NOUVELLE MÉTHODE D'ÉQUITATION
11 est une triste vérité que j’ai <léjà eu occasion de signaler, c’est qu’un homme qui a dépensé la moitié de sa vie en travaux consciencieux, surmonté des difficultés sans nombre et découvert, à force de persévérance, un principe qui ouvre à l’art et à la science une route nouvelle, est loin encore d’avoir vaincu tous les obstacles. C’est alors, en elfet, que s’éveillent et s’agitent les amours-propres froissés, les basses jalousies, je dirai même la mauvaise foi. La première lutte n’a rien que de stimulant pour l’artiste, le poète ou le savant; ils trouvent dans le travail même, dans les résultats obtenus, une ample compensation ; mais la seconde est bien propre à les décourager et à les dégoûter : c’est ce qui fait, sans doute, qu’il y a si peu d’hommes créateurs d’une doctrine ou d’un systèmeà qui il ait été donné de les voir grandir de leur vivant. Il suffit d’attirer uu instant l’attention publique pour qu’aussitôt la malignité humaine se déchaîne contre vous.
Tel est le sort auquel m’a exposé la découverte de ma nouvelle méthode d'équitation. Je m’y attendais, et, dans
cette disposition, j’aurais, sans m’émouvoir, entendu toutes les clameurs. Mais voilà qu’au milieu de ces libelles, lancés sous prétexte de brochures, surgissent tout à coup quelques pages écrites par M. d'Aure, célébrité équestre assez haut placée pour que je crusse qu’il ne pouvait descendre à une semblable lutte, et se mêler à de pareils champions.
Cependant M. d’Aure, un petit mouvement de mauvaise humeur aidant, s’est laissé entraîner. On a souvent remarqué que c’est dans le post-scriptum d’une lettre qu’il faut aller chercher tout le fond de la pensée de son auteur. C’est bien là, en effet, c’est bien à la fin de la brochure de M. d’Aure que l'on découvre ce qui lui a fait prendre la plume. Il me reproche d’avoir dit que des chevaux que j'ai dressés auraient été précédemment manqués par lui. Sans ce faux bavardage qu'on lui a fait, il ne m'aurait pas attaqué, c’est du moins ce qu'il fait entendre; donc, si sa brochure devait me causer un grand tort, mon existence équestre aurait été en équilibre sur une simple supposition. Toutefois j’ai lieu de croire que ce n’est pas là le seul motif qui a mis la plume à la main de M. d’Aure. Ne serait-ce point plutôt mes découvertes qui, je l’espère, serviront à la science, qui ont piqué l’écuyer, et lui ont suggéré la pensée d’étoulfer ou du moins d’obscurcir une lumière importune? Quoi qu’il en soit, M. d’Aure croit devoir proclamer, d une part, que ma méthode a été pratiquée de tout temps, et qu’alors elle était bonne; de l’autre, qu’elle n’est mauvaise que parce que je prétends en être l’auteur et en faire usage.
Puis on entremêle la discussion de petites méchancetés et de petits mensonges sur moi et sur mes chevaux. M. d’Aure avance que Partisan était un cheval fort doux, dont les femmes et les enfants se sont amusés pendant deux ans. Partisan, célèbre dans le monde équestre par
ses défenses, et qu’à raison de ces mômes défenses j’ai payé seulement 500 francs à un des premiers amateurs de chevaux de Paris ! Partisan, dont l’ancien propriétaire est venu, après que je l’eus dressé, m’offrir près de 5,000 fr., Partisan servait de jouet à des femmes et à des enfants ! Si je relève la fausseté de ce fait, c’est pour faire observer que M. d’Aure n'a pas bien choisi ses preuves, et que c’est mal défendre sa cause. La seule chose digne du nom et de la réputation de cet écuyer était d’attaquer mes principes dans toute leur étendue, en s’appuyant sur des raisonnements. A-t-il agi ainsi? C'est ce que nous allons examiner.
