‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 4)Chapitre 73 sur 112 · LE COI TEL 1ER · texte numérisé non relu

LE COI TEL 1ER

Trois francs. — Le camarade Qui l'aurait dans le corps serait un peu malade.

Charlotte lui donne trois francs.

302 <:il A |{ I.OTTK COU DA V.

LE OOL TK I.l K II , ri'iironanl l'j couteau, qu'il essuie sur sa manche, et le rendant à Cliarluttc.

<ï'est pour vous, belle enfant, le bijou qno voici?

C n.\ RI. OTTL.

<"e.st un cadeau.

l.K COITEI.I I. H.

l)ien , bien. Je plaisantais. — Merci.

11 rentre dans son magasin.

SCÈNF. II.

CH.\RL07TE, seule, regardant le couteau.

Le voilà! — Je ne puis en regarder la lame, Sans frissonner d'horreur jusques au fond de l'àme.

Klle cache le couteau dans son sein, [lar-dcssous son mantelct , et s'éloigne précipitamment de la boutique du coutelier.

— Alî ! le projet, conçu d'abord avec orgueil, Quand il faut l'accomplir, n'est plus vu du même œil. La résolution, (]ui paraissait si lière ,

S'arrête devant l'acte, et retourne en arrière.

Je ne voyais de loin que le pays vengé ;

Ce (pie je vois de près, c'est un homme égorgé.

— lùifoncer le couteau , moi-même ! Chose horril)le I l*uis-je donner la mort? Ai-je ce droit terrible? ()uels que soient ses forfaits, ce n'est qu'au magistrat Qu'appartient le pouvoir de condamner Marat ;

Et, quand les tribunaux manquent à leur oflice , Est-ce à moi d'usurper l'œuvre de la justice? Où s'arrètera-t-on dans ce sanglant chemin , Si chacun se fait juge et punit de sa main?

— Pourtant combien sont morts! et combien vont les suivre! Je les laisse périr, si je le laisse vivre.

ACTIi nUATlUEMK. 303

A cette alternative on se voit condamné : Il faut qu'il assassine, ou soit assassiné. A quel titre d'ailleurs, et par quel privilège L'homme sans loi veut-il que la loi le protège? Non! — qui s'en aiïranchit y renonce pour lui ; 11 s'en désarme, alors qu'il en désarme autrui. Arrière, droit commun et règles ordinaires! Vous n'êtes plus d'usage en ces temps sanguinaires, Et la société , dans cette guerre à mort , Rentre à l'état sauvage où règne le plus fort. Non! — la loi n'étant plus la gardienne suprême, Chacun reprend le droit de se garder lui-même; Chacun, selon son bras, défend son étendard. Les honnnes par l'ép.^e, et moi par le poi^niard. . Heureux les combattants, à qui je porte envie! Mais, en frappant comme eux, je donne aussi ma vie.

— Poignard, agent du crime, agent déshonoré, Ennoblis-toi! tu sers un intérêt sacré.

Frappe; ne tremble pas dans des mains généreuses; Montre aux crimes hardis des veitus vigoureuses; Et souviens-toi qu'Athène entoura d'un feston Le fer d'Harmodius et d'Aristogiton.

— Que si, tout pur qu'il est, mon dévoùment s'abuse, Si le meurtre jamais ne peut avoir d'excuse,

Si le droit qu'admettait toute l'antiquité

Fut un long attentat contre l'humanité ,

Si Dieu, guide incertain, nous offre dans son livre

L'exemple de Judith et défend de le suivre ,

Si je ne dois laisser qu'un renom criminel

Et chargé justement d'un opprobre éternel ,

C'est affreux ; — l'échafaud est un moindre supplice ;

— N'importe! je puis faire encor ce sacrifice.

30 V Cil A iil.OTTI' COlMtA V.

l>ia\er la inurl n'est rien: mais le mépris bravé

Esl un cHort plus rare et (fui m'est réservé.

Que je sauve la France et f[ue je sois flétrie!

La honte soit pour moi, le fruit poui- ma patrie!

Puisse l'acte féroce auquel je me résous

Rendre quelque énergie au\ gens fie bien trop mous!

()u'iLs exècrent mon nom; qu'ils m'ap[)ellent infâme:

Mais rougissent d'avoir moins de cœur qu'une femme î

— Puissent, puissent aussi trembler les malfaiteurs!

Et, si jamais Marat a des imitateurs.

Ils songeront du moins que la vengeance veille,

Et que Charlotte aussi ])eut avoir sa pareille :

Un monstre tel que lui, s'il échappe à la loi,

Craindra de rencontrer un monstre tel que moi.

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