C.llARLOTTli
C'est bien. Mon sentiment est fixé désormais. Vous avez confirmé ce que je présumais.
— Mais, vous qui l'avez vu, quand vous siégiez ensemble, Dites-moi, je vous prie, à quoi Marat ressemble.
13AUr)AR()UX.
Vous préserve le ciel de l'observer de près! Mais vous devineriez son àme })ar ses traits.
— Un visage livide et crispé par la lièvre.
ACTli: TKOiSlK.AlE. 283
Le sarcasme lixé dans un coin de la lèvre,
Des yeux clairs et i)erçants, mais blessés par le jour,
Ln cercle maladif qui creuse leur contour,
Un regard eiïronté qui provoque et défie
L'horreur des gens de biei], dont il se glorifie,
Le pas brus({ue et coupé du pâle scélérat.
Tel on se peint le meurtre , — et tel on ^ oit Marat.
CHARLOTTE
Que fait-il? où vit-il? et de quelle manière?
BARBAROUX
Tantôt il cherche l'ombi'e, et tantôt la lumière. Selon qu'il faut combattre, ou qu'il faut égorger, Présent poui- le massacre , absent pour le danger.
— Dans les jours hasardeux où paraissent les braves , Lui, tremblant, elïaré, se cache dans les caves.
Les caves d'un boucher et celles d'un couvent Pendant des mois entiers l'ont enterré vivant. Là, seul avec lui-même, aux lueurs d'une lampe. Devant l'encre homicide où sa plume se trempe , N'ayant d'air que celui qui vient d'un soupirail. Dix-huit heures , penché sur son alTreux travail , 11 entasse au hasard les visions qu'enfante Dans son cerveau fiévreux cette veille échauffante.
— Puis un journal paraît, qu'on lit en frémissant. Qui sort de dessous terre, et demande du sang.
Poursuivez; je vous prête une oreille attentive.
Cet étrange récit m'elfraye et me captive.
11 semble que j'entends ces contes d'autrefois
Qui, pendant les longs soirs, font peur aux villageois.
BARBAROUX
Mais, le combat lini, c'est alors qu'il se montre;
!28i CIIAIiLÔTTK C OKI) AV.
— (Tcsl riieiire de la pi'oie. — Alors, si l'on rencontre
Un homme, les bras nus, le bonnet ronge an front.
Sabres et pistolets pendus au ceinturon,
Si cet homme applaudit, pendant que l'on égorge
Les malheureux vaincus dont la prison regorge ,
S'il excite au ti'avail les assassins lassés,
<}ni laissaient choir enfin leurs couteaux émoussés.
Si, tous les prisonniers hachés membre par membre,
Il serre dans ses bras les héros de septembre ,
(l'est Marat. — Quand le peuple, à qtii man([ue le pain.
Écoute aveuglément les conseils de la laim,
(]elui qui, dégradant les misères publiques,
l^usse la multitude à piller les boutiques.
Celui qui veut montrer, comme un épouvantail,
Quelques marchands de blé pendus à leur portail,
C'est Marat. — Quelquefois la tribune est souillée
Par un homme en casquette, en veste débraillée,.
Qui se croise les bras, et, d'un air outrageux.
Semble étaler l'orgueil de ses haillons fangeux :
Kcoutez-le parler : « Il faut qu'on institue
IJn magistrat du meurtre, un dictateur qui tue. »
C'est Marat, c'est Marat! — Pour le peindre d'un trait,.
Il m'a dit de sang-froid, tout comme il le ferait.
Que l'unique moyen de calmer nos tempêtes.
C'est d'abattre deux cent soixante mille têtes !
Voilà son taux. — Deux cent soixante seulement ;
Jusques à trois cent mille il monte rarement.
CHARLOTTE
Dieu puissant! c'est un fou !
JiARBAROLX.
C'est un fou; mais, madame^ C'est un Ibu qui s'adresse aux passions en llamme.
ACIK TR01Sli:.ME. 28o
Songez qu'on est encore en l'ace d'ennemis
Qu'on a pu foudroyer, mais qu'on n'a pas soumis;
Songez que les vainqueurs, surpris de leur \ictoire,
Ont peur des trahisons et se hâtent d'y croire;
Et, quand un fou s'attaque aux noms les mieux famés,
Et les jette en pâture aux soupçons allâmes.
Jugez si sa folie, autrefois pitoyable.
Par ces temps orageux n'est pas chose ellroyable!
— On l'a hué, flétri, bafoué, confondu; A chaque flétrissure un crime a répondu. Vainement les soufflets sont tombés sur sa joue; Le crime allait croissant; le sang lavait la boue. Ceux qui l'ont offensé sont tous morts ou proscrits. Et l'épouvante enfin l'a sauvé du mépris. •
CHARLOTTE
0 merveUle incroyable, et deux fois inou'ïe ,
Qu'un tel monstre ait pu naître, et soit encore en vie!
Que voulez-vous! les lois se taisent devant lui. Les forfaits et les lois sont en paix aujourd'hui.
— Un jour, nous avons cru tenir notre victoire ;
Le crime était constant; lui-mime en faisait gloire; Et, quand nous l'accusons , d'un commun mouvement. Quand la Convention le met en jugement, Voilà qu'il est absous, et qu'on nous rend cet homme Couronn:^ de lauriers, comme un consul de Rome!
CHARLUTTE.
Où siége-t-il?
r.ARlîAROLX.
En haut de la Convention.
Y va-t-il tous les jours?
286 Cil AMI.OTTI' COi^DAV.
IJA 15 r. V HOUX.
Il n'y v;i ])lus, dit-on.
CHAH i.o iTi:.
Où va-t-il donc?
JJARnAUOL'X.
Il reste enfermé dcins son antre.
cil AHI.OTTE.
Et comment entre-t-on chez Ini ?
15 A RB A ROUX.
Personne n'entre.
La peur des assassins le cache aux \isiteui's.
CHARLOTTE
Personne absolument ?
RAUBAROUX.
Hormis les délateurs.
CHARLOTTE
Ah! ceux-là sont reçus?
BARBAROUX
Mais quoi ! ({ue vous importe ?
Vous proposez-vous donc de frapper à sa porte?
CHARLOTTE
Moi ! quelle éti'ange idée !
Alors, laissons Marat.
Pourquoi loujoui's [Virler d'un pareil scélérat?
CHARLOTTE
Oui, vous avez l'aison; détournons la pensée De ce (jui la dégrade et la tient abaissée. Montrez-moi des héros que je puisse honorer! Après avoir haï , j'ai besoin d'admirer. Parlez-moi, Barbaroux , de cette lutte inmiense D'un monde rpii Unit, d'un inonde qui commence: