‹ OEuvres complètes de Eugène ScribeChapitre 2 sur 223 · MISS HENRIETTE, LOUD GAGE · texte numérisé non relu

MISS HENRIETTE, LOUD GAGE

LORD GAGE

Qui vient là? Ma fille! Que voulez-vous, miss Henriette?

MISS HENRIETTE

Pardon, monsieur, je vous dérange.

LORD GAGE

Il est vrai, mais n'importe; quel motif vous amène? parlez...

MISS HENRIETTE

Convenez, monsieur, que j'ai bien du malheur. Vous vous plaignez de ne pas trouver dans votre maison le bonheur et la paix ; vous semblez accuser la tendresse de ma mère, la mienne. Mais comment vous en donner des preuves? quel moment choisir? .Même ici, ù votre caiiipague, ma présence vous gène ; vos moments sont à tout le monde, excepté à

LA BOHEMIENNE

nous ; et vous n'avez pas même le temps de nous aimer.

LORD GAGE

Tu as peut-être raison ; mais tu sais, ma fille, quel est depuis longtemps le chagrin qui me dévore. Pour me distraire de ma douleur, j'ai cherché dans la carrière des places et les joies de l'ambition un remède à mes maux ; et ces honneurs, ces dignités que je désirais, ne m'ont fait oublier mes anciens ennuis que pour m'en créer de nouveaux.

MISS HENRIETTE

Raison de plus pour venir les oublier auprès de nous. Le matin, soyez lord Gage, le représentant de Sa Majesté, et, comme haut dignitaire, comme grand seigneur, obligé de vous ennuyer ; c'est trop juste ! Mais le soir, soyez à vos amis, à votre famille ; ma mère est trop souffrante pour quitter son salon, venez-y.

LORD GAGE

Pour y retrouver les discussions politiques dont j'ai été fatigué le matin ! car, Dieu merci, nous vivons dans un temps où chaque maison a son club, son orateur particulier, et l'esprit de parti a tellement divisé les familles, les parents les plus intimes, que chez moi, enfin, je ne suis pas sûr que ma femme et ma tille soient de mon opinion.

MISS HENRIETTE

Que dites-vous?

LORD GAGE

Que, pour un homme d'État, je serais peu clairvoyant et peu habile si, malgré ton silence, je n'avais pas découvert tes véritables sentiments. Oui, ma fille, j'ai lu dans le fond de ton cœur, et je sais tout, jusqu'à ta tendresse pour Lionel.

MISS HENRIETTE

0 ciel! comment avez-vous pu soupçonner?... Élevée avec lui, je l'ai toujours regardé comme un frère; voilà tout.

Un jeune homme obscur, inconnu, le fils d'un négociant,

dont tous les titres sont dans la caisse de son père, et qui se croit militaire parce qu'il brille au premier rang dans la milice du pays ; milice innocente et sédentaire, qui jamais n'a bravé le feu de l'ennemi, et n'est composée que d'Américains.

MISS lir.NRIETTE.

Ces pauvres Américains, vous les méprisez beaucoup, monsieur; et la fierté anglaise...

LORD GAGE

Qu'est-ce A dire?...

MISS HENRIETTE

Est-ce vous manquer de respect que de défendre la patrie de ma mère? Est-ce ma faute si, n'ayant jamais vu l'Angleterre ni Londres, dont vous nous parlez sans cesse, je leur préfère le pays où j'ai reru le jour ; si je regarde ceux qui l'habitent comme mes amis et mes frères?... On les opprime, ils se pl-iignent ; ils sont malheureux ; est-ce vous oiïenser que de faire des vu;ux pour eux?

LORD GAGE

Soit, miss : permis à vous d'aimei- la patrie de votre mère, mais rappelez-vous que le sang anglais coule aussi dans vos veines, et n'oubliez jamais qu'à votre âge une jeune iille ne doit être d'aucun parti... d'aucune opinion, si ce n'est de celle de son père. Revenons ;\ Lionel : il ne parait plus ici?

MISS HENRIETTE

Non, monsieur, cl j'en ignore la cause.

Mais autrefois il venait presque tous les jours.

MISS IIEMUETTE.

11 est vrai : il nous parlait souvent de ses projets, de son avenir, de sa mère dont il est le seul espoir; il nous entretenait surtout avec orgueil de celle patrie qu'on méprise et dont il est lier, celle patrie qu'il voudrait voir libre et indépendante.

LA nOHKMIENNE

LORD GAGE

Eh! mais...

MISS HENRIETTE

Pardon, mon père...

LORD GAGE

Et il ne vous a point parlé de son amour ?

MISS HENRIETTE

Jamais; et je ne crois pas, mon père, être aimée de lui.

LORD GAGE

Il serait vrai !

MISS HENRIETTE, soupirant.

Oh ! mon Dieu! oui... Estime de vous, encouragé par ma mère, il aurait pu demander ma main ; il n\ a jamais pense.

LORD GAGE, avec amertume.

Oh ! sans doute ; se regardant déjà comme un chef de parti, il aurait craint qu'une telle alliance ne lui fit perdre de son influence, ou de sa popularité. Du reste, il a bien fait ; car je vous déclare que mon intention a toujours été de vous marier à un compatriote, à un Anglais. Depuis quelques jours sir Cokney est auprès de moi, en qualité de secrétaire particuher ; c'est le fds d'un ancien ami, un parent à nous, un jeune homme d'une haute naissance, d'une grande fortune...

MISS HENRIETTE

Quoi! mon père, vous voudriez?...

LORD GAGE

Je n'ai point là-dessus de volonté. Je désirerais qu'il put vous plaire ; mais je ne prétends point vous en imposer l'obhgation, et jamais, quoi qu'on ait pu vous dire de ma sévérité et de ma tyrannie....

MISS HENRIETTE

Ah ! mon père...

LORD GAGE

Silence ; car voici notre nouveau secrétaire.

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