TOME
162 DÉFENSE DE l'eSSAI SUR l'iNDIFFÉRENCE
Ce que le genre humain atteste être vrai, l'homme le croit, qu'il le comprenne ou non. Ce que l'Église atteste être vrai , le chrétien le croit , qu'il le comprenne ou non.
Ce que le genre humain atteste être faux , l'homme le rejette, quand même il ne concevroit pas comment il peut être faux. Ce que l'Eglise atteste être faux, le chrétien le rejette , quand même il ne concevroit pas comment il peut être faux.
Il y a des vérités générales unanimement attestées dans tous les siècles, que l'homme admet sur le témoignage du genre humain. Il y a des vérités générales unanimement attestées dans tous les siècles , que le chrétien admet sur le témoignage de l'Église.
Il y a des vérités moins générales, des lois, des faits, que l'homme admet sur un témoignage non universel soit quant au temps, soit quant aux lieux. Il y a des vérités moins générales , des lois , des faits , que le chrétien admet sur un témoignage non universel, soit quant au temps , soit quant aux lieux : ainsi , par exemple , le chrétien reconnoît certains faits historiques, certaines lois de discipline , sur un témoignage non universel quant aux lieux; et il croit au djéveloppement de certaines vérités , en un mot aux décisions des conciles œcuméniques , sur un témoignage non universel quant au temps.
Il y a des choses que le genre humain ne décide point, et dont les hommes peuvent disputer sans hlesser son autorité. Il y a des choses que l'Église ne décide point, et dont les chrétiens peuvent disputer sans
blesser son autorité. Ce sont des opinions , c'est-à-dire des croyances incertaines. Mais s'il arrive que l'autorité générale des hommes, ou l'autorité générale de l'Église, prononce sur ces questions , l'homme et le chrétien doivent se soumettre au jugement de l'autorité générale, le premier sous peine de folie ou sous peine de mort pour sa raison, le second sous peine d'hérésie ou sous peine de mort pour sa foi.
Sur tout ce qui n'est pas décidé de la sorte , c'està-dire sur les opinions , il n'y a nul accord entre le hommes, non plus qu'entre les chrétiens.
Plus l'homme a de raison , plus les croyances générales du genre humain lui paroissent vraies. Plus le chrétien a de raison, plus il aperçoit la vérité des croyances générales de l'Église.
En d'autres termes : Plus l'homme a de raison, plus elle est conforme à la raison universelle des hommes dans les choses humaines^ plus le chrétien a de raison, plus elle est conforme à la raison universelle de l'Église, ou à la raison de Dieu, dans les choses divines.
La certitude des pensées de l'homme dans les choses humaines, dépend de leur conformité avec les jugemens du genre humain ou avec la raison humaine. La certitude des croyances du chrétien dépend de leur conformité avec les décisions de l'Église ou avec la raison divine.
On peut faire des objections sans lin , et plus ou moins spécieuses , contre les croyances générales du genre humain, et contre son autorité même. On peut faire des objections sans fin , ou plus ou moins spé-
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cieuses contre les croyances générales de TÉglise , et contre son autorité même.
Cependant si l'homme abandonne la règle de Tautorité, sa raison, sans appui et sans guide , vient s'éteindre , à l'égard des choses humaines , dans un doute universel. Il en est ainsi du chrétien à l'égard des choses divines.
Point de certitude , point de raison , point de vie pour l'homme, hors de la société.
Point de certitude, point de foi, point de vie pour le chrétien, hors de l'Église.
« C'est une erreur de s'imaginer qu'il faille tou- » jours examiner avant que de croire. Le bonheur de » ceux qui naissent , pour ainsi dire , dans le sein de » la vraie Église , c'est que iDieu lui ait donné une » telle autorité , qu'on croit d'abord ce qu'elle pro- » pose, et que la foi précède ou plutôt exclut l'exa- » men. . . Parmi les vrais chrétiens on croit d'abord. . . » De cette sorte on ne passe pas, comme parmi nos )) réformés , d'un état de doute à un état de certitude ,
)) ou d'une foi humaine aune foi divine. La foi
» divine se déclare d'abord dès les premières instruc- )) tions de l'Église ; et cela ne seroit jamais, n'étoit » que son infaillible autorité prévient tous nos doutes )) et tout examen (1). »
Le bonheur de ceux qui naissent pour ainsi dire dans le sein de la société , c'est que Dieu lui ait donné une telle autorité, qu'on croit d'abord ce qu'elle pro-
(1) Réflexions sur un écrit de M. Claude. OEuvres de Bossuel, tom. XXIII , pag. 362 et 374 , édition de Fersailles.
