SCÈNE XIX
Les MÈ.MES; M. l)\] BUSSIÈRES, entrant dun air asile. .M. DE BLSSliiRES, vivement, k yi""' de Blangy.
Je n'y tiens plus, il faut que je connaisse mou sort.
M. DE COURCELLES
Qu'y a-;-il donc ?
M. DE BLSSIÈRES.
J'ignore ce que madame vous a dit, ce que vous avez décidé ; mais pendant ce temps, je me suis rendu compte de ce que j'éprouvais ; j'ai vu clair dans mon cœur. Cette amitié dont je me vantais n'était qu'un vain mot, un prétexte ; je l'avoue ici devant vous, devant monsieur... je vous aime !
M""= DE BL.\NGV.
Monsieur !
M. DE BUSSIÈRES
De l'amour le plus tendre, le plus ardent ; je vous offre ma main, ma fortune, tout ce que je possède... ne me réduisez pas au désespoir. De grâce, monsieur, parlez en ma faveur.
M. DE COURCELLES
Moi?
M. DE BUSSIÈRES
J'ai bien parlé pour vous.
M. DE COURCELLES
Eh! monsieur, ce n'est plus à moi qu'il faut vous adresser, c'est à son mari.
Son mari?
SOPHIE
Il est de retour, il est ici.
M. DE BUSSIÈRES, atterré.
M. de Blangy !
M. DE COURCELLES
Lui-même.
M™'^ DE BLANGY, avec émotion.
Oui, monsieur, il est des devoirs qui me sont imposés, devoirs que je respecte, que je chéris... Et vous sentez que votre présence ici...
M. DE BUSSIÈRES, aprèâ un moment de silence.
Je suis anéanti, frapi)é de la foudre; mais puisque je suis voué au malheur, puisque le sort s'acharne à me poursuivre, c'en est fait...
M"* DE BLANGV.
Où allez-vous ?
M. DE BUSSIÈRES
La vie m'est odieuse.
M. DE COURCELLES, Tûrrêtant.
Jeune homme, y pensez-vous?
M™'' DE BLANGY
Je VOUS en supplie, Edouard! Ah! qu'ai-je dit? pas ce nom-là. Mon ami, mon ami, daignez m' écouter.
M. DE BUSSIÈRES
Je suis trop malheureux !
M""' DE BLAXGY.
Eh ! monsieur, ne le suis-je pas moi-même?...
M. DE BUSSIÈRES, avec joie.
Vous !
M'"'' DE BLANGV, vivement.
Du désespoir oîi je vous vois ? Mais voulez-vous me perdre, me compromettre, m'ôterle seul bien qui me reste? Vous qui prétendez m'aimer (oeste de. m. de Bussicres.), je le crois, monsieur, je veux bien le croire ; le ciel m'est témoin que je n'y suis pour rien, et j'ignore encore comment cela a pu arriver; enfin ce n'est pas votre faute, je veux bien vous pardonner, à une condition, c est que vous partirez à l'instant même, et que jamais je ne vous reverrai.
M. DE BUSSIÈRES
Quoi, madame !
M"'' DE BLANGY
C'est tout ce que je puis faire pour vous, c'est beaucoup encore... (a m. de courceiies.; Mon ami, venez, guidez-moi. (lu ▼ont pour sortir.) Rejoignons-le.
SOPHIE
Mais si, avant de le voir, vous lisiez ce qu'il vous écrit, puisqu'il l'exige ?
M. DE COURCELLES
Elle a raison : tenez.
lOr» r:oMKniKS
M"^ DE BLANGY
C'est vrai... Je ne sais plus où j'en suis ; (a m. de courcciies.) lisez, mon ami, lisez vous-même.
M. DE COURCELLES, décachetant la lettre.
« Ma chère Élise, ma femme. » C'est bien de lui.
M'"'' DE BLAXGV.
C'est de lui !
M. DE COURCELLES, ïi pnr!, et regardant madame de Blangy.
Elle a frémi... Ce mari que ce matin encore... Oli 1 La Bruyère ! (Haut.; Lisons : « Ma chère Élise, ma femme, toi qui « aimais tant un époux ([ui le méritait si peu , toi que mes « emportements, mon caractère et mes folles dissipations ont " dû rendre si malheureuse... quand tu recevras cette lettre. (1 j'aurai succombé à la maladie dont je suis atteint. » Tot:.«i.
0 ciel !
M. DE BISSIÈRES.
Achevez.
SOPHIE
Qu'est-ce que cela veut dire ?
M. DE COURCELLES. qui a parcouru la lettre.
Que la lettre est d;Ué(> de New-York, écrite par lui à ses dciniers iiiomeiits.
M. DE BIÎSSIÈRES.
[1 serait vrai ?
M. DE COURCELLES
Kl qu'il en a chari:é le tils de son associé, un jeune homme ([ui, plus tard, devait se rendre en France, pour régler et liquidi'i- avec vous ses affaires de commerce.
M. DE lUSSlÈRES, liors de lui.
Ail! .'Copine ! ipie je suis heureux !
LES INCONSOLAIJLES 167
M'"*" DE BL.VXGY, à M. de Courcellcy
Ah! mon ami, je irose lover les yeux sur vous... Qu'allezvous penser du trouble où tout à l'heure vous m'avez vue?
M. DE COURCELLES
Je penserai qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, cela devait être ainsi. Quand je vous disais, ce matin, qu'un beau jour, et sans que vous vous en doutiez, vous vous trouveriez consolée, j'avais raison; mais je croyais que vous le seriez par moi, et j'avais tort.
M""" DE BL.WGV, vivonimt.
Je vous jure op])endant que j'ignore encore ce (pie je ferai. ce que je déciderai.
M. DE COURCELLES
Oui, c'est possible, mais nous... (Regardant M. de Bussières.)
n'est-il pas vrai ? nous le savons, et quelque peine que j'en éprouve, il y a si longtemps que je suis votre ami, que c'est une habitude dont je ne pourrai pas me défaire, et qui mourra avec moi.
M. DE BUSSIÈRES, à M. de CourceUes.
Ah! monsieur, comment reconnaître tant de générosité?... Je vous dois le bonheur de ma vie; car s'il avait fallu renoncer à elle, rien au monde ne m'en aurait consolé.
M. DE COURCELLES, à part, et senouant la tête.
Peut-être.