CHAPITRE VI
Bacon.
Ce n'est pas sans raison que T Angleterre se glorifie d'avoir donné naissance à Bacon. Peu d'honames ont rendu plus de services aux sciences physiques. Depuis long-temps elles s'égaroient dans de vaines subtilités et de ridicules abstractions , lorsqu'il entreprit de les rappeler à l'expérience , comme à la seule méthode efficace pour en procurer l'avancement. Ennemi des systèmes, il recommande de s'attacher aux faits, de se méfier des conjectures ; et le progrès de cette partie des connoissances humaines a prouvé l'excellence de ses conseils. La haute et juste autorité qu'il s'est ac j quise, et son caractère religieux*, nous portent à le ranger ici parmi les philosophes dogmatistes , quoiqu'il soit beaucoup moins affirmatîf que Descartes, qu'il précède dans l'ordre des temps.
A propos d'un passage très frappant de Malebranche, nous avons dit que les hommes dont V esprit éloit le plus fort et le plus pénétrant sont aussi ceux qui ont été le plus effrayés de la foiblesse de lœ raison himaine. Bacon nous en offre un nouvel exemple. S'il a ^ ditil, réussi à s'ouvrir la voie quicondmt à la vérité^ ce
' Voyez l'ouTrage intitiil? Chrisi-ianisme de François Bacon. TOME 5. 4
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na été quen faisant subir à l'esprit humain une légitime humiliation (i), Notre raison , livrée à elle-même , lan-guit dans l'impuissance (2) : il faut quelle soit aidée et régie; autrement ses efforts sont vains , et elle est entièrement incapaUe de pénétrer F obscurité qui enveloppe les choses (3).
< Nous avons en nous plusieurs causes d'erreur.
Premièrement , nos notions premières , qui , suivant Bacon, sont très défectueuses et pleines d'incertitude . i( Pour ce qui est , dit-il , des notions premières » de l'entendement, il n'en est aucune, parmi celles » que la raison s'est faites d'elle-même, qu'on ije doive )) tenir pour suspecte, et qui, avant d'être admise, » n'ait absolument besoin d'une nouvelle preuve (4). » Il met expressément au nombre de ces notions incertaines, ou, comme il les appelle, phantasiiques , les notions de la matière, de la forme, de la substance , et celle même de Vêtre (5).
(1) « Qua in re si quid profecerimus , non alia sane ratio nobis » viam aperuit , quam vera et légitima spiritus humani humilia- » tio. » Franc. Baconis de Ferulamio JYovum Organum Scientiarjum- Praefat. Lugd. Batav. 1645.
(2) « Nec manus nuda , nec intellectus sibi permissus , multiim » valet ; instrumentis et auxiliis res perficitur : quibus opus est, non a minus ad intelloctum , quam ad manum. » Ibid. , Distrib. operis aphorism. II, pag. 30.
(3) « Intellectus, nisi regatur et juvetur, res inaequalis est, et » omnino inhabilis ad superandam rerum obscuritatem. » Ibid. aphorism. XXI , p. 3G.
(4) « Quod yero attinet ad notiones primas intellectus , nihil est eorum quœ intellectus sibi permissus congessit , quin nobis pro
» suspecto sit, nec uUo modo ratum, nisi novo indicio se steterit , et » secundum illud pronuntiatum fuerit. » Ibid., p. 7.
(5) « In nolionibus nil sani est , nec in logicis , nec in physicis. » Non substantia , non qualitas , agere , pati, ipsum esse , bon» » notiones sunt ; muUo minus grave , levé , densum , tmue , humi"
La seconde source d'erreur , selon Bacon , est la dialectique reçue, ou la méthode de raisonnement en usage. Inventée pour remédier à la foiblesse de Tesprit humain, et insuffisante pour atteindre ce but, elle a, de plus, des inconvéniens qui lui sont propres; et l'on ne s'en sert avec succès que dans les sciences de mots, et dans les choses qui dépendent de l'opinion (1). « La logique qui est en abus ^ dit-il )) encore, est plus propre à établir et à affermir les » erreurs fondées sur les notions vulgaires, qu'à » conduire à la vérité; en sorte qu'elle est plus nui- » sible qu'utile (2). »
Une troisième cause d'erreur est l'imperfection naturelle de notre intelligence que Bacon compare à un miroir terne et mal poli, qui ne peut réfléchir des images nettes et exactes des objets (3). (( Ily a, dit-
» dum , siccum , generatio , corruptio , altrahere , fugare , ele • » mentum , materia , forma , et id genus ; sed oranes phantasticsB » et malsB terminalse. » Ibid., aphor., p. 34.