pose, et que la foi précède ou plutôt exclut rexamen. Parmi les hommes vraiment raisonnables, on croit d'abord. De cette sorte on ne passe pas, comme parmi nos philosophes, d'un état de doute à un état de certitude, ou d'une foi individuelle aune foi [humaine. La foi humaine se déclare d'abord dès les premières instructions de la société ; et cela ne seroit jamais , n'étoit que son infaillible autorité prévient tous nos doutes et tout examen.
Comment l'homme connoît-il l'autorité du genre humain, et s'assure-t-il de ses décisions? Comme le chrétien connoît l'autorité de l'Église , et s'assure de ses décisions.
Il y a des hommes qui peuvent n'être pas à portée de connoître les décisions du genre humain sur différens points. Il y a des chrétiens qui sont dans le même cas par rapport aux décisions de l'Église.
Toutes les difficultés que vous ferez à l'homme sur cette règle de ses croyances , on les fera au chrétien sur la règle de sa foi.
Tout ce que vous répondrez pour le chrétien , o» le répondra également, et avec autant de raison> pour l'homme.
En un mot , on est chrétien par le même principequ'on est homme ; et ce principe est notre nature même. C'est pourquoi dès qu'on attaque la règle de foi du chrétien , on détruit la vérité , la certitude,, l'intelligence et l'homme tout entier.
Lorsque, dans son état naturel ou parfait, sortant des mains du Créateur, il naquit à rintelligence,.
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quelle fîit l'origine de ses pensées, la règle de sa raison, le fondement de sa certitude? Dieu lui parla, et il crut à sa parole ; il crut sur une autorité infinie. Voilà le commencement et la base de la tradition universelle, l'explication de notre raison et sa loi immuable. Mais un esprit plus puissant, un esprit mauvais, le séduit bientôt et l'égaré. Vous serez comme des dieux (1), dit-il à nos premiers parens; c'est-àdire : Vous serez à vous-mêmes votre lumière , vous trouverez en vous la vérité; votre raison ne dépendra que d'elle-même. Vous serez comme des dieux y sachant le bien et le mal : jusqu'ici vous avez cru sur le témoignage d'un autre être ; maintenant vous saurez^ et vous ne croirez que sur votre propre évidence. Ainsi l'homme , qui possédoit la vérité parce qu'il croyoit, ne se contente plus de la foi, il veut savoir, il veut juger ; et à l'instant le doute et Terreur entrent dans le monde pour n'en plus sortir qu'à la fin des temps, lorsque la religion , fondée sur la foi et l'autorité, triomphera de toutes les fausses opinions enfantées par la raison ignorante et présomptueuse. Alors une dernière et éternelle manifestation de Dieu rétablira l'ordre troublé par l'orgueil, et affermira pour jamais la règle de la vérité , en soumettant toute intelligence à l'intelligence infinie. Jusqu'à ce moment il y aura deux règnes, celui de Dieu et celui de l'homme; il existera deux sociétés, une société de foi pour conserver la vérité sur la terre , et une so-
(t) Eritis sicut dii , scientes bonum et malum. Gènes. III , 5.
EN MATIÈRE DE RELIGION. Wt
ciété de science qui perpétuera l'erreur : et de ces deux sociétés, toujours en guerre comme le bien et le mal, comme la lumière et les ténèbres, L'une, immuable dans ses principes et infaillible dans son enseignement , reposera constamment sur une autorité qui remonte jusqu'à Dieu ; et l'autre , sans principes fixes, sans stabilité, sans unité, n'aura d'autre base que Ja raison variable et incertaine de chaque homme. Le christianisme , source de toute vérité et de tout ordre, le christianisme, qui a commencé avec l'homme, est la loi de cette première société j la philosophie, source de toute erreur et de tout désordre , la philosophie, qui a commencé au moment où l'homme succomba pour la première fois à la tentation de savoir , est la loi de la seconde.