ACTE 11, SCÈNE 111, 9AGES 259 ET
Le mot de Sénat pour désigner la Convention, et celui de députés pour désigner les représentants du peuple, étaient fréquemment
me demander à mon père. Ces messieurs ont fait tout ce qu'ils ont pu pour connaître mon nom et mon adresse à Paris; mais j'ai refusé de les leur dire, et j'ai été fidèle à cette* maxime de mon cber et vertueux Raynal : qu'on ne doit pas la vérité à ses tyrans.
» Arrivée à Paris, je fus loger rue des Vieux-Augusiins, hôtel de la Providence. Je fus ensuite trouver Duperret, votre ami. Je ne sais comment le comité de sûreté générale a été instruit de la conférence que j'avais eue avec lui. Vous connaissez l'âme ferme de ee dépoté; il leur a répondu la vérité. J'ai confirmé sa déposition par la mienne. Il n'y a rien contre lui; mais la fermeté est un crime. Je l'avais engagé à aller vous trouver; il est trop têtu.
» Le croiriez-vous ? Faucbet est en prison comme mon complice, lui qui ignorait mon existence!
» J'ai été interrogée par Chabot et par Legendre. Chabot avait l'air d'un fou : Legendre voulait absolument m'a voir vue chez lui le matin, moi qui n'ai jamais songé à cet homme. Je ne lui connais pas d'assez grands talents pour être tyran de son pays, et je ne voulais pas punir tout le monde.
* Au reste, on. n'est guère content de n'avoir qu'une femme sans conséquence à offrir aux mânes du grand homme. Pardon, ù hommes! ce nom déshonore votre espèce. C'était une bête féroce qui allait dévorer le reste de la France par le feu de la guerre civile. Maintenant, rire la paix! Grâce au ciel, il n'était pas né Français. Je crois qu'on a imprimé ses dernières paroles. Je doute qu'il en ait proféré. Mais voici les dernières qu'il m'a dites, après avoir reçu vos noms à tous et ceux des administrateurs du Calvados qui sont à Êvreux ; il me dit, t pour me consoler, que, dans peu de jours , il vous ferait guillotiner à Paris. Ces derniers mots décidèrent de son sort. Si le Département met sa figure vis-à-vis celle de Saint-Fargeau, il pourra faire graver ces paroles en lettres d'or.
» Je ne vous ferai aucun détail sur ce grand événement, les journaux vous en parleront. J'avoue que ce qui m'a décidée tout à fait, c'est le courage avec lequel nos volontaires se sont enrôlés dimanche 7 juillet. Vous vous souvenez comme j'en étais charmée. Je me promettais bien de faire repentir Pétion du soupçon qu'il manifesta sur mes sentiments. Est-ce que vous seriez fàcliéc s'ils ne partaient pas T dit-il.
» Enfin, j'ai considéré que, tant de braves gens venant à Paris pour chercher la tète d'un seul hommo, qu'ils auraient peut-être manqué, ou qui aurait entraîné dans sa perte beaucoup de bons citoyens, il ne méritait pas tant d'honneur; cela suffisait de la main d'une
femme. J'avoue que j'ai employé un artifice perfide pour qu'il pût me recevoir. Je comptais , en partant de Caen , le sacrifier sur la cime de la montagne de la Convention nationale; mais il n'y allait plus. A Paris, l'on ne conçoit pas comment une femme inutile, dont la plus longue vie ne serait bonne à rien, peut sacrifier sa vie de sang-froid pour sauver son pays. Je m'attendais bien à mourir dans l'instant. Des hommes courageux et vraiment au-dessus de tout éloge m'ont préservée des fureurs, bien excusables, des malheureux que j'avais faits. Comme j'étais de sang-froid, j'ai souffert des cris de quelques femmes; mais qui sauve la patrie ne s'aperçoit pas de ce qu'il en coûte I Puisse la paix s'établir aussitôt que je le désire 1 Voilà un grand criminel à bas; sans cela, nous ne l'aurions jamais eue. Je jouis de la paix depuis deux jours: le bonheur de mon pays fait le mien. Je ne doute pas que l'on ne tourmente mon père, qui a déjà bien assez de ma perte pour l'affliger.
» Je lui écrivis dernièrement que, redoutant le feu de la guerre civile, j'irais en Angleterre; alors, mon projet était de garder V incognito sur la mort de M a rat, et je voulais laisser les Parisiens chercher inutilement mon nom. Je vous prie, citoyen, et vos collègues , de prendre la défense de mes parents, si on les inquiète. Je n'ai jamais haï qu'un seul être, et j'ai fait voir mon caractère. Ceux qui me regretteront, se réjouiront de me voir dans les champs Élysées avec Brutus et quelques anciens; car les modernes ne me tentent pas : ils sont si vils! Il est peu de vrais patriotes qui sachent mourir pour leur pays; ils sont presque tous égoïstes. On m'a donné deux gendarmes pour me préserver de l'ennui. J'ai trouvé cela fort bien le jour, mais non la nuit. Je me suis plainte de cette indécence : le comité n'a pas jugé à propos d'y faire attention. Je crois que c'est de l'invention de Chabot : il n'y a qu'un capucin qui puisse avoir ces idées I...
