‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 3)Chapitre 156 sur 223 · UN AUTRE · texte numérisé non relu

UN AUTRE

Quoi !

MADAME DE BRETTE VILLE

Qu'est-ce donc?

CHARLOTTE

C'est que Catilina Exile en ce moment Cicéron du sénat; Que nous sommes trahis; que la gironde est morte; Que l'émeute est maîtresse, et que Marat l'emporte! C'est qu'il n'est plus d'abri, plus de loi, plus de frein! C'est qu'on peut tout oser! — Marat est souverain.

MADAME DE BRETTEVILLE

Ah ! mon Dieu !

CHARLOTTE

Nul de nous n'est sur de vivre une heure.

Tant que Marat vivra, que chacun tremble et meure!

MADAME DE BRETTEVILLE

ma iille, il faut donc bien vite t'éloigner!

Voici mon vieil ami qui va t' accompagner.

J'ai des parents à Londre, où l'on t'offre un asile :

Va; — fais cela pour moi qui mourrai plus tranquille.

CHARLOTTE

Mais vous-même, ma tante?

274 CHARLOTTE COttDAY.

MADAME DE BRETTEVILLE

Oh! moi, je resterai.

CHARLOTTE

Je reste donc.

MADAME DE BRETTEVILLE

J' entends, et je te sais bon gré; iMais je n'accepte pas un dévoûment funeste.

Eh bien, c'est par plaisir, ma tante, que je reste.

MADAME DE BRETTE V ( LI.E

Par plaisir !

CHARLOTTE

Le combat va s'engager; j'attends.

— Il me plaît d'assister au choc des combattants.

MADAME DE BRETTEVILLE

Peux -tu bien, mon enfant, te plaire à ces alarmes!

LE VIEUX GENTILHOMME

Pour des yeux féminins j'en comprends peu les charmes. La guerre des partis n'est pas de ces tournois Où les dames trouvaient un spectacle courtois.

CHARLOTTE

Non! 11 ne s'agit pas d'une joute frivole, Pour la couleur d'un nœud ou d'une banderole. Voici d'autres combats et d'autres passions ! 11 s'agit aujourd'hui du sort des nations.

— En avant! Mon cœur bat de crainte et d'espérance.

— Vive la liberté ! — Dieu délivre la France ! Je vois fuir les tyrans; je vois, jour glorieux! Le drapeau girondin flotter victorieux!

MADAME DE BRETTEVILLE, au vieux ^nîilliomme.

Que vous avais -je dit!

ACTK DEUXIKMK. 2^

LE VIEUX GENTILHOMME

Laissez , mademoiselle , Laissez les girondins, indignes de ce zèle; Quel intérêt pour nous a leur triste débat?

Par l'émeute élevés, l'émeute les abat.

Profond enseignement aux modernes systèmes, Que tous ces révoltés s'entr' égorgeant eux-mêmes! — Mais, puisque les combats vous semblent familiers, Venez; vous trouverez de loyaux chevaliers, Dont on a toujours vu flotter le blanc panache Au sentier de l'honneur, sous le drapeau sans tache.

CHARLOTTE

De loyaux chevaliers, contre la France armés!

LE VIEUX GENTILHOMME

Non ; contre les tyrans des Français opprimés.

CHARLOTTE

Qui vont livrer la France à ceux qui l'envahissent!

LE VIEUX GENTILUOMME.

Qui vont la délivrer de ceux qui la flétrissent.

CHARLOTTE

Qu'ils soient punis ceux-là, mais par d' autres moyens! Qu'ils soient punis, chez nous, par des concitoyens; Et n'introduisez pas dans les guerres civiles L'étranger qui n'y vient que pour prendre nos villes!

LE VIEUX GENTILHOMME

Par un pire fléau nous sommes envahis.

La liberté , — voilà l'ennemi du pays.

CHARLOTTE

La liberté !

LE VIEUX GENTILHOMME

Voyez en quel état nous sommes !

CHARLOTTE

Ali ! ne l'accusez pas de la fureur des hommes!

LE VIEUX GENTILHOMME

Quels forfaits monstrueux n'a-t-elle pas commis !

CHARLOTTE

Quel culte n*a pas eu ses Saint-Barthélémy s!

LE VIEUX GENTILHOMME

Quoi ! pour des assassins vous prenez la parole !

CHARLOTTE

Je les hais plus que vous de souiller mon idole.

MADAME DE BRETTEVILLE

Tu n'as jamais été si vive en tes propos , Charlotte; ton esprit a besoin de repos.

— Aussi bien il est tard. Par delà sa durée Nous avons aujourd'hui prolongé la soirée.

Bile se lève ; tous se lèvent comme elle et sortent A droite, après l'avoir saluée. — Madame de Brettevillo embrassant Charlotte sur le front :

Bonne nuit, mon enfant. — La nuit porte conseil ; Nous parlerons encor de Londre, à ton réveil.

Elle sort par la gauche, appuyée sur Marthe et conduite par Charlotte.

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