A VIENNE
Messieurs,
C'est bien ici, dans cette ville pleine de souvenirs, au pied de ces collines que T Italie des Césai's avait choisies pour y étager ses riants jardins d'été, près de ce fleuve où se mirent toujours les ombrages des grands parcs, et qui court impatient de Lyon, la cité romaine, à Marseille, la colonie grecque, c'est bien ici que Ton comprend les origines du génie de Ponsard, l'ensemble de son œuvre et de sa vie. C'est ici qu'il a dû naître. C'est ici qu'il a dû se former, ce jeune et sérieux esprit, pénétré de toutes les influences du sol et des traditions lointaines. C'est d'ici qu'a dû partir, avec son premier poëme dramatique, ce Romain du xix"^ siècle, commençant ainsi que Rome consulaire à la dernière page de l'histoire des Tarquins, à L'honneur racheté de Lucrèce, à la première heure de la liberté.
MS BltMIBRS HdMMAGBS tlENBlTS
Ce fut un des bonheurs de Ponsard. Son éducation échappa aux dissipations et à la foule. Il 8*éleva devant b nature et devant ce passé, toujours présent, ces mcmiiments qui sont des témoignages et des tânoins» ces ruines qui sont redevenues une part de la nature immortelle. Le bruit de nos querelle^ littéraires était venu en s'affaiblissant jusqu'à lui. Il avait entendu dire que Fart ancien était condamné, que le progrès de la science historique répudiait la tragédie et ses formules d'un autre âge, qu'il y avait un nouvel art wppelé à rajeunir la convention du théâtre par la vérité et la faiH taisie. La fantaisie 1 le jeune poète ne comprenait pas lAea ce mot de la langue du xn* siècle, dépaysé dans la langue moderne. Quant à la vérité, quoi de plus vrai que cette Rome impérissable dont sa main touchait les vestiges, dont il parlait ici la langue avec les arcades du Fo^ rum, avec les débris du temple d'Auguste et de livie? Ne s'agîssaît-îl que de rendre au passé l'aspect familier du mouvement quotidien, le dialogue animé, le trait particulier du costume et des mœurs ? qui le pouvait mieux que lui? Représenter Rome vivante? il ne la voyait pas autrement. C'est ainsi qu'elle se montrait à lui, soit qu'il lût Tite-Live ou Suétone, soit qu'il lût Juvénal ou Virgile. II était prêt à transporter ses maîtres sur la scène, et, de même que madame Dacier, pour rendre plus fidèlement Homère, avait emprunté le style de Port-Royal traduisant la Bible , de même, pour ne rien mêler de trop moderne à l'expression de la pensée antique, Ponsard s'était formé une langue avec celle de Corneille et de Molière.
Ce fut ainsi qu'il écrivit sa Lucrèce; et quand il l'eut écrite, sans savoir s'il avait fait une œuvre éclatante, ou seulement une œuvre qui dût paraître devant le public,
il put se rendre ce témoignage, le seul qu'il ait jamais ambitionné : « J'ai fait une œuvre sincère. »
Modeste et précieux manusaût de Lucrhey je l'ai vu arriver devant le comité de lecture de TOdéon. Par quels chemins avait-il passé? Je ne sais pas; mais il n'avait trouvé aucune porte inhospitalière. L'amitié, qui l'apportait à Paris, n'avait pas demandé le chemin du Théâtre- Français : elle avait pris naturellement la route du quartier Latin. Et quelle amitié, vous le savez, messieurs 1 Votre ville privilégiée avait deux poètes nés dans une heure propice. Le même souffle qui avait passé sur Ponsard et sur Charles Reynaud n'en avait pas seulement fait deux enfants de la muse latine, il en avait fait deux cœurs à l'image de Gallus et de Virgile. Si jamais Charles Reynaud avait songé pour lui-même à la gloire littéraire, aussitôt qu'ileut reçu la confidence de Lucrèce inédite, aussitôt qu'il eut été frappé de cette force du vers sobre et plein de sens, de cette résurrection du vieux passé romain, toute vanité personnelle sortit de son âme généreuse et son ambition alla se confondre dans celle de son ami. 11 oublia qu'il était poëte, ou plutôt il ne s'en souvint que pour admirer plus profondément le rhy thme sévère de Lucrèce. Il savait la tragédie tout entière et ne voulait plus savoir qu'elle. 11 s'en était fait le rapsode enthousiaste. 11 la récitait partout. Partout les auditeurs se pressaient autour de lui dans ce quartier des Écoles où l'étude des jurisconsultes ne vient qu'après celle des poètes de la jeunesse ; et, tandis qu'à deux pas de l'Odéon, volets fermés, gaz à demi éteint, Charles Reynaud déclamait le songe de Lucrèce^ au-dessus, bien au-dessus de la salle restée célèbre, ouvrant sa fenêtre du côté du Luxembourg, rafraîchissant sa veille aux brises de mai déjà voisin, tra-