(1) « Qui summas dialecticse partes tribuerunt , atque inde fldis- » sima scientiis prœsidia compaiari pularunt , verissime et optime » tiderunt , intellectum humanum sibi permissum , merito suspec- » tum esse debere. Verum infîrmior omnino et malo medicina, nec
.« îpsa mali expers. Siquidem dialectica quse recepta est, licetad » civilia , et artes quae in sermone et opinione positae sunt , rectis- » sime adhibeatur , naturae tamen subtilitatem longo intervallo non >i attingit ; et prensando quod non capit , ad errores potius stabilien- » dos , et quasi figendos , quam ad Tiam veritatis aperiendam, ya- H luit. » Ibid., Prœfat.
(2) « Logica quœ in abusu est , ad errores , qui in notionibus yu| • » garibus fundantur, stabiliendos et figendos valet , potius quam ad » inquisitionem reritatis; ut magis damno^a sit, quamutilis. » Jbid., aphor., p. 33.
(3) « Atque hujus modi sunt ea, qua^ad lumen ipsum naturae,
» ejusque accensionem et immissionem paramus j qiiae per se suffi-
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» il , dans l'esprit , des représentations ou des idées de » deux sortes, les unes reçues, les autres innées. Les )) idées reçues nous sont venues des opinions des » philosophes , ou des mauvaises lois des démontra- » tions. Les idées innées sont inhérentes à la nature » même de notre esprit, qui est beaucoup plus enclin » à l'erreur que les sens. Car les hommes ont beau » se flatter eux-mêmes, et admirer, j'ai presque dit )) adorer, leur propre raison; il est tïès certain que » comme un miroir change les images des objets » selon la figure et la forme de sa coupe, il en est » ainsi de l'esprit. De ces deux genres d'idées, les » premières s'effacent très difficilement ; les autres ne » peuvent être effacées en aucune façon (1).»
Enfin les sens nous trompent aussi (2) , mais moins que la raison , si l'on en croit le philosophe anglois.
» cere possent, si intellectus liumanus œquus, et instar tabulas ») abrasse esset. Sed cum mentes hominum miris modis adeo obses- » sifi sint , ut ad yeios rerum radios excipiendos sincera et polila » area prorsus desit; nécessitas quaedam incumbit, ut etiam huic » rei remedium quaerendum esse putamus. » Ibid., p. 9.
(1) « Idola autem , a quibus occupatur mens , yel adscititia sunt, » yel innata. Adscititia vero immigrarunt in mentes hominum, vel » ex philosophorum placitis et sectis,velex perversis Icgibus de- » monstrationum. At innata inhaerent naturœ ipsius intellectus, qui » ad errorem longe proclivior esse deprehenditur , quam sensus. ^> Uteumque enim homines sibi placeant , et in admirationem meny> tis humanse ac f ère adora tiouem ruant; illud certissimum est, » sicut spéculum inaequale rerum radios ex figura et sectione pio- ^) pria immutat , ita et mentem , cum a rébus per sensum palitur , » in notionibus suis expiicandis et comminiscendi , haud optima » fide rerum naturae suam naturam inserere et immiscere.
» Atque i)riora illa duo idolorum gênera œgre , postrema yero hœc » nuUo modo evelli possunt. »> Ibid., p. 9, 10, 11.
(2)« Quin etiam sensus ipsius informationes multis modis excu-
Voilà, certes, bien des causes d'incertitude. Aussi Bacon estime-t-il que la philosophie qui établit un doute universel n'est pas inférieure à celle qui, suivant ses propres expressions, se donne la licence d'affirmer; et , ce qui est très remarquable , le caractère du scepticisme consiste , selon lui , à rejeter entièrement la foi et r autorité (1). Il ne peut le définir autrement.
Pour lui , il essaie de se tenir à une distance égale des sceptiques et des dogmatistes. Mais pour y parvenir , pour atteindre au moins à un certain degré de vraisemblance qui remplace la certitude complète, il est obligé d'opérer une triple réformation : la ré formation des philosophies , la ré formation des dérnonstraiionsy et la réformation de la raison humaine native(2). Tel est le léger travail qu'il propose aux hommes. Il ne s'agit pour chacun que de refaire sa nature; et à l'aide de quoi? de sa nature même.
