mais, ma chère amie, pense donc...

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