« Ce n’est pas, comme on veut le faire croire, de 1840 » que date l’emploi du cheval. »
Certes, il y a plus de deux ans que l'emploi du cheval est connu, ainsi que le nord et l'aimant l'étaient avant la boussole. Autant vaudrait dire à l'auteur que son livre n’est pas nouveau, parce que les lettres de l'alphabet avec lesquelles il a fait cet ouvrage étaient connues avant lui. C'est le bon emploi qui était inconnu ; c’est qu’on avait passé par beaucoup de moyens sans s’arrêter à aucun, ni définir ceux dont on se servait. Dans tous les ouvrages sur l'équitation, on trouve la preuve de ce que j’avance. En est-il un qu’on puisse mettre sérieusement en pratique, y compris un in-4" de M. d’Aure, publié en 1834, et sur le compte duquel je reviendrai à la fin de cette réponse? Ces auteurs ont tous bien certainement donne des principes autres que ceux qu'ils appliquaient pour le dressage de leurs chevaux; ils faisaient donc instinctivement de l'équitation pour eux, mais ils n’élablissaient pas de principes pour les autres ; ils ne se rendaient compte de rien, à moins que, ainsi que le dit modestement M. d'Aure pour lui-même, ils ne fussent pas des dresseurs de chevaux.
« Le talent d’un écuyer ne consiste pas à faire parader
» un cheval, mais bien à savoir utiliser ses moyens, et à » l’employer au service auquel il est propre. »
Mais qu’entend donc M. d’Aure par parader? Est-ce un cheval contraint et décousu dans ses allures, ou bien estce un cheval majestueux dans ses poses, élégant et gracieux dans ses mouvements, un cheval dont les forces harmonisées entre elles fonctionnent avec tant de justesse, qu’il se joue des difficultés, et les surmonte sans efforts? Si c’est dans cette dernière hypothèse que M. d’Aure range la parade, je lui demanderai la permission d’être d'un avis diamétralement opposé au sien. J’ajouterai que l’art de disposer ainsi des forces et des ressorts du cheval est non-seulement l’essence de la science, le beau idéal de f équitation, mais encore le seul moyen de douner tout L éclat et le brillant possible aux allures simples. Mais pour cela il faut que le cheval ait été assoupli partiellement et généralement ; qu’il soit renfermé de manière à ce qu'on puisse donner à volonté telle ou telle direction aux forces, opérer telle ou telle translation de poids. Les difficultés ne sont point du goût personnel de M. d'Aure ; cela se conçoit de sa part, puisqu’il monte rarement à cheval, et n’aime pas à y monter (1). Mais qu’il n'apprécie pas le résultat, l’avantage des difficultés surmontées, cela me surprend. M. d’Aure doit savoir que l'art de 1 équitatiou, comme tous les arts, comme toutes les sciences, a ses difficultés. Or, tout artiste vraiment consciencieux doit ambitionner de les surmonter. Qui peut le plus peut le moins.
« La sensibilité étant le résultat de l'organisation , il » ne dépend pas du cavalier de l’augmenter ou de la di- » minuer ; il peut tout au plus la modifier. »
Voilà un système qui est parfaitement celui de l’ancienne
(1) C’e»t du moins ce que je lui ai entendu dire toutes les fois quu nous nous sommes rencontrés.
école* dont M. d’Aure est aujourd hui le digne représentant.
