ACTE DEUXIÈME
Tous les suspects, dit -on, vont être incarcérés; Les riches sont suspects; suspects les modérés; On a créé contre eux un tribunal barbare; Est mort, tout accusé qui parait à sa barre.
Enfin le sable ardent du désert africain £st habitable auprès du sol républicain.
— Fuyez ces bords ; fuyez cette cruelle terre ; Et faites comme moi , passez en Angleterre.
MADAME DE BRETTEVILLE
On est lent à mon âge, et Ton reste où Ton est.
La vieillesse s'attache aux lieux qu'elle connaît.
Les nombreux souvenirs et la longue habitude,
Comme des compagnons, charment ma solitude,
Et je n'ai plus assez de sève et de vigueur
Pour en déraciner les fibres dans mon cœur.
Non, mon ami; j'attends ici la nuit qui tombe.
On n'apprend plus l'exil, quand on touche à la tombe.
Je fuirais l'échafaud pour mourir en chemin;
Puis qu'importent mes jours qui finiront demain?
Mais je crains pour Charlotte, et veux, quoi qu'il m'en coûte,
L'éloigner au plus tôt des périls qu'on redoute.
LE VIEUX GENTILHOMME
Eh bien, dites un mot, et je l'emmènerai.
MADAME DE BRETTEVILLE
Quand elle reviendra, je l'y préparerai.
— Ah ! je vais m'imposer une peine cruelle !
Il me faut bien l'aimer pour me séparer d'elle.
LE VIEUX GENTILHOMME
J'ai hâte de la voir. Quand elle était enfant , Sa beauté promettait un éclat triomphant.
MADAME DE BRETTEVILLE
Elle tient sa promesse, et l'enfance gentille
A produit une belle et noble jeune fille.
LA. VIEILLE DAME
Si belle, que chacun, ou jeune homme ou vieillard. S'arrête à son passage et la suit du regard.
Quand elle entre à l'église, en habit de dimanche, Plus d'un cesse de lire et vers elle se penche. Tout lui sied à ravir, et c'est encor charmant De la voir tous les jours sous le bonnet normand.
Marthe s'approche pour écouter.
MADAME DE BRETTEVILLE
Vous verrez. C'est vraiment une beauté suave : Quelque chose de doux, de céleste et de grave. Je l'ai prise orpheline, et dès lors, mon ami. Tout prospère chez moi. — C'est Ruth chez Noémi. — Elle seconde Marthe, et, malgré son jeune âge. Elle a su mettre l'ordre en mon pauvre ménage. Elle soigne mes prés, traite avec mes fermiers. Cueille et met au pressoir les fruits de mes pommiers; Et puis, quand vient la nuit, jeune parmi des vieilles, Elle anime mon cercle et réjouit nos veilles.
LE VIEUX GENTILHOMME
Heureuse enfant à qui nos maux sont étrangers ! Leur bruit n'arrive pas jusque dans ses vergers.
MADAME DE BRETTEVILLE
Je ne sais trop; j'ai vu plus d'un indice étrange. Je remarque chez elle un singulier mélange.
— La grâce de l'enfance est encor sur ses traits. Et l'enjoûment naïf anime son teint frais; Mais la sérénité de son regard lûnpide S'illumine parfois d'une flamme rapide ; Son air devient sévère , et , dans tout son aspect , Quelque chose de digne inspire le respect.