LA REINE, KOLLER
LA REINE
Ah! c'est vous, KolIcr?
(Elle regarde autour d'elle avec inquiétude.) KOLLER.
Ne craignez rie i, madame, nous sommes seuls; ils .sont tous en ce moment aux pieds de Struensée ou de la reine Mathilde... Avez-vous parlé au roi?
LA REINE
Hier, comme nous en étions convenus ; je l'ai trouvé seul, dans un appartement retiré ; il était triste et pensif; une grosse larme coulait de ses yeux : il caressait cet énorme chien, son fidrle compagnon, le seul de ses serviteurs qui ne l'ait pas abandonné ! — Christian, lui ai-je dit, me reconnaissez-vous ? Oui, m'a-t-il répondu, vous êtes ma belle-mère... non, non, a-t-il ajouté vivement, mon amie, ma véritable amie, car vous me plaignez! vous venez me voir, vous !... Et il m'a tendu la main avec reconnaissance.
KOLLER
Il n'est donc pas, comme on le dit, privé de la raison?
SCBiBE. — Œuvres ciniplètes. Jre Série. — ijm» Vol. — 19
Non, mais vieux avant l'âge, usé par les excès de tout genre ; toutes ses facultés semblent anéanties : sa tète est trop faible pour supporter ou le moindre travail, ou la moindre discussion; il parle avec peine, avec effort; mais en vous écoutant, ses yeux s'animent et brillent encore d'une expression singulière ; en ce moment ses traits ne respiraient que la souffrance, et il me dit avec un sourire douloureux : Vous le voyez, mon amiL", ils m'abandonnent tous; et Mathilde que j'aimais tant, Mathilde, ma femme, où est-elle?
KOLLER
Il fallait profiler de l'occasion, lui faire connaître la vérité.
LA REINE
C'est ce que j'ai fait avec ménagement, avec adresse, lui rappelant successivement le temps de son voyage en Angleterre et en Franee, à la cour de Georges et de Louis XV, lorsque Struensée, l'accompagnant comme médecin, gagna d'abord sa confiance et son amitié ; puis je le lui ai montré plus tard, à son retour en Danemark, présenté par lui à la jeune reine et, pendant la longue maladie de son fils, admis dans son intimité, la voyant à toute beure. Je lui ai peint une princesse de dix-huit ans, écoutant sans défiance les discours d'un homme jeune, beau, aimable, ambitieux; ne prenant bientôt que lui pour guide et pour conseil; se jetant, par ses avis, dans le parti cjui demandait la réforme, et plaçant enfin à la tète du ministère ce même Struensée, parvenu audacieux, favori insolent, qui, par les bontés de son roi et de sa souveraine, élevé successivement au rang de gouverneur du prince royal, de conseiller, de comte, de premier ministre enfin, osait maintenant, parjure à la reconnaissance et à l'honneur, oublier ce qu'il devait à son bienfaiteur et à son roi, et ne craignait paa d'outrager la majesté du trône!... A ce mot, un éclair d'indignation a i)ri]lé dans les veux du monarque déchu; sa figure paie et souffrante s'est animée d'une subite rougeur ; puis, avec une force dont
hertrand et haton 3âl
je ne l'aurais pas cru capable, il a appelé, il s'est écriû : La reine !... la reine 1 qu'elle vienne ! je veux lui parler I
KOLLKU.
Ociel!...
LA REIXE.
Quelques instants après, a paru MathiMe, avec cet air que vous lui connaissez... cet air d'amazone; la tête haute, le regard superbe, et laissant tomber sur moi un sourire de triomphe et de dédain. Je suis sortie, et j'ignore quelles armes elle a employées pour sa défense; mais, ce matin, elle et Struensée sont plus puissants que jamais ; et cet édit qu'elle a arraché au faible monarque, cet édit, que publie aujourd'hui la Gazette de la cour, donne au premier ministre, à notre ennemi mortel, toutes les prérogatives de la royauté.
KOLLER
Prérogatives dont Mathilde va se servir contre vous... et je ne doute pas que, dans sa vengeance...
LA REINE
Il faut donc la prévenir. Il faut, aujourd'hui même... (s'arrêtant.) Qui vient le '
KOLLER, regardant au fond.
Des amis de Struensée 1 le neveu du ministre de la marine, Frédéric de Gœlher... puis M. de Falkenskield, le ministre de la guerre ; sa fille est avec lui !
LA REINE
Une demoiselle d'honneur de la reine Mathilde... Silence devant elle!