Pour bien nous faire comprendre, nous allons examiner ce principe dans tout ce qu’il a de plus simple. Nous demanderons donc à Al. d’Aure s’il ne lui est jamais arrivé de rencontrer dés chevaux qui se retenaient dans les jambes, et qui, par suite de celte 6orle d’acculemeut, y restaient malgré leur soutien énergique et le contact vigoureux des éperons. Le cheval qui agit ainsi est donc dépourvu de sensibilité ; c’est un carcan (selon l’expression favorite de l’auteur) , un carcan qu’il faut réformer, puisqu’on ne peut lui donner la qualité qui lui manque. Cependant, dans l'intérêt de la bourse et de la réputation de M. d’Aure, j’ose croire que lui-même en agira autrement, qu’il obtiendra, sans s’en rendre compte peut-être, de ce cheval en apparence si peu impressionnable, des mouvements plus faciles et une mtstlnlilé plus grande, une fois les forces et les poids mieux répartis. C est donc l’écuyer qui, par son tact, par l'ensemble de ses mouvements, parvient à changer la mauvaise direction des forces du cheval ; car c’est l’équilibre qui rend toutes les translations de poids promptes, faciles et régulières. Une fois cet équilibre obtenu, l’écuyer a donc donné au cheval une impressionnabilité qüe celui-ci ne devait acquérir qu 'après que cette difficulté aurait été surmontée. Voilà l’équitation, voilà le pouvoir de l'écuyer sur le cheval; si vous le lui retranchez, retranchez en même temps l’art; fermez les portes des manèges, et dites que l’équitation est une absurdité. Je pense que M. d’Aure trouvera cet exemple à la portée de tout le monde, et qu’il n'est même pas nécessaire d’être écuyer pour le comprendre.
Maintenant si le cheval a une irritabilité que beaucoup de personnes, et M. d’Aure lui-même, confondent avec une sensibilité positive, cette irritabililé est causée par une ac-
tion plus considérable, mais plus souvent encore par des reins longs ou faibles, par une croupe étroite, des jarrets acculés ou droits. Dans ce cas, chez ce cheval, le mouvement rétrograde est aussi difficile que le mouvement en avant chez le premier. En effet, l’arrière-main est toujours trop éloignée du centre pour que la translation du poids se fasse; régulièrement; les jambes de devant, qui dans l’ordre naturel ne devraient, je suppose, supporter que vingt -cinq kilogrammes, sont constamment surchargées d’un poids douple ou triple. Il faut encore ajouter à ce poids toutes les forces qui se dirigent en avant et donnent une tension ellrayante à l’encolure. On conçoit que le cheval, ne pouvant que faiblement et péniblement revenir sur lui-même, se jettera violemment en avant à la moindre pression des jambes. Voilà de la sensibilité selon M. d’Aure, voilà un cheval dont on ne pourra faire l’éducation, puisqu'il prétend qu’on ne peut diminuer la sensibilité du cheval. Selon moi, au contraire, c’est de l’irritabilité à laquelle succédera la sensibilité lorsqu’on aura employé las moyens que j’ai indiqués. Ces moyens, M. d’Aure n’a pas cru devoir se donner la peine de les lire ou de les approfondir, puisqu'ils sont écrits tout au long dans mon dernier ouvrage.
Pour arriver à détruire cette irritabilité et à donner aux chevaux une vraie sensibilité, je commence par l’encolure comme étant le point principal où se manifeste la résistance : j’exerce cette partie isolément par les moyens que j’ai indiqués; il en résulte que pouvant faire mouvoir à ma volonté le bras de levier qu elle représente , je m’en sers pour faire refluer au centre les forces qui se précipitaient avec trop de violence en avant. Ces forces, alors contenues dans de justes limites, me permettent de ramener l'arrière-main près du centre, de manière à ce que les forces se prêtent un mutuel secours, et que le poids de
la niasse ait son flux et son reflux, facile et régulier. Bientôt le centre de gravité qui, trop porté en avant, opérerait un effet de bascule au désavantage de l'équilibre, reprend sa place au milieu du corps, rend le mouvement des extrémités souple, régulier, cadencé on étendu. C’est alors que le cheval ainsi disposé acquiert cette finesse de tact, cette sensibilité qui constituent la belle, la véritable équitation. C’est avec ce moyen trop simplement expliqué, peut-être, que l’on parvient à changer la sensibilité du cheval, ou plutôt que l’on rectifie la mauvaise direction de ses forces, la position vicieuse quelles entraînent et les mouvements irréguliers, confus, qui en sont la suite. C’est par ce moyen, le seul rationnel, que l'on parle intelligiblement au cheval, parce qu’ alors il apprécie les effets de force du cavalier et se trouve tout disposé pour y répondre.
