‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 3)Chapitre 26 sur 223 · BRUTE, VALÈRE · texte numérisé non relu

BRUTE, VALÈRE

BRUTE

Que me veux-tu, Valère?

VALÈRE

Ami, réjouis-toi; tes vœux sont satisfaits,

Et nous allons passer des discours aux effets.

On se lasse à la fin de trembler sous un homme.

J'ai visité plusieurs des principaux de Rome,

Et tous , patriciens , chevaliers , sénateurs ,

Que déjà du tyran fatiguaient les hauteurs,

Se voient poussés à bout par la guerre aux Rutules,

Dont les énormes frais dévorent leurs pécules.

ACTIî DEUXIÈME. 77

J'ai flatté leur rancune, enflammé leurs esprits, Appuyé sur les points qui les avaient aigris, Puis , après le courroux éveillant l'espérance , J'ai fait à leurs regards luire la délivrance, Et ne les ai quittés qu'en laissant dans leur sein Le germe enraciné d'un vigoureux dessein.

Déjà des mots hardis se disent à l'oreille; Déjà l'on s'interroge, on discute, on conseille; Et, les Tarquins absents, de secrètes leçons Circulent dans un air moins chargé de soupçons.

— J'ai reçu ce matin le sénateur Procule :

Aucun n'ose avancer, mais aucun ne recule ; On est sur la limite, et c'est l'instant précis De pousser en avant ceu\ qui sont indécis.

« Il manque, a dit Procule, un chef qui nous commande; » Et moi, j'ai répondu : « Ce chef qu'on se demande, Il vit ; il paraîtra quand il en sera temps , Et, je vous le promets, vous en serez contents. » Là, j'ai clos l'enfretien sans plus ample ouverture. C'est alors, plaise aux dieux qu'il soit de bon augure! C'est alors que le bruit me vint de ton retour.

— Qu'en dis-tu, Junius? n'est-ce pas à ton tour? Ne faut-il pas agir?

BRUTE

Il faut encore attendre.

VALKRE.

Est-ce Brute qui parle? Et que viens -je d'entendre? Brute tient sa vengeance, et diffère à punir!

BRUTE

Je ne diffère , ami , que pour mieux la tenir.

VALKRE.

Pourtant, quand aurons-nous l'occasion plus mûre?

78 LUCRÈCE

Le tyran est absent, et le sénat murmure.

BRUTE

Oui , de Tarquin ici le palais est vacant ; Mais il a transporté son palais dans son camp , Et, lorsqu'il reviendra suivi de ses cohortes, Le trajet sera court des tentes à nos portes.

— En outre, à Rome même il n'est pas sans appui; Le sénat est pour nous, mais le peuple est pour lui. lie peuple se sent peu de son orgueil farouche ;

Ce qui frappe les grands n'est pas ce qui le touche. Les foudres de Tarquin, épargnant les lieux bas, Sur les seules hauteurs concentrent leurs éclats, Et le peuple à couvert voit courir, sur sa tète, Vers d'autres régions la royale tempête.

Indifférent au sort de ce débat lointain , , Son penchant est tourné du côté du butin.

C'est dans ce but secret que Tarquin fait ses guerres ; Il se gagne le peuple en lui gagnant des terres. Chacun , sans nuire à l'autre , a sa proie à ronger : -Tarquin a le sénat, le peuple a l'étranger.

— La foule ne s'émeut contre la tyrannie

Qu'au moment qu'elle en touche au doigt l'ignominie,

Lorsque, se répandant sur un terrain nouveau,

La licence descend jusques à son niveau,

Et quitte les sommets, où vit la politique,

Pour se ruer au sein du foyer domestique.

(les abus de pouvoir sont les plus odieux;

Car, d'un môme danger instruisant tous les yeux ,

Révoltant de chacun les entrailles intimes,

Ils forcent tous les rangs à plaindre les victimes ,

Et, par leur attentat contre le droit commun,

En s adressant à tous, font craindre pour chacun.

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