TOME
146 DÉFENSE DE l'eSSAI SUR l'ïNDIFFÉRENCE
Cette aulorùé visible et parlante j, c'est l'Église
depuis Jésus-Christ. Jvanl Jésiis-Chrisl , dit Bossuet,
nous avions la synagogue (1); mais la synagogue n'a
pas existé dans tous les temps , et (( il n'y eut jamais
» aucun temps où il n'y ait eu sur la terre une autorité
» visible et parlante à qui il faille céder. » Qu'on
trouve une autorité qui ait ce caractère, une autorité
perpétuelle y universelle ^ autre que celle du genre
humain. L'autorité du genre humain étoit donc,
avant Jésus-Christ , le moyen extérieur et certain de se
résoudre sur les doutes ; et la règle catholique , ce qui
a été cru partout j, toujours j, par tous (2), n'a jamais
cessé d'être la règle par laquelle les hommes ont pu
discerner avec certitude la vraie religion.
On oppose à cette règle une objection tirée de la généralité du paganisme. Nous ne pouvons , à cet égard, que répéter ce que nous avons dit ailleurs : (( Nous prouverons, dans un troisième volume, que » tout ce qu'il y avoit de général dans le paganisme » étoit vrai , que tout ce qu'il y avoit de faux n'étoient )) que des supersititions locales ou des erreurs de la » raison particulière, et nous ferons voir , de plus, » qu'on connoissoit parfaitement le moyen de )) discerner ces erreurs des vérités primitives , et qu'en » tout ce qui concerne les croyances nécessaires et
(1) /6ïd.,ubi supra.
(2) Quod ubique , qnod semper , quod ab omnibus creditum est. Hoc est enim yere proprieque caiholicum , quod ipsa yis nominis ratioque déclarât, quod omnia fere universaliter comprehendit. Sed hoc ita demum fiet , si sequamur universitatem , antiquitateiU; cODsensioDem. Fincenlii Lirinensis Commonitorium , ca^. IL
» les devoirs de l'homme l'autorité du genre humain » étoit reconnue pour l'unique règle de foi ou de » certitude, comme les catholiques reconnoissent » l'autorité de l'Église pour l'unique règle de cer- » titudeetdefoi(l). »
Il seroit étrange qu'on ne pût prouver la religion chrétienne par les principes caholiques, et qu'il fallût pour cela recourir à une méthode que l'Église proscrit dans son sein , à la méthode des hérétiques , et qui les conduit, s'ils sont conséquens, de l'hérésie au déisme, du déisme à l'athéisme, et de l'athéisme au scepticisme universel.
Au reste, avant de proposer des difficultés sur l'application de notre doctrine à la religion chétienne, il seiùbleroit équitable d'attendre que nous ayons pubhé le volume où se trouvera cette application, Nous ne défendons ici que ce que nous avons dit ; et peut-être est-ce se presser beaucoup que d'attaquer d'avance ce que nous devons dire, ou ce qu'on s'imagine que nous dirons.
Indépendamment de toute discussion, n'est-il pas clair que le raisonnement n'est pas le moyen dont Jésus-Christ s'est servi pour convertir les hommes à sa religion? Il prouve d'abord son autorité par des miracles; et puis, que dit-il? Croyez. Et, dans la suite des temps, comment le christianisme se propagera-t-il? De la même manière qu'il s'est établi^ par une autorité enseignante y conformément à cette parole
(1) Essaiy tom. II , préf., pag. Lxxtvi.
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du Sauveur : Comme mon Père m'a envoyé ^ je vous envoie (1). Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre : allez donc et enseignez (2).
Et puisque les apôtres et leurs successeurs doivent toujours enseigner , et enseigner en vertu d'une autorité qui oblige à croire ce qu'ils enseignent^ donc cette autorité a toujours été et sera toujours la plus grande autorité qui soit sur la terre; autrement la foi des chrétiens manqueroit de fondement. Ainsi ce que nous aurons à prouver plus tard aux incrédules est déjà certain d'avance pour tous ceux qui croient au christianisme.
VI. Le moyen que nous indiquons pour en reconnoître la vérité, fût-il sûr, n'est nullement, dit-on, un moyen facile, comme nous l'avions promis, puisqu'il a fait naître tant de contestations. Mais d'abord ne conteste-t-on pas également sur la règle catholique? Et parce que les hérétiques la combattent, en est-elle moins un moyen facile de se résoudre sur les doutes, et de connoître avec certitude toutes les vérités chrétiennes ? N'est-elle pas plutôt à la fois le seul moyen infaillible , et le seul aussi qui soit à la portée de tous les hommes? Et faut-il, pour s'en servir, et s'en servir sûrement , être en état de résoudre les innombrables et captieuses objections des sectaires?