Suivons M. d’Aure dans ses scientifiques observations.
« J’en appelle à tout homme ayant usé du cheval acti- » veinent , depuis le commis voyageur jusqu'au chasseur » et à l’homme de guerre. Combien de fois n’ont-ils pas » eu recours au courage et à l’intelligence de cet aui- » mal ! Si dans certaines circonstances il a besoin de l’aide » et du secours du cavalier, combien aussi, dans d’autres, » ce dernier a-t-il eu à se louer de lui avoir laissé cette » sorte d’indépendance, cette confiance qui n’a pas éteint » en lui l’instinct, l'énergie et la liberté des allures ! »
Deux volontés sont en présence, celle du cavalier et celle du cheval ; il faut que l’un des deux fasse la volonté de l’autre , qu'il lui soit soumis en tout et partout.
Quant à moi , je pense que le cheval est toujours fait pour être dominé par l’homme, que le cavalier doit constamment maîtriser les forces de sa monture afin de l’avoir sous sa dépendance. Il me semble que cette opiuion est
plus conforme aux lois du bon sens ainsi qu’à celles de la nature.
« La base du nouveau système consiste dans les flexions » de l’encolure et dans ce qu’on appelle les flexions de » mâchoire. »
La base de mon système, M. d’Aure, consiste dans l’équilibre du cheval, non pas dans l’équilibre qui le préserve d'une chute , mais bien dans celui où les forces se contre-balancent, où toutes les formes ressortent avantageusement, où tous les mouvements sont souples, gracieux et réguliers. Mon système consiste à faire prendre la position qui amène ce précieux résultat chez les chevaux qui, par leur conformation, en paraissent |e plus éloignés, afin qu'il y ait parité dans le travail et analogie dans les mouvements de deux chevaux différemment conformés. Leg flexions de mâchoire, d’encolure, de hanches, de reins, sont des moyens qui, pris isolément, donnent promptement (une fois la souplesse de ces parties acquise) la facilité de déplacer le centre de gravité. Alors on pourra passer successivement, sans grands efforts de la part soit du cavalier, soit du cheval, d’un mouvement accéléré à un mouvement lent, au temps d'arrêt, au reculer, au ramener, enfin au rassembler et à toutes les difficultés de l'équitation. Voilà quel est le but de ma méthode; toutes les flexions, je le répète, ne sont que des effets isolés, des moyens préparatoires , pour conduire sûrement à un résultat prompt et infaillible. Il aurait été plus juste de suivre mes raisonnements, et comme me9 principes s’enchaînent depuis le commencement jusqu’à la fin, il aurait été plus généreux et plus convenable aussi de ne pas en faire des lambeaux pour la critique.
Suivons les observations du sévère théoricien.
« Continuant à exploiter l'ignorance de notre époque , on
» veut faire accepter aussi comme chose nouvelle le rame- » ner de la tête du cheval.
» Il faut savoir d'abord ce qu'on entend par placer la » tête d’un cheval. Cela ne consiste pas tant, comme on » se plaît à le dire, à la tenir perpendiculairement au sol, » qu’à la placer de manière à ce que le mors trouve sur » les barres un appui qui donne les moyens d’arrêter le » cheval, de le maintenir, de le soutenir et de le db » riger. »
Avant de répondre à ceci, je dirai à M. d’Aure, qui croit ses arrêts sans appel, que bientôt je veux qu’il juge luir même, d'après la manière dont mes principes ont été partout discutés et examinés, si j’ai exploité l’ignorance du siècle I 11 verra si, dans aucun temps, on s' est aussi généralement occupé de l'équitation.
