LES CHARMETTES. 3S
Car je marchais à vos côtés, Et la joie était dans mon âme.
Tous deux, ô souvenir divin I Nous suivions une route étroite Que côtoie à gauche un ravin Et que borde un buisson à droite.
C'est au bord du même sentier Que Rousseau, gravissant la côte, \it poindre, au pied de l'églantier, La pervenche dans l'herbe haute.
Et cette maison dans les champs D'où l'on voit le glacier splendide Qui rougit aux soleils couchants.
Ainsi qu'une vierge candide;
Ce salon dont vos petits pieds Foulaient la dalle humide et nue.
Cette terrasse où vous grimpiez Au bout d'une verte avenue.
C'est la terrasse et la maison Où le philosophe morose Vécut une douce saison Au souille de l'amour éclose.
Le souvenir de ces beaux jours Charmait ses heures, les plus sombres.
Et dans son cœur vivait toujours.
Gomme une fleur dans les décombres.
Aimer, être aimé : tout est là;
C'est la loi, c'est pourquoi nous sommes ;
Celui que l'amour consola,
Braye les choses et les hommes.
S'il est blessé par quelques traits :
a Qu'importe? dit-il en lui-même ; Le ciel est bleu, l'ombrage est frais, La nature est belle, et l'on m'aime I »
Comme les coteaux éloignés Changent d'aspect et de figure Dans l'azur éclatant baignés.
Ou plongés dans la brume obscure.
Ainsi, par l'amour transformé.
Tout nous paraît meilleur ou pire.
Sans lui tout semble inanimé; Avec lui, tout semble sourire.
Mais celui que l'on n'aime pas Contre le sort est sans défense ; Voyageur sans but, ici-bas.
Chaque objet le blesse et l'offense ;
La haine et les ressentiments Étouffent ses penchants plus tendres ;
LES CHARHETTES. dt9
Comme un feu privé d'aliments.
Son cœur ne chauQe que des cendres.
Rousseau I tu grondes à tort Contre l'humanité traîtresse ; Plains-toi plutôt, plains-toi du sort Qui te refuse une maîtresse.
Pleure madame de Warens, Ta première et ta seule amie.
Et brise les tristes burins Qui gravèrent son infamie.
Auprès d'elle tu fus heureux :
Donc, tu fus meilleur auprès d'elle ; C'eût été d'un cœur généreux De l'honorer même infidèle.
Plus tard, un juste châtiment Vengea cette action mauvaise.
Et Jean-Jacques, l'ingrat amant.
Tomba dans les bras de Thérèse.
Quelle amertume dans ton sein, Lorsqu'en tes rêves fantastiques Passait un élégant essaim De jeunes femmes poétiques I
Puis ces fantômes enchantés S'envolaient, vision légère :
Banni du ciel, à tes côtés Tu retrouvais ta ménagère I
Je comprends, ô pauvre songeur, Oui, je comprends ta fièvre ardente :
Le génie est un feu rongeur.
S'il n'a pas une confidente.
Quant à la gloire, on n*est pas fier D'un nom qu'on garde pour soi-même ; C'est un joyau que l'on n'acquiert Que pour en parer ce qu'on aime.
Ah I si dans cette nuit d'été, A l'heure des langueurs secrètes.
Quand la lune aux molles clartés Glissait sous les feuilles discrètes ;
Ah! si madame d'Houdetot A tes vœux eût été facile, Si tes larmes... ou si plutôt Celle qui vient dans ton asile.
Si celle à qui le ciel bénin Donna, dans un jour de largesse, Un esprit mâle et féminin, Et la beauté d'une déesse ;
Si la blanche fille d'Érin,
Si la fée aux cheveux d'ébène,