‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 81 sur 234 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

GEORGE, LE NOTAIRE

Le notaire approche un fauteuil, et fait signe à George de s'asseoir. GEORGE, s'asseyant.

Merci , Moasieur. — Votre billet me mande , et me voici.

LE NOTAIRE

C'est pour une assemblée où vous devez paraître. Êtes-vous bien au fait de ce qu'il faut connaître?

GEORGE

Oh ! mon Dieu , non ; fort peu.

LE NOTAIRE

Mais c*est un très-grand tort , Et vous négligez trop vos affaires.

GEORGE

D'accord.

Mais mon père avait mis en vous sa confiance.

lE NOTAIRE.

Oui, monsieur.

GEORGE

Il est mort, quand j'étais hors de France; Je ne recevais point de lettre, et je n'appris Ce malheur imprévu qu'en rentrant à Paris.

LE NOTAIRE

C'était un galant homme, et cette mort m'afflige.

GEORGE

Quant aux comptes nombreux qu'un héritage exige, J'étais trop à mon deuil pour y pouvoir songer. Et vous voulûtes bien, monsieur, vous en charger. — Mais, je le reconnais, ces soins sont nécessaires; Veuillez donc m' exposer l'état de mes affaires.

LE NOTAIRE

Monsieur, c'est à regret que je vous répondrai; Mais sans doute à ceci vous êtes préparé.

George s'incline.

Votre père, chargé de vastes entreprises.

S'est vu paralysé par nos dernières crises.

En vain il a lutté; les révolutions

Ont fait , entre ses mains , périr ses actions ;

Les capitaux craintifs ont déserté ses mines;

Les débouchés manquaient aux produits des usines;

Un péril l'entraînait dans des périls plus grands;

Bref, il a tout perdu, — plus, six cent mille francs.

466 L'HONNEUR ET UARGENT.

GEORGE

Ces six cent mille francs sont dus à juste titre?

Oui ; j'ai vérifié moi-même ce chapitre ;

Et, comme vous savez, j'attends les créanciers,

Qui viendront tout à l'heure , armés de leurs dossiers.

GEORGE

Je verrai ces messieurs.

LE NOTAIRE

Les choses sont intactes.

Et vous avez encor le choix entre deux actes :

— Vous pouvez accepter ou renoncer.

GEORGE

Fort bien.

— Si je renonce ?

LE NOTAIRE

Alors , vous ne devrez plus rien , Et garderez pour vous les biens de votre mère.

GEORGE

Et comment paîra-t-on les dettes de mon père?

LE NOTAIRE

On ne les paîra pas.

GEORGE

Donc, pour s'être fié A l'honneur de mon père , on sera spolié !

Que voulez-vous! Tant pis pour qui n'y prend pas garde! Avant que de prêter, il faut qu'on y regarde.

GEORGE

Et nos lois ont permis que le nom paternel Fût souillé par un fils d'un opprobre éternel !

LE 9fOTÀIRE.

•t^est un malheur, sans doute.

GEORGE

Alors, la loi française, 'i)m souffre un mauvais acte, est une loi mauvaise.

Il se lèTC.

LE NOTAIRE

\ous pouver accepter, monsieur; mais l'héritier Se charge, en acceptant, du passif tout entier; Bt six cent mille francs, payés pour votre père, Absorberont, tout net, la dot de votre mère.

Vous serez, d'un seul coup, un homme ruiné.

— Cela vaut examen.

GEORGE

C'est tout examiné.

J'accepte.

LE NOTAIRE

Bien 1 ce mot vous conquiert mon estime.

Dieu garde que j'arrête un élan magnanime !

Pourtant je vous engage à peser mûrement Les graves résultats d'un premier mouvement.

— Il ne vous restera plus rien.

Si! mon courage.

LE NOTAIRE

Nous ne sauverons pas un denier du naufrage.

GEORGE

En ce cas, je vivrai du travail de ma main,

Et mes pinceaux, monsieur, seront mon gagne-pain.