D’où v ient cet élan pour la mise en pratique d’une mér tbodo nouvelle? C’est que les faits mille fois répétés attestent sa supériorité sur toutes les vieilleries pratiquée? jusqu’à ce jour,
Pout'suivous; M. d’Aure dit t « Continuant à exploiter » l’ignorance de notre époque, on veut faire accepter aussi » comme chose nouvelle le ramener etc., etc. » Puis il ajoute : « Placer la tête du cheval ne consiste pas, comme » on se plaît à le dire , à la tenir pcrpendiculairek> ment, » Puis encore : « Si M. Baucher a eu |a bonne foi » de penser qu’anlrefois les chevaux se plaçaient tout a seuls, etc., etc. »
Evidemment ici M. d Aure n’est pas conséquent avec lui même : d’une partit établit que placer la fête d’un cheval est chose usitée depuis longtemps, et de l’autre il critique la position perpendiculaire de la tête, parce que c’est cette position que je recommande. Il me semble qu’on pourrait apporter plus de loyauté et de franchise dans la discussion. M, d’Aure dit : « Il suffit de placer la tête de
» manière à ce que le mors trouve sur les barres un appui » qui donne les moyens d’arrêter, etc., etc.» Qu’est-ce que cela veut dire? Une seule position chez le cheval donne la légèreté, c’est l’équilibre ; l’équilibre bien entendu résume toute l’équitation. J’entends par équilibre celte position où, sans le secours des rênes, pour ainsi dire, le cheval conserve la tète dans la perpendiculaire : en dehors de cette position, il y a résistance, il n'y a point de gracieux, point de régularité dans les mouvements. Les défenses sont toujours précédées d’un déplacement de la tête , dépassant la perpendiculaire en haut comme en bas, puis d’une translation de poids d'une partie sur l’autre. Il faut, pour qu'un cheval se défende, qu’il sorte de la perpendiculaire; on peut donc prévenir ce déplacement en entretenant l’équilibre, et dès lors paralyser la défense. Dans cetie position d’équilibre, vous n’avez plus de forces contre vous, en dehors de celles qui sont utiles à la progression du mouvement ; le cheval apprécie plus vite ce qu’on lui demande et répond instantanément aux moindres Indications du cavalier. Ceci est de l’équitation ; ceci constitue l’écuyer.
Je pense qu’un pareil principe vaut bien ce bgoqriphe: « Placer la tête de manière à ce que le mors trouve » sur les barres un appui qui donne les moyens d'arrê- » ter, etc., etc » Quelle est cette position? Car, je l’ai déjà dit, en dehors de la perpendiculaire, le cheval présentera toujours des résistances, sera roide, et par conséquent disgracieux. Voilà bien les phrases insignifiantes ou équivoques qui ont été écrites depuis cent cinquante ans. Grâce à elles, c’est à peine si chaque demi-siècle a vu sortir des décombres équestres une ou deux sommités respectables; c’est à cause d'elles que l'art est devenu le partage de savants écuyers qui expliquent tout, excepté l’équitation.
«C'est pour cela, sans doute, qu'avec ce système on » prétend que tous les chevaux piaffent. Cela est naturel : » un cheval retenu par-devant et excité par-derrière est » bien obligé de piaffer. »
M. d’Aure me permettra de croire que M. d’Abzac et autres grands maîtres, sur l’autorité desquels il s’appuie avec raison , se faisaient une autre idée du piaffer et des moyens de l’obtenir. On pourrait dire avec autant de justesse, que pour faire de la poésie il suffit de ne [tas écrire en prose, mais en lignes composées d’un certain nombre de syllabes avec rime et césure. Tout le monde n’est pas de l’avis de M. d’Aure, et l’ignorance du siècle persiste à apprécier le piaffer, à admirer ce mouvement régulièrement donné , où toutes les formes sout dans une harmonie parfaite et paraissent se combiner chez le cheval pour tenir cette masse un moment suspendue ; — les jambes se mouvant par la diagonale, se lèvent à une même hauteur, se baissent en même temps; — les rênes sont demi-flottantes, et les jambes du cavalier n’agissent que pour régler et rhythmer la cadence. Mais pour arriver à ce nec plus ultrà dans l’art, dans la science de l’équitation, pour faire ressortir ainsi tout ce qu’il y a de beau, de brillant, de poétique dans la nature du cheval, il faut, hélas! suivre la méthode qui maintenant trouble la tranquillité de messieurs les grands maîtres ; il faut des flexions partielles et générales ; il faut un ramener parfait, un rassembler complet; il faut comprendre ce rassembler, et ne pas le placer, ainsi que le font des notabilités équestres, indistinctement avant ou après le ramener. Mais j'oubliais que ces notabilités ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre le ramener, et quelles ont voué au mépris toutes les niaiseries de l’art.
