SCÈNE IX
MARAT, seul.
Il se rassied.
Hypocrite! — Ambitieux mesquin! — Disputez-vous tous deux le champ républicain ! Allez! démasquez-vous! ruez-vous l'un sur l'autre! Vous fondez mon pouvoir sur les débris du vôtre.
— Petits hommes d'État ! c'est à faire pitié. Ils ont peur de leur œuvre et la font à moitié.
Il se lève.
— En marche donc! en marche! — Au bourgeois qui le chasse,
Le grand seigneur vaincu vient de céder la place ;
Marche ! — Le privilège est un doux oreiller.
La vanité bourgeoise y voudrait sommeiller.
Marche ! marche ! — Le peuple accourt ; le peuple arrive ;
11 est là. — Parvenus ! place au nouveau convive !
Les bourgeois ont chassé les nobles et les rois ;
Bien ! — Le peuple à son tour chassera les bourgeois.
— On commence à voir clair, maintenant; on se trouble. Seul, dès le premier jour, j'ai prévu ce coup double; Seul, je sais où je vais, et vais comme au début;
Je conduis , sans broncher, un principe à son but. Puisque, moi seul, j'embrasse et poursuis un système, A moi seul appartient l'autorité suprême.
Je l'aurai; je la tiens. — C'est beau. — Qui l'aurait dit? Ah! monseigneur d'Artois, votre employé grandit; L'obscur chirurgien des étables grossières Travaille maintenant sur des têtes princières; Je vois ceux qui riaient des écrits du savant,
336 CHARLOTTE CORDÀY.
Pâlir, au bruit que fait ma plume en écrivant.
Il va vers sa table et j prend sa plume , qu'il regarde avec orgueil.
C'est mon sceptre !
11 regarde autour de lui.
— Voilà mon palais de Versailles.
Il montre les journaux épars sur sa table.
— Voilà les escadrons qui gagnent mes batailles.
Il va vers la fenêtre et Tourre.
•— Et voilà mes États : la rue. — À son réveil, Chacun me lit; partout j'entre avec le soleil, Et, comme sous le vent la moisson balancée, Tout un peuple onduleux frémit sous ma pensée.
Il regarde longuement dans la rue, et tend les bras au dehors, comme si le peuple était là.
Bon peuple! il me chérit. — D'autres lui font la cour; D'autres ont son caprice , et moi , j'ai son amour. Il sent que ma croyance est plus qu'une doctrine, Et que ses passions battent dans ma poitrine.
Il revient sur le devant de la scène.
Oui, je suis son ami; je ne souffrirai pas
Qu'il s'élève aucun front au-dessus des plus bas.
Je nivelle. Attila de la démocratie,
Je brise et foule aux pieds toute aristocratie :
Je promène, le fer et la flamme à la main,
Mes barbares du Nord dans l'empire romain.
Je suis grand. Je peux tout.
Il pose la main sur sa poitrine.
— Ah ! la fièvre me brûle ; L T n poison enflammé dans mes veines circule;
— C'est la mort.
Il se tratne vers la cheminée, y pr 1 un miroir et s'y regarde.
— Quel bonheur ^x- mes rivaux secrets,