‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 3)Chapitre 52 sur 223 · ACTE QUATRIÈME. H · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME. H

— Tâche de l'expliquer, toi qui sais les traduire.

LA NOURRICE

Le songe nous arrive afin de nous instruire,

Et Jupiter l'envoie, en avertissement,

Homme un avant -coureur d'un grand événement.

Les vrais songes, sortis de la porte de corne,

Pour longtemps , après eux , laissent notre esprit morne ;

On les distingue ainsi des songes qui sont vains ,

Et leur secret langage est connu des devins.

Ma mère apprit cet art de savants interprètes,

Lorsque nous habitions le pays des Gérètes ;

Elle me l'a transmis pn ces temps , déjà vieux ,

Où je m'asseyais libre au foyer des aïeux ;

Mais le roi Servius, apportant le ravage,

Nous a dépossédés et mis en esclavage.

— Or, dites votre songe, et je l'expliquerai.

LUCRÈCE

J'ai rêvé que j'entrais dans un temple sacré,

Au milieu d'une foule. On aurait dit que Rome

Poussait dans ce seul lieu jusqu'à son dernier homme ;

Et, pour donner accès au flot toujours croissant ,

Les murailles du temple allaient s' élargissant.

Alors à Romulus, pour le rendre propice ,

Le prêtre quirinal offrit un sacrifice.

La victime choisie était devant l'autel ,

Le poil déjà couvert de farine et de sel ,

Et le prêtre déjà versait le vin du vase

Sur cet endroit du front où la corne a sa base,

Disant : « Dieu Quirinus , prends ces libations ,

Et que Rome soit grande entre les nations. »

11 se tut, — et chacun frémit dans une attente.

Soudain on entendit une voix éclatante;

44S LUCRÈCE

Tout le temple en trembla. « Loin de moi ces taureaux ! Qu'ai -je à faire du sang de grossiers animaux? I Je veux du sang humain ; il me faut en offrande J Le sang pur d'une femme, et Rome sera grande. » Ainsi parla le dieu. — Dans ce même moment, Le taureau disparut sans que Ton sût comment; Et je me trouvai, moi, sur l'autel étendue, A sa place, attendant la hache suspendue.

Et, comme j'étais là, pâlissante, — un serpent Sort d'un pilier qui s'ouvre, et s'avance en rampant, Traînant par le pavé ses anneaux qu'il déploie Lentement, longuement, comme sûr de sa proie. Il monte , et sur mon corps colle ses nœuds glacés.

— Je sentais mes cheveux affreusement dressés; Ma chair se hérissait sous cette étreinte humide ; Mais ma voix s'étranglait dans mon gosier aride; J'essayais de bouger, et je ne pouvais pas; J'étais fixe d'horreur. — Comme un immense bras, Le monstre cependant m'enveloppe , puis lève

Sa tête d'où sortait un dard fait comme un glaive. Il fixe sur mes yeux ses yeux , ardents flambeaux ; Il me souffle au visage une odeur de tombeaux ; Et son dard, savourant l'espoir de la blessure, Sur mon corps, qu'il parcourt, médite sa morsure. Je n'aperçus plus rien alors. Mon assassin Avait fui, me laissant un glaive dans le sein.

— Et, prodige nouveau! les gouttes ruisselantes, Qui coulaient de mon cœur sur les pierres sanglantes, Enfantaient, en tombant, de nombreux bataillons Plus serrés qu'on ne voit les blés dans les sillons ;

Et tous ces combattants, dont l'air était superbe, Portaient pour leur enseigne , au lieu du faisceau d'herbe,

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