« Quoi que l’on puisse dire, poursuit l’auteur, la meil- » leure préparation pour dresser un jeune cheval, c’est de
» l’habituer à se porter ,qp ayant en tirant sur les tari - » dons, etc., etc. »
Si l'on mettait . ce principe en pratique sur tous les chevaux, quelle que fût d’ailleurs leur action, leur position de corps et d’encolure, je doute fort qu’on obtint rien de très-satisfaisant. C’est bien là encore le style énigmatique, amphibologique de l'ancienne école : donner constamment, comme règle générale, des principes qui ne sont praticables que dans des circonstances particulières. Suffit-il toujours «d’augmenter l'impulsion du cheval? Et, pour l’intelligence du lecteur qui voudrait exécuter d'après celte manière de poser le principe, l'auteur n’a-t-il rien à ajouter? J’en demande bien pardon à JJ- d’Aure, ruais le paradeur du Cij-que va suppléer au mutisme dans lequel le grand écuyer se renferme avec tant d’obstination pour servir sa cause.
Les moyens de diriger le cheval, de rendre ses mouvements faciles, réguliers et gracieux, se résument dans ces deux mots, action, position. L’action sert à donner l'impulsion. La main doit s’emparer de cette impulsion au profit de la position, qui elle-même détermine et règle le mouvement. Si l'action est trop considérable, l’impulsion trop forte, le cheval prendra à l'insu du cavalier une position avec laquelle il fera sa volonté ou luttera souvent avec avantage. Si au contraire il manque d’action, l’impulsion sera lente et pénible, et comme il n’y a pas de position sans force, la position ne pourra pas avoir lieu. Il est bien essentiel d’éviter ces deux extrémités, soit quelles proviennent du cavalier, soit quelles émanent du cheval. Alors, dans l’un etl’autre cas, quedeviendra la règleabsolue donnée par M. d Aure? Serait— ce toujours de la pression des jambes seulement qu’il faudrait faire usage avec le cheval d action, disposé qu’il est par la nature à se jeter sur la main avéc une grande tension d’encolure? A la bonne
- Diaitged tw Coogle
heure, s’il s’agit d'aller un train de rourse ; mais non si l'on veut le rendre calme et régulier dans ses mouvements. Maintenant, si au contraire le cheval est froid, il faut le porter sur la main sans réserve. Mais dans quelle intention? Pour lui donner une position qui serve à le dominer complètement.
Comment user et profiter de ces constructions diverses, de ces actions différentes, si ce n’est au moyen des procédés qui ont pour base générale l’équilibre? Par l'équilibre, une action trop considérable, et par conséquent nuisible, devient une qualité que j utilise.
Qu'un écuyer de bonne foi mette de côté le préjugé, qu’il oublie pendant quelque temps les préceptes enracinés par la routine, qu'il lise attentivement et sans prévention mon ouvrage dans son entier, il comprendra alors à quoi servent mes assouplissements, mes attaques, etc., etc. Il jugera d’abord si jamais ces moyens ont été usités avant moi ; puis, s’il les met en pratique avec suite et gradation, il trouvera la clef de tout ce qu’on peut faire des chevaux d'une construction inférieure, et cela dans un espace de 14 mètres. C’est alors que, grandissant les moyens du cheval, cet écuyer sera tout disposé à faire autre chose que de l'équitation large , ainsi qu'on est convenu de l'appeler (1).