LE NOTAIRE

Je ne mets point du tout votre talent en doute ; Mais il est malaisé de se frayer sa route :

Il faut se signaler entre mille rivaux ;

Et l'on n'acquiert un nom que par de longs travaux.

Encor que de dégoûts et de déconvenues !

Les plus forts voient souvent leurs œuvres méconnues ;

Prud'hon et Géricault ont eu ce même sort

De n'être appréciés tous deux qu'après leur mort.

Notez que je vous nomme ici deux hommes rares.

Doués de qualités dont nos temps sont avares.

Que si nous descendons au rang inférieur.

Il n'est pas d'humble état qui n'eût été meilleur :

C'est là qu'est la misère, urgente, impitoyable.

Dont vous n'avez jamais vu le spectre effroyable.

— Prenez garde , monsieur ; au luxe accoutumé ,

Contre la pauvreté vous êtes désarmé ,

Et l'assaut des besoins vous sera bien plus rude

Qu'aux hommes aguerris par la vieille habitude.

GEORGE

Je comprends tout cela, monsieur; mais j'ai la foi. Les longs travaux n'ont rien de rebutant pour moi. Quant aux privations qu'il faut que je supporte. Je suis, pour tout souffrir, d'une trempe assez forte.

LE NOTAIRE

Il suffit. — Pardonnez, si je suis indiscret. Et ne veuillez y voir qu'un profond intérêt.

Vous êtes sur le point de vous marier?

George s'incline.

Celle Dont vous avez fait choix est jeune , riche et belle; Bref, elle vous convient?

GEORGE

Nonl c'est mal s'exprimerl J'en suis épris; je l'aime autant qu'on peut aimer;

Je la trouve adorable, et mon unique envie, Est de lui consacrer tous les jours de ma vie ; Je n'imagine pas de bonheur plus complet; Tout me déplaît loin d'elle, et près d'elle me plaît. J'abandonne gaîment ce que le sort m'enlève , Si , me prenant mes biens , il me laisse mon rêve , Et mes travaux obscurs, mais par elle applaudis, De mon pauvre atelier feront un paradis.

LE NOTAIRE

Sans doute ; si sa main dépendait d'elle-même ; Mais au père appartient l'autorité suprême.

Les pères, qui sont faits au rebours des amants. Prisent fort les écus, et fort peu les romans. Je crains pour votre amour une mésaventure , Et qu'un si noble trait n'amène une rupture.

GEORGE

Quoi! monsieur! je serais repoussé, pour avoir Fait en homme de bien, et rempli mon devoir!

LE NOTAIRE

C'est possible.

GEORGE

Tandis qu'un père de famille.

Si j'étais un coquin, me confirait sa fille !

LE NOTAIRE

Oh! le mot est trop dur; ce que permet la loi...

GEORGE

Et que dirait de moi celle que j'aime! Et moi, De quel air l'aborder ! de quel front intrépide Soutiendrais-je le poids de son regard limpide! Comment offrir un nom dont elle rougirait !

Quel amour demander à son mépris secret!

— J'aime mieux, mille fois, de mon devoir victime» Perdre ma fiancée et garder son estime.

Après l'avoir perdue, un pire ennui pour vous, ^]e sera de la voir au bras d'un autre époux.

GEORGE

D'un autre époux !

LE NOTAIRE

Mais oui. Quoil cela vous étonne?

La voulez-vous contraindre à n'épouser personne?

GEORGE

Je la connais, monsieur, et réponds de sa foi.

LE NOTAIRE

Je le veux ; mais le père imposera sa loi.

GEORGE

Oh! que me dites-vous?

LE NOTAIRE

La vérité.

GEORGE

N'importe !

L'honneur parle, et sa voix doit être la plus forte.

— J'accepte.

LE NOTAIRE

Est-ce vraiment votre dernier mot?

GEORGE

Oui.

LE NOTAIRE, s'approchant, et lui prenant la main.

Eh bien, c'est d'un cœur noble, et j'en suis réjoui. J'ai dû vous signaler le péril où vous êtes; Mais vous avez raison d'agir comme vous faites. Quel que soit le destin qui vous est réservé , Vous aurez droit d'aller partout , le front levé ;

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