La règle que nous donnons pour discerner entre les diverses religions la véritable est identiquement la même règle par laquelle les catholiques discernent ,
(1) Sicut misit me Pater , et ego mitto vos. Joan. XX ,21.
(2) Data est mihi omnis potestas in cœlo et in terra. Euntes ergo, doceteomnes génies. Matlh,, XXVIII, 18, 19,
parmi tant de communions et d'opinions différentes^ la véritable doctrine et la véritable Église. Autre chose est d'user de cette règle, autre chose est de prouver qu'elle est certaine. Tous les hommes peuvent aisément s'en servir pour reconnoître la vraie religion , comme tous les catholiques s'en servent aisément pour reconnoître la vraie Éghae. Mais les uns et les autres ne sont pas tous en état de la défendre contre ceux qui la rejettent , quoiqu'ils soient très raisonnablement convaincus de sa vérité.
Des exemples éclairciront ceci davantage. Il n'est point d'homme qui ne croie à plusieurs faits certains de l'histoire sans connoître les fondemens de la certi-^ tude historique , à l'existence de plusieurs lois politiques et civiles, à divers principes de géométrie, d'astronomie , de physique , de chimie , d'hygiène , et à des conséquences de ces principes admises généralement, quoiqu'il puisse ignorer jusqu'au nom de ces sciences. Sa croyance néanmoins est si raisonnable , qu'il seroit insensé s'il ne croyoit pas. Le moyen par lequel il a reconnu ces vérités est donc sûr; et en même temps si facile , qu'il n'a pas même eu besoin de réflexion pour l'employer. Il a suivi l'impulsion naturelle qui le portoit à croire sur le témoignage général, comme le cathoHque, sans discuter l'autorité de l'Eglise , sans avoir besoin d'en connoître les preuves, croit sans hésiter ce qu'elle enseigne.
Un enfant prend du pain, mange et vit; rien de plus facile. Il suit en cela l'exemple général , et les leçons qu'on lui a données. Prétendra-t-on que, pour
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qu'il puisse raisonnablement faire comme tout le monde, et manger du pain, il doive auparavant savoir comment on le prépare, et pourquoi il nourrit?
Le moyen donné à l'homme pour discerner avec certitude la vraie religion, ou vivre de la vie de l'âme , est de même nature et aussi facile que celui par lequel l'enfant vit de la vie du corps. Que la raison ensuite les comprenne plus ou moins, qu'elle en prouve plus ou moins clairement la bonté, la nécessité, c'est une question toute différente : et quiconque est capable de réfléchir s'étonnera profondément que la vie intellectuelle et pbysique se conserve, malgré le raisonnement et le penchant de l'orgueil à se révolter contre l'autorité. C'est une des plus grandes preuves de Dieu, et un miracle continuel de sa providence.
Qu'on nous permette encore de faire remarquer une inconséquence où l'on tombe en combattant , par la méthode philosophique, les déistes et les athées. On leur dit : « Il n'existe qu'une seule vraie religion , » on ne peut se sauver que dans cette religion; or )) Dieu veut que tous les hommes se sauvent : donc » tous les hommes ont un moyen de reconnoître avec » certitude la vraie religion , et ce moyen est leur » raison , qui les conduira infailliblement au christia- » nisme , s'ils cherchent la vérité de bonne foi. »
Voilà donc la raison de chacun déclarée un juge infaillible de toutes les questions qu'il faut résoudre pour arriver jusqu'au christianisme. Ainsi il n'est pas un seul homme qui doive décider infailliblement par sa raison individuelle les profondes questions de l'exis-
tence de Dieu , de sa providence , de la possibilité de la création , de l'origine du mal, du libre arbitre , de l'accord du libre arbitre avec la prescience de Dieu, etc., etc. : mystères qui tourmentent l'esprit humain depuis six mille ans.