La brochure de M. d’Aure dit encore, page 17 :
« J’aurai à parler maintenant du système des attaques » d’éperons, moyen parfaitement connu en équitation, et » que l’on veut aussi faire adopter comme chose nouvelle. » Les éperons ne sont que le complément de l’action des » jambes ; on les emploie pour en augmenter l’effet. » Comme je l’ai écrit dans mon traité publié en 1834, afin
(1) M. d'Aure, d'après tout ce que j'ai lu de scs écrits, entend par équitation large laisser le cheval livré à lui-même, sans s'inquiéter qu’il marche régulièrement, pourvu (ju’il marche vite.
» de maintenir le cheval dans son équilibre toutes les fois » qu’une action a lieu, elle doit avoir son soutien. Un » cheval n’est réellement dressé que lorsqu'il se porte » franchement en avant à l’attaque de l’éperon. C'est une » aide dont il faut être sobre, afin de lui conserver toute » sa puissance; trop de chevaux sont enclins à rester à » l’éperon età se pousser dessus. C'est donc un tort de les » habituer à le sentir perpétuellement, surtout par de pe- » tits à coups, comme le conseille la nouvelle méthode. »
Certes, de temps immémorial on s’est servi des éperons, mais d’une manière entièrement opposée à celle que j’indique; ce moyen n’est donc pas parfaitement connu, ainsi que le prétend M. d’Aure. Ceci admis, j'inviterai M. d'Aure, pour éviter des redites, à vouloir bien consulter mon dernier ouvrage; il verra que j’ai défini les effets de ces petites attaques progressives et de leurs merveilleux résultats pour développer les moyens du cheval et le renfermer dans l’obéissance ; il verra qu’elles n’ont pour but que de déplacer la quantité de forces dont la main s’empare au profit de l'équilibre, et non pas de jeter la masse brusquement en avant, efïet que doivent produire les violentes attaques de M. d’Aure sur un cheval hors la main et à l'encolure tendue. Voilà en quoi consiste la différence entre les principes de 3M. d'Aure et les miens. Il use des attaques pour augmenter la vitesse des allures, et moi j’en fais usage pour changer les positions qui servent à régler les allures et à augmenter la vitesse. Il faut passer par le premier étage avant d’arriver au second. Que M. d’Aure remonte aux causes, qu’il en définisse les effets, et tout me porte à croire qu'après cela nous nous comprendrons parfaitement.
M. d’Aure n’aime pas les chevaux qui piaffent : il ne faut pas disputer des goûts; laissons-le parler :
« Or, l’équitation ne consiste pas ù savoir faire piaffer
» tous les chevaux. 11 en est beaucoup qui piaffent sans » avoir besoin de la nouvelle méthode; les uns, parce » qu’ils ont une surabondance d’action; les autres, parce » que quelques souffrances excitent leur sensibilité; mais » à quoi sert de faire piaffer ceux qui veulent rester tran- » quilles? Quelle peut être l’utilité d’une semblable al- » lure? »
M. d'Aure n’est souvent pas compréhensible ; il se fait le champion des anciens auteurs, et d’un trait de plume il condamne ce qu’ils ont approuvé. Le doyen des classiques, M. de la Guérinière, aimait beaucoup à mettre ses chevaux au piaffer, etc.
N’est-il pas évident que l’homme qui a écrit une pareille définition ne comprend pas ce qui constitue le vrai piaffer? En conséquence, on ne saurait s’étonner qu’il ne comprenne pas davantage son utilité. Je ne crois pas devoir ici m’étendre davantage sur ce sujet; je renvoie aux ouvrages dans lesquels je l’ai traité. Je ferai seulement observer à M. d’Aure que tout ce qui concourt à donner de la puissance, de la grâce et de l'élégance aux mouvements du cheval, est du domaine de l’écuyer savant et consciencieux. J’ajouterai qu’il ne faut pas surtout confondre ce mouvement régulier, brillant et majestueux, avec les trépignements convulsifs par lesquels un cheval marque son impatience; trépignements qui doivent être le résultat du principe de M. d’Aure, et, pour employer ses propres expressions, de la position d’un cheval retenu par devant et tolliàté par derrière. Enfin, M. d’Aure recommande de laisser tranquilles les chevaux qui ne veulent pas piaffer. Si cette recommandation n’est pas fort instructive, elle est au moins bien attendrissante.
