MARTHE, CHRISTINE
Mille pardons, mademoiselle, d'oser aune pareille heure...
CHRISTINE, la regardant.
Madame Burkenstaff! (courant à elle, et lui prenant les mains.)
Ah! que je suis contente de vous avoir reçue!... que je
suis heureuse de vous voir! (a part, avec joie et attendrissement.)
Sa mère! (Haut.) Yous venez me parler d'Éric.
MARTHE
Eh ! dans le désespoir qui m'accable, puis-je parler d'autre chose que de mon fils... de mon pauvre entant!... je viens de le voir.
CHRISTINE, vivement.
Vous l'avez vu?
MARTHE, pleurant.
Je viens de l'embrasser, mademoiselle, pour la dernière fois!
CHRISTINE
Que dites-vous?
MARTHE
Son arrêt lui avait étd signifié cette après-midi.
CHRISTINE
Quel arrêt?... qu'est-ce que cola signifie?
MARTHE, avec joie.
Vous l'ignoriez donc!... Ah! tant mieux!... sans cela, vous n'auriez pas été ;\ ce bal, n'est-il pas vrai?... Quelque grande dame que vous soyez, vous n'auriez pas pu vous divertir quand celui qui avait tant d'affection pour vous est condamné ;\ mort?
CERTRAND ET RATON 405
CHRISTINK, poussant un cri.
Ah !... (Avec égarement.) Ils disaient (lonc vrai !... c'était de lui qu'ils parlaient, et mon père m'a trompée 1 (a Marthe.) Il est condainné ?
MARTHE
Oui, mademoiselle... Strucnsée a signé, la reine a signé : concevez-vous cela? Elle est mère cependant !... elle a un fils!
CimiSTlXE.
Remettez-vous!... tout n'est pas perdu; j'ai encore de l'espoir.
MARTHE
Et moi, je n'en ai plus qu'en vous!... Mon mari a des projets qu'il ne veut pas m'expliquor ; je ne devrais pas vous dire cela ; mais vous, du moins, vous ne me trahirez point ; en attendant, il n'ose se montrer, il se tient caché ; ses amis n'arrivent pas, ou arriveront trop tard... et moi, dans ma douleur, que puis-je tenter? que puis-je faire?... S'il ne fallait que mourir... je ne vous demanderais rien, mon fds serait déjà sauvé. J'ai cou.j hier soir à sa prison, j'ai donné tant d'or qu'on a bien voulu me vendre le plaisir de l'embrasser ; je l'ai serré contre mon cœur, je lui ai parlé de mon désespoir, de mes craintes !... Hélas I... il ne m'a parlé que de vous.
CHRISTINE
Éric!...
MARTHE
Oui, mademoiselle, oui, l'ingrat, en me consolant, pensait encore à vous. « J'espère, me disait-il, qu'elle ignorera mon « sort, qu'elle ne saura rien... car heureusement, c'est de « grand matin, c'est au point du jour... »
CHRISTINE
Quoi donc ?
MARTHE, avec égarement-
Eh bien ! est-ce que je ne vous l'ai pas dit?... esUce que vous ne l'avez pas deviné à mon désespoir?,.. C'est tout à l'heure, c'est dans quelques instants qu'il vont tuer mon tils!...
CHRISTINE
Le tuer !..
MARTHE
Oui, oui, c'est là, sur cette place, sous vos fenêtres, qu'ils vont le traîner... Alors, dans le déhrc, dans la fièvre où j'étais, je me suis arrachée de ses bras, et, loin de lui obéir, je suis accourue pour vous dire : Ils vont le tuer!... défendez-le ! mais vous n'étiez pas ici... et j'attendais... Ah! (picl supplice... et que j'ai souffert en comptant les instants de cette nuit que j'avais à la fois le désir et la crainte d'abréger !... Mais vous voilà, je vous vois ; nous allons ensemble nous jeter aux pieds de votre père, aux pieds de la reine, nous demanderons la grâce de mon fils.
CHRISTINE
Je vous le promets.
MARTHE
Vous leur direz qu'il n'est pas coupable; il ne l'est pas, je vous le jure ; il ne s'est jamais occupé de révolte ni de complots ; il n'a jamais songé à conspirer ; il ne songeait à rien qu'à vous aimer !...
CHRISTI.NK.
Je le sais, et c est son amour qui l'a perdu ; c'est pour moi, pour me sauver, qu'il marcherait à la mort!... Oii ! non... cela ne se peut pas... Soyez tranquille, je réponds de ses jours.
MARTHE
Est-il possible !
CHRISTINE
Oui, madame, oui, il y aura quelqu'un de perdu, mais ce ne sera pas lui !
hRktuand et riATON Abl
MARTHE
Que voulez-vous dire ?
CHRISTINE
Rien !... rien !... Retournez chez vous, partez ; dans quelques instants il aura sa grâce, il sera sauvé!... fiez-vous-en à mon zèle.
MARTHE, hésitant.
Mais cependant, ..
CHRISTINE
A ma parole... à mes serments.
MARTHE, de même.
Mais...
CHRISTINE, hors d'elle-même.
h bien !... ;\ ma tendresse !... à mon amour!...
Est-il possible !...
CHRISTINE
Me croyez-vous maintenant?
MARTHE, avec étonnement.
Oui, mademoiselle, oui, je n'ai plus peur, (poussant nn cri en
muniront la croisée.) Ail ! , . .
CHRISTINE
Qu'avez-vûus ?
MARTHE
J'avais cru voir le jour !... Non, grâce au ciel, il fait sombre encore. Dieu vous protège et vous rende tout le bonheur que je vous dois... adieu... adieu !...
(Elle sort.)