SCÈNE IV
MISS HENRIETTE, SIR COKiNEY.
SIR COKNEY
Certainement, voilà une autorisation extrêmement tlalteuse et à laquelle j'étais loin de m'attendre. Son Excellence est bien bonne de me permettre ainsi d'être aimable.
MISS HENRIETTE
Je ne pensais pas, monsieur, que vous eussiez besoin de a permission,
SIR COKNEY
Non, sans doute; mais de la part de milord, dont les inentions sont toujours diplomatiques, une pareille phrase est une espèce d'encouragement à des idées... car vous devinez bien, miss Henriette, que le désir de me former aux affaires n'est pas le seul objet pour lequel mon père m'envoie en Amérique. Les hommes d"État ne vont pas ordinairement si loin pour apprendre, et cela n'est même pas nécessaire. Moi, d'abord, quand j'en serai là, je ferai comme Son Excellence, je prendrai un secrétaire.
MISS HENRIETTE
En effet, je vois que cela tient lieu de tout.
SIR COKNEY
Un bon secrétaire, par exemple, parce que je veux exercer avec distinction ; et comme il n"est point de poste élevé où ne puisse conduire l'alliance de milord, vous concevez, belle miss, que ce n'est pas sans raison que mon père m'a vanté votre esprit, vos brillantes qualités...
MISS HENRIETTE
Je vous comprends, monsieur; mais je dois vous dire que, dans vos calculs, il s'est glissé deux grandes erreurs.
SIR COKNEY
Et lesquelles, s'il vous plaît ?
MISS HENRIETTE
La première, qui me dispensera peut-être de vous expliquer l;i seconde, c'est que vous me croyez très-riche; et je dois vous prévenir que ces richesses sont au moins très-incertaines.
SIR COK.NEY
Comment c^li? N'èlos-vous jioint la tille île sir Thomas Gage, dont les biens immenses...
LA BOHEMIENNE
MISS HENRIETTE
Oui, monsieur : fille d'un second mariage ; toute la fortune de milord vient de sa première femme, une Anglaise, qui lui avait laissé une fille... une fille qu'il adorait et qu'il regrette sans cesse.
SIR COKNEY
Je le sais comme vous, miss Henriette ; mais, attendu qu'elle est morte...
MISS HENRIETTE
Et si elle ne l'était pas ?
SIR COKXEY.
Qu'est-ce que cela veut dire? Et où est-elle?
C'est ce que nous ignorons ; mais il y a quinze ou seize ans, lors de son ambassade en Allemagne, mon père avait laissé Clara, encore enfant, dans un château qui a été la proie d'un incendie. L'appartement que ma sœur occupait n'avait pas môme été atteint par les flammes, et cependant elle avait disparu. Des vagabonds qui couraient le pays ont été soupçonnés d'avoir mis le feu au château, dans l'intention de le piller. On les a poursuivis sans succès, et vingt fois mon père s'est vu sur le point de découvrir la vérité. Mais, quoique jusqu'à présent les recherches les plus actives aient été infructueuses, il n'a jamais abandonné l'espoir de retrouver sa fille, et je vous dirai même, sans accuser ici sa tendresse, que cette fille absente, inconnue, lui est beaucoup plus chère que celle qui n'a jamais quitté ses yeux, et qu'à chaque instant il s'attend à la voir reparaître. D'après cela, monsieur, vous voyez que, malgré les éloges qu'on vous a faits de moi, je n'ai qu'un mérite conditionnel, subordonné aux circonstances, et qu'en un mot il y a beaucoup à rabattre de vos espérances et de mes bonnes qualités.
SIR COKNEY
En aucune 'façon, belle miss; j'ai toujours pour vous l'es-
lime et la considération que l'on doit à... à une fdle unique; car, quoi que vous en disiez, je vous regarde comme telle, et ma grande raison, la voici : c'est que, si votre sœur existait, depuis longtemps elle se serait pr(^sentée, parce que la tille d'un grand seigneur case retrouve toujours ; un grand seigneur 1 chacun veut être de sa famille, môme ceux qui n'en sont pas : à plus forte raison...
MISS HENRIETTE, souriant.
Vous croyez ?
SIR COKNEV.
Mais sans doute. Si donc vous n'avez point d'autre raison à m'opposer...
Je comptais, je l'avoue, sur celle-là ; mais puisqu'elle vous parait insuffisante, il faut bien vous en donner une seconde.
SIR COKNEY
Ah ! oui, vous m'en avez promis deux!
MISS HENRIETTE
Cette seconde raison, qui me parait à moi sans réplique, c'est que je ne me marierai jamais sans aimer mon mari.
SIR COKNEY
C'est juste.
MISS HENRIETTE
Et, je ne sais comment vous le dire, mais je vous crois assez habile pour le deviner ; c'est que, franchement...
SIR COKNEY
Vous ne m'aimez pas?
MISS HENRIETTE
Hélas ! non.
SIR COKNEY
Cela va sans dire ; je no peux pas exiger qu'on m'aime sans me connaître, et je ne le voudrais mémo pas : je préfère que ce soit avec connaissance de cause. Tout ce que je
VOUS demande, miss Henriette, c'est la permission de vous faire ma cour, de vous inésciilcr mes hommages et d'espérer qu'un jour peut-être...
MISS IIK.MUKTTE.
Comme vous voudrez, monsieur, je ne puis vous en empêcher, ni répondre de l'avenir ; mais j'ai cru d'avance devoir vous parler avec franchise, pour ne point donner à un galant homme, à un ami de ma famille, le droit de m'accuser de coquetterie, et surtout pour ne point faire perdre à un secrétaire d'Étal un temps précieux qu'il peut mieux employer.
(Elle fait la révérpnce, et rentre dans son appartement.)