« Était-il nécessaire, ajoute M. d’Aure, aux élèves des » d’Abzac, des Coupé, des Jardin, de prendre un engage- » ment au Cirque pour se faire connaître? »
Je laisse au public le soin d’apprécier ce qu’il y a de noble, de délicat et surtout de concluant dans une pareille personnalité.
Passons à une profession de foi modeste et désintéressée du même auteur :
« Loin de ma pensée d'attacher à mes paroles rien qui » me soit personnel; j’ai, toute ma vie, envisagé le cheval » et son éducation, d’un point de vue trop élevé pour » mettre quelque importance à de pareilles misères : aussi, » aurais-je été tout disposé à accepter connue une beu- » reuse innovation l’application de ces nouveaux moyens, » s’ils m’avaient paru bons, etc. »
Je suis loin de croire que les résultats, les succès obtenus par mon système aient pu causer un moment d'envie ou de jalousie à M. d’Aure. J’admets, ainsi qu’il le dit, que s'ils s’est décidé à attaquer ma méthode, c’est uniquement parce qu’il la trouvait mauvaise et dangereuse. Mais il me semble que la raison et la conscience exigent que l’on commence par étudier et par connaître parfaitement une chose avant de l’attaquer. D’après cela, il me sera permis de m’étonner que M. d’Aure n'ait pas cru devoir assister k un seul des essais nombreux et solennels qui ont été faits à Paris même. Maintenant que l'élan est donné, la brochure arrive trop tard! Déjà, dans l’armée, plus de douze cents chevaux entièrement neuls ont été dressés par leurs cavaliers; en moins de six semaines, ils out été mis en état de passer a l’école d’escadron. Cinquante rapports consciencieux et favorables, rédigés par des généraux, colonels, chefs d’escadrons , capitaines instructeurs et lieutenants , ont été adressés à M. le ministre de la guerre; son excellence elle- même a été témoin des expériences faites sur cinquante chevaux de la garnison de Paris qui n’avaient pas encore été montés, et qui ont été dressés en dix-huit jours. Ainsi, sans le secours de M. d'Aure et malgré sa
critique, le Gouvernement améliore l’art hippique et régénère l’armée sous le point de vue équestre. Partout bientôt ma méthode sera en vigueur. Qu’alléguer en présence de pareils faits?
Je ne puis donc attribuer la brochure de M. d’Aure qu’à une manie de polémique qui depuis quelque temps semble s’ être emparée de lui. Cette polémique n’a pas toujours été à sou avantage; les professeurs des haras, auxquels l’auteur s’estadressé d’une manière peu bienveillante, ont riposté sévèrement, et M. d’Aure est loin 'd’être sorti vainqueur de la lutte. Quant à la brochure qui me concerne , je regrette que l’auteur se soit laissé entraîner à un pareil genre d’attaques, qu’il ait cru devoir remplacer trop souvent le raisonnement et la discussion par des divagations et des personnalités. Les dernières pages surtout sont d’un style vraiment inouï; on dirait que la brochure a été écrite par deux plumes différentes. En ce cas, je serais tenté de croire que la lin est émanée du cerveau suffisamment connu d’un M. Aubert.
Je crois devoir, pour compléter celte réponse, y joindre quelques observations sur les principes de M. d’Aure publiés en 1834 (1 vol. grand in-4°). J’engage le lecteur à suivre attentivement les passages guillemelés, ils sont extraits textuellement de l’ouvrage; beaucoup se réfutent d’ eux-mêmes; d’autres... Mais laissons le lecteur juger lui-même sur pièces.