‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 64 sur 234 · ACTE PREMIER. f · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER. f

GEORGE

La, vraiment, croyez-vous, tout compliment à part, Qu'au besoin je vivrais des produits de mon art ?

DEUXIÈME AMI

Parbleu ! vous vous feriez vingt mille fratics de rente,

GEORGE

Oh ! vingt mille francs !

PREMIER AMI

Oui, vingt mille, — et même trente.

UN HOMME d'état.

C'est bel et bon ; je crois que vous peignez fort bien ; Mais laissez donc cela, George, à ceux qui n'ont rien. Qu'un pauvre diable à jeun, n'ayant ni sou ni livre, Barbouille bien ou mal quelques toiles pour vivre , Je ne l'en blâme pas; quoiqu'il pût, selon moi, D'une toile en bon fil faire un meilleur emploi. Mais vous, riche, honoré, qu'on recherche et qu'on fête, Ce sont d'autres projets qu'il faut vous mettre en tête.

— J'étais au ministère , où l'on parla de vous :

« Pourquoi, me disait-on, ne vient-il pas à nous? Il ne sied pas aux fils des grands propriétaires De vivre, comme il fait, en dehors des affaires. Voyez-le ; dites-lui que nous lui trouverons Un poste convenable, où nous le pousserons. »

— Une sous-préfecture?

GEORGE

Oh ! je vous remercie.

l'homme d'état.

Le conseil d'État?

GEORGE

Non.

l'homme d'état.

Ou la diplomatie?

GEORGE

Non, non. J'aime les arts, et je me sens peu fait Pour être conseiller, diplomate ou préfet.

UN CAPITALISTE

Mariez-vous alors , et que la dot soit ronde , Afin que vous fassiez figure dans le monde.

GEORGE

Je n'y répugne point; mais je veux, avant tout, Une femme avenante et qui soit à mon goût.

Tant mieux! j'ai justement de quoi vous satisfaire, Et puis vous proposer une excellente affaire.

Il le tire à l'écart.

— La fille d'un courtier. Dot : cinq cent mille francs.

GEORGE

Quel âge?

LE CAPITALISTE

Un million à la mort des parents.

GEORGE

Mais...

LE CAPITALISTE

Sur la mort d'un oncle on a quelque espérance.

— Ensuite, nous avons...

Il lui parle à l'oreille.

Fille d'un pair de France; Beau nom ; peu d'argent. L'autre est un parti meilleur.

— Troisièmement...

GEORGE

Assez.

AGTEPRKMIEK. 137

La fille d*un tailleur.

GEORGE

Assez ! Je n'en connais pas une.

LE CAPITALISTE

Bah! qu'importe, Si vous connaissez bien la dot qu'on vous apporte !

GEORGE

Fi donc !

LE CAPITALISTE

On se connaît après le sacrement, Et les choses jamais ne se font autrement.

GEORGE

Tant pis, mon cher monsieur! tant pis! — G' est une honte Dont je ne serai pas complice, pour mon compte. On ne saurait flétrir avec trop de rigueur Le règne du calcul dans les choses du cœur.

Et je souhaite aux gens qui suivent cette mode Tous les sots accidents qu'entraîne leur méthode. Il n'est pas d'union qui n'ait ses mauvais jours; Mais, lorsqu'on s'est aimé, l'on s'en souvient toujours. Et ces doux souvenirs, que le cœur accumule.

Survivent à l'amour comme un long crépuscule. Quant à voir devant soi, toujours, jusqu'à la mort Une femme à laquelle on parle avec effort.

Importune à vos yeux, à tous vos goûts contraire. Dont les qualités même ont l'art de vous déplaire. C'est un épouvantable esclavage; et plutôt Que de vivre , à ce prix , dans un royal château , Je voudrais n'habiter qu'une chambre, au cinquième, Seul et pauvre, mais libre, et maître de moi-même.

Vous êtes jeune; un jour, vous calculerez mieux.

GEOBGE.

Pour penser en vieillard, j'attends donc d'être vieux. Jeune, je ne vendrai ni mon corps ni mon âme; Je ne me marirai que pour aimer ma femme, Et, pour me marier, j'attends ingénument Que mon cœur obéisse à son entraînement.

Page 1