Parvenu à l'Église, on dit à ce même homme : (( Prenez garde ; jusqu'ici votre raison a été pour » vous un guide sûr, elle a dû vous conduire infailli* » blement à la vérité : mais si vous continuez de rai- » sonner, elle vous conduira aussi infailliblement à » l'erreur. Il vous arrivera ce qui est arrivé à tous » ceux; qui ont voulu soumettre à leur jugement la » doctrine de l'Église ; ils se sont perdus dans leurs » raisonnemens, et vous vous perdrez comme eux. «
Et pourquoi cela? demandera cet homme. Pourquoi ma raison , qui jusqu'à présent a été, selon vous, un instrument infaillible de vérité, devient-elle un instrument non moins infaillible d^erreur? — C'est que l'Église enseigne des dogmes qui sont au-dessus de la raison '^. — Vous vous moquez, car je ne vois
* Lorsqu'un homme a reconnu la divinité du christianisme et l'infaillibilité de l'Église , on lui dit avec raison : « Dieu a parlé , sou- » mettez-vous ; l'Église décide , croyez. » C'est une conséquence très juste du principe avoué , mais ce n'est pas une réponse à cette question : « Pourquoi ma raison , qui pouvojt et devoit décider in- » failliblement certains points de doctrine avant que je fusse entré » dans l'Église, perd-elle son infaillibilité lorsque je suis entré » dans l'Église, de sorte qu'elle s'égarera indubitablement, si elle » veut alors décider ces mêmes points de doctrine? » L'Église, éclairée de l'esprit de Dieu , les décide infailliblement , on en convient: mais ou ma raison conserve sa propre infaillibilité , et dans ce cas elle les décidera certainement comme l'Église ; ou il est possible que , de bonne foi , elle les décide autrement que l'Église; et alors
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rien dans la doctrine de l'Église qu'il soit plus difficile à la raison de pénétrer que la plupart des questions que j'ai dû décider avant d'entrer dans l'Église. Que dis-je ! plusieurs de ses dogmes ne dépendent-ils pas de ces questions mêmes? L'origine du mal, le libre arbitre, l'accord de la prescience avec la liberté, n'est-ce pas là le fond de toutes les disputes et de toutes les hérésies sur la grâce? Or expliquez-moi, je vous prie, comment il se fait que, pouvant et devant résoudre infailliblement ces questions lorsque je n'étois pas encore dans l'Église , je me tromperai à peu près aussi infailliblement, si je cherche à les résoudre, après être entré dans l'Église.
Il nous semble que ces réflexions suffisent pour faire sentir les graves inconvéniens de la méthode philosophique. Nous avons éclairci, autant que nous le pouvions sans anticiper sur notre troisième volume , ries difficultés qu'on a proposées contre la méthode d'autorité. Si nous ne répondons pas à tout ce qu'on a écrit à propos de notre ouvrage , c'est que nous ne voulons répondre qu'à ce qui tient au sujet que nous avons traité. Le temps est trop précieux pour le perdre en disputes inutiles , ou en justifications superflues, et nous avons pensé ne pouvoir mieux faire que de nous conformer à ce conseil de Maie-
elle a perdu son infaillibilité. Or pourquoi l'auroit-elle perdue ? Voilà ce que je demande. Si on nie qu'avant d'être convaincu de la vérité du christianisme la raison individuelle fût infaillible, et qu'on soutienne néanmoins qu'elle est le moyen donné à chaque homme pour discerner la vraie religion , l'embarras est encore plus grand.
branche : « Quand un auteur ne se contredit que )) dans l'esprit de ceux qui cherchent à le critiquer )) et qui souhaitent qu'il se contredise , il ne doit pas » s'en mettre fort en peine : et s'il vouloit satisfaire, » par des explications ennuyeuses, à tout ce que la » malice ou l'ignorance de quelques personnes peu- )> vent lui opposer , non seulement il feroit un fort )) méchant livre , mais encore ceux qui le liroient se » trouveroient choqués des réponses qu'il donneroit à )) des objections imaginaires , ou contraires à une cer- » taine équité dont tout le monde se pique. Car les » hommes ne veulent pas qu'on les soupçonne de » malice ou d'ignorance; et pour l'ordinaire il n'est » permis de répondre à des objections foibles ou ma- » licieuses que lorsqu'il y a des gens de quelque » réputation qui les ont faites, et que les lecteurs » sont ainsi à couvert du reproche que de telles ré- » ponses semblent faire à ceux qui les exigent (1) .» Nous devons avertir, au surplus, qu'on auroit tort d'accuser de mauvaise foi tous ceux qui attaquent des vérités très certaines et très évidentes; car, d'un côté, on peut avoir beaucoup de sincérité avec peu de lumières, et, d'un autre côté, il se trouve, comme l'observe Pascal, des esprits excellens en toutes autres choses^ mais qui, absolument incapables de concevoir certaines notions , ne peuvent ^ en aucune sorte, y consentir, quoique rien ne les surpasse en clarté. Ces" frappans exemples de la foiblesse et de
(1) Recherche de la vérité : Éclaircissemens sur le !«•■ lÎTre; IV"' éclaircissement , t*n. IV,pag. 48. Paris, 1721.
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la limitation de l'esprit humain nous sont donnés pour nous apprendre à nous défier de notre propre jugement, et pour nous faire comprendre la nécessité d'une règle supérieure à notre raison , si débile, si incertaine, si Lornée.