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vàillait ce cher et grand feuilletoniste qui a toujours été fidèle à Ponsard et qui a voulu être Fhôte de son agonie*
Lucrèce fut un triomphe. L'œuvre de Ponsard avait pour eOe de grandes chances. Elle était robuste, saine, virile^ et elle arrivait à son heure. Le combat des deux écoles allait cesser faute de combattants. L'ancien parti classique avait disparu. Casimir Delavigne devait bientôt mourir. Alexandre Dumas se tournait v^s le roman. L'illustre auteur des Burgraves se retirait fier et blessé sous sa tente. La place était libre. Ponsard venait naïvement la prendre, sans avoir choisi son moment, sans penser que sa pièce allait marqua une date dans l'histoire de nos démêlés lit* târaires, la date de Papaisement et de la fin des théories absolues, l'éclat de son succès le lui fit apercevoir. Il ne tint qu'à lui de croire qu'il avait voulu être un chef d'école. Aux q^plaudissements de la jeunesse qui saluait le poète nouveau se mêlaient, avec l'ardeur de la revanche, les acclamations des anciens partis vaincus, exaltés par les trois défaites successives du romantisme. La troisième était la soirée de Lucrèce; la première avait été ce coup de foudre dans un beau ciel d'été, le début de mademoiselle Rachel.
Avènement de la jeune Hermione, avènement de l'auteur de Lucrèce, ces deux avènements d'un art où la règle et la vérité reprenaient également leurs droits se répondaient directement à cinq ans de distance. Même sûreté de goût, même respect des grandes origines, même simplicité d'attitude, même franchise, même brusquerie d'expression, même idéal de beauté sans artifice et en dehors des grâces convenues. — Telle s'avançait l'admirable tragédienne du pas dont marcherait une statue vivante, * les bras accoutumés à la pose élégante du marbre, les
plis de la tunique à peine animés autour d'elle, l'œil brillant d'un feu sombre qui s'allume, le front, comme l'épi sous le poids du grain, penché sous le poids d'or de la pensée ; telle procédait la poésie de Ponsard, réglée sur un rhythme précis, ferme en son dire, calme et grave, parlant avec l'autorité de la sagesse qui ne change pas et l'accent profond de la prêtresse inspirée.
D'où vient donc que ces deux affinités supérieures n'allèrent pas sur-le-champ l'une à l'autre?... d'où vient qu'elles ne se rapprochèrent pas en se reconnaissant?...
Le jour de ses débuts, la jeune tragédienne avait fait un vœu cruel à la Fortune : elle lui avait promis de ne consacrer son talent qu'au passé, et c'était à ce prix, elle le croyait du moins, que la Fortune devait lui rester fidèle.
Le poète, en retour, avait l'orgueil inquiet et délicat de la timidité. Il avait besoin d'être prévenu. Il avait besoin de ce dévouement qui lui avait tout préparé jusque-là, et auquel il s'accoutumait naturellement..., il l'inspirait de même. Assurément il avait tracé la figure d'Agnès de Méranie en pensant à mademoiselle Rachel ; mais, sur le point de lui offrir ce rôle charmant et passionné, le plus beau peut-être qu'il ait écrit pour une femme, il craignit de ne pas trouver l'accueil auquel il avait droit de s'attendre. 11 pressentit la défiance et la froideur, un secret parti pris de ne rien hasarder, les suggestions d'un entourage travaillant en dessous. Pourquoi s'exposer à ces froissements et à ces malaises? Si le grand talent est une grande force, la confiance est une force aussi. Qui donc aurait eu confiance au succès d! Agnès de Méranie^ si ce n'étaient les acteurs qui avaient remporté la victoire de m. 26
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Lucficet Où étah la foi du puMic, si ee n'était dus crtte mène jeunesse qui avait retenu les mâles teçons de ftratos à Gollattnr bailleurs, que TOdéon ftit ou non en mesure de représenter dignement A§mh de Mirmmej POdéon n'avait-il pas porté asses haut la i^dre naissantede Poo-^ sard, pour que Ponsard à son tour le oountt de sa glmref L'Odéon joua A§ni$ de Métmnêy et la dette du poète fut ao^îttée. Il avait dmméau tfiéfttre une nouvelto œuvre démettre, supérieure dans txnite la seoimde partfe. Le tiiéfttrene luiavait rendu qu'un succès du prente soