ACTE PREMIER
Je ne dois rien au monde, et ne lui donne rien.
L'homme d'État et le capitaliste sortent.
DEUXIEME AMI
Moi, j'approuve monsieur; et toutefois je pense Qu'il est certains devoirs dont nul ne se dispense : Quand on est, par exemple, invité quelque part, A cette politesse on doit avoir égard.
RODOLPHE
Je vais chez qui me plaît, et non chez qui m'invite.
DEUXIÈME AMI
Tout au moins, devez-vous y faire une visite.
RODOLPHE
Non.
DEUXIÈME AMI
Si vous recevez des lettres...
RODOLPHE
Je les mets Soigneusement en poche, et ne réponds jamais.
PREMIER AMI
Oh! vous raillez.
Non pas. Je ne puis pas admettre Qu'un importun m'oblige à répondre à sa lettre. Et, parce qu'il lui plaît de noircir du papier, Me condamne moi-même à ce fâcheux métier.
Ma vie est occupée, et de mes jours rapides Je ne puis rien donner aux choses insipides.
Je vis pour admirer la nature et les arts ; Des chefs-d'œuvre divers j'enchante mes regards; J'en ai pour tout un jour d'une belle peinture; De mes auteurs connus je me fais la lecture , Ou bien à travers champs je vais me promener.
Pour voir les prés verdir et les bois bourgeonner.
Mais aller chez des gens que Ton connaît à peine ,
Pour échanger sans but quelque parole vaine ;
Avoir des rendez- vous; savoir l'heure qu'il est;
S'arracher avec peine aux lieux où l'on se plaît;
Quitter le coin du feu , la page commencée ,
Et le fauteuil moelleux où s'endort la pensée ;
Se parer, s'épuiser en efforts maladroits
Pour enfoncer sa main dans des gants trop étroits,
Et pouvoir se montrer, d'une façon civile ,
En deux salons placés aux deux bouts de la ville;
Bref, d'invitations incessanMnent pourvu,
Ne pas se réserver un jour pour l'imprévu ,
Et gaspiller le temps d'une œuvre sérieuse
Dans cette oisiveté rude et laborieuse ;
Est-ce vivre? Et n'a-t-on pas droit de s'étonner
Que des hommes de sens veuillent s'y condamner?
— Quant à moi, je n'en ai les moyens ni l'envie :
Mon mince revenu m'interdit cette vie.
Je n'ai pas, comme vous, voitures et valets:
Il faut que ce soit moi qui porte mes billets ;
Et, si je leur livrais mes rentes en pâture,
Les gants, et les habits, et les frais de voiture,
Et le reste, bientôt auraient tout dévoré ,
Sans plaisir pour moi-même , et sans qu'on m'en sût gré.
GEORGE
Ceci me semble outré , Rodolphe ; ces dépenses Ne vont pas, après tout, aussi loin que tu penses. Et je crois que l'on peut, sans trop grand embarras...
RODOLPHE
Oh! tout semble facile à qui ne compte pas; Mais ceux dont le budget n'a que peu de ressource