» Ici , on m'a transférée à la Conciergerie, et ces messieurs du grand jury m'ont promis de vous envoyer ma lettre. Je continue donc.
» J'ai subi un long interrogatoire; je vous prie de vous le procurer, s'il est rendu public. J'avais sur moi, lors mon arrestation, une adresse aux amis de la paix ; je ne puis vous l'envoyer. J'en demanderai la publication, je crois, bien en vain. J'avais eu idée, hier au soir, de faire hommage de mon portrait au département du Calvados; mais le comité de salut public, à qui je l'avais demandé, ne m'a point répondu, et maintenant il est trop tard.
» Je vous prie de faire part de ma lettre au citoyen Bougon, procureur général syndic du département. Je ne la lui adresse pas pour
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plusieurs raisons : d'abord, je ne suis pas sûre que, dans ce moment, il soit à Êvreux; je crains, de plus, qu'étant naturellement sensible, il ne soit affligé de ma mort. Je le crois cependant assez bon citoyen pour s'en consoler par l'espoir de la paix. Je sais combien il la désire, et j'espère qu'en la facilitant j'ai rempli ses yœux.
» Si quelques amis demandaient communication de cette lettre, je vous prie de ne la refuser à personne. Il me faut un défenseur, c'est la règle; j'ai pris le mien sur la montagne : c'est Gustave Doulcet-Pontécoulant. J'imagine qu'il refusera cet honneur; cela ne lui donnerait cependant guère d'ouvrage. J'ai pensé demander Robespierre ou Chabot.
» Je demanderai à disposer du reste de mon argent, et, alors, je l'offre aux femmes et aux enfants des braves habitants de Caen partis pour délivrer Paris. '
» II est bien étonnant que le peuple m'ait laissé conduire de l'Abbaye à la Conciergerie : c'est une nouvelle preuve de sa modération. Dites-le aux bons habitants de Caen ; ils se permettent quelquefois de petites insurrections que l'on ne contient pas si facilement. C'est demain à huit heures que Ton me juge. Probablement, à midi, j'aurai vécu, pour parler le langage romain.
» On doit croire à la valeur des habitants du Calvados, puisque les femmes mêmes de ce pays sont capables de fermeté. Au reste, j'ignore comment se passeront les derniers moments de ma vie, et c'est la fin qui couronne l'œuvre. Je n'ai pas besoin d'affecter d'insensibilité sur mon sort, car, jusqu'ici, je n'ai pas la moindre crainte de la mort. Je n'estimai jamais la vie que par l'utilité dont elle devait être.
» J'espère que, demain, Duperret et Fauchet seront mis en liberté. On prétend que ce dernier m'a conduite à la Convention dans une tribune. De quoi se mêle-t-il d'y conduire des femmes! Comme député, il ne devait point être aux tribunes, et, comme évèque, il ne devait point être avec des femmes; ainsi c'est une correction. Mais Duperret n'a aucun reproche à se faire.
d Marat n'ira point au Panthéon; il le méritait pourtant bien! Je vous charge de recueillir les pièces propres à faire son oraison funèbre u
» J'espère que vous n'oublierez point l'affaire de madame Forbin. Voici son adresse, s'il est besoin de lui écrire : Alexandrine Forbin, à Mendrenne, par Zurich, en Suisse. Je vous prie de lui dire que je l'aime de tout mon cœur.
» Je vais écrire un mot à papa. Je ne dis rien à mes autres amis ; je ne leur demande qu'un prompt oubli; leur affliction déshonorerait ma mémoire. Dites au général Wimpfen que je crois lui avoir aidé à
gagner plus d'une bataille en lui facilitant la paix. Adieu, citoyen. Je me recommande au souvenir des amis de la paix.
» Les prisonniers de la Conciergerie, loin de m' injurier, comme les personnes des rues, avaient l'air de me plaindre. Le malheur rend toujours compatissant; c'est ma dernière réflexion.
» Cordât. »
A Monsieur dArmans, rue du Belge, à Argentan.
« Pardonnez-moi , mon cher papa , d'avoir disposé de ma vie sans votre consentement. J'ai vengé bien d'innocentes victimes; j'ai prévenu bien des désastres. Le peuple, un jour désabusé, se réjouir» d'être délivré d'un tyran. Si j'ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c'est que j'espérais garder l'incognito ; mais j'en ai vu l'impossibilité. J'espère que vous ne serez pas tourmenté en tout; vous trouverez des défenseurs à Caen.
» Adieu , mon cher papa ; je vous prie de m'oublier, ou plutôt de vous réjouirde mon sort. Vous connaissez votre 611e : un motif blâmable n'aurait pu la conduire. J'embrasse ma sœur, que j'aime de tout mon cœur, ainsi que tous mes parents. N'oubliez pas ce vers de Corneille :
Le crime fait la honte et non pas l'échafaud. » C'est demain à huit heures que l'on me juge. »