Quant à la méthode à suivre pour accomplir ce
» tiraus. Sensus enim fallunt utique ; sed et errores suos indicunt : » verum errores prœsto , indicia eorura longe petita sunt. Ibid. » p. 8. — Aut destituit nos (sensMs), aut decipit... Itaque percep- » tioni sensus immediatœ ac propriae non multum tribuimus. » Ibid.y p. 9.
(t) « Neque enim illaeipsa3 scholae philosophorum , qui acatalep- » liam simpliciter tenuerunt, inferiores fuere islis quae pronun- » tiandi licentiam usurparunt. Illœ tamen sensui et intellectui auxi- » lia non paraverunt ; quod nos fecimus : sed fidem et auctoritatem » plane suslulerunt ; quod longe alia res est , et fere opposita. » Ibid., p. 19.
(2) « Itaque doctrina ista de expurgatione intellectus , ut ipse ad » veritalem habilis sit , tribus redargutionibus absolvitur : redar- » gutione philosophiarum , redargutione demonstrationum , et re- » dargutionc ration^s humanaî natiyœ. » Ibid., p. 11.
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grand œuvre, Bacon veut que l'on procède par voie d'induction (1) , en partant, pour s'élever à des vérités générales, des faits particuliers connus par les sens, qu'il avoue néanmoins être souvent trompeurs ; et c'est pourquoi il exige que les sens ne jugent que de F expérience , et que X expérience juge de la chose (2). Il reste encore une difficulté : Qui nous assure que les sens ne nous trompent pas toujours? Sur ce point important, Bacon fait comme tout le monde; pour se tranquilliserai! a recours à la véracité et à la bonté de Dieu (3). Ce qui frappe le plus dans ce système, c'est le mépris qu'a l'auteur pour la raison humaine, et la défiance qu'elle lui inspire. Pour trouver quelque chose , je ne dis pas de certain , mais de vraisemblable , il faut réformer notre logique , nos premières notions, notre nature môme. Mais si notre raison native est tellement défectueuse, qu'on doive tenir pour suspectes les idées même innées, sur quelle idée plus parfaite, sur quel modèle et par quels moyens la réformerons-nous.'* Jusque-là cependant nulle espérance d'arriver à la vérité : Doctrina ista de expur^ gationeintellectus ^ ut ipse ad veritatemhahilis sit, tribus redargulionibus ahsohilur. Travaillez donc , ô vous qui aspirez à la connoître ! hâtez-vous de refaire les phi-
(1) Ibid., Distrib. oper. p. G et seq.
(2) « Eo rem deducimus , ut sensus tantum de experimento , ex- » perimenlumde re judicet. /&/d., p. 9.
(3) « JYeque enim hoc siverit Deus , ut phantasiae nostrae som- » nium pro exemplari mundi cdamus : sed potius bénigne faveat , » ut apocalypsim, ac yerara visionem yestigiorum et sigillorum crea- » toris super crçaluras sçribawus. » /&?(?., p= 20.
losophies, de refaire la logique, de refaire votre intelligence; car, tant qu'elle restera telle que Dieu l'a faite, elle est incapable de vérité. Si ce n^est pas là le scepticisme, qu'est-ce donc? Il n'importe que Bacon affirme ou non certaines choses; la question est de savoir s'il a droit, en vertu de ses principes, d'affirmer quoi que ce soit. Nous en laissons le jugement au lecteur.
Observez de plus que le rapport des sens est la base sur laquelle il établit l'édifice entier de ses connoissances. Or, de son aveu, il n'a d'autre preuve que ses sens ne le trompent pas, que sa confiance en la bonté et en la véracité de Dieu. Mais comment sait-il avec certitude que Dieu est bon , qu'il est vrai? comment est-il assuré qu'il existe? Son existence est-elle une notion innée en lui ? Dès-lors elle M doit être suspecte, et ne saurait être admise sans une nouvelle preuve. Est-ce par le raisonnement qu'il la connoît? Il doit y croire bien moins encore ; car la logique est plus propre à établir terreur qu'à conduire à la vérité. Est-ce enfin ses sens qui l'en instruisent? Alors qu'il nous explique comment ses sens , qui souvent le trontpent , et qui , si Dieu n'existoit pas , pourroient le tromper toujours , lui apprennent avec certitude que Dieu est. Hélas ! on voit clairement ici la vérité de ce que dit Bacon lui-même de la foiblesse de l'esprit humain abandonné à ses seules forces, sibi permissus. Ou il désespère du vrai et cesse de le chercher, ou il tourne éternellement dans un cercle sans fin; également en contradiction soit avec la raison ^ s'il affir^ me, soit avec la nature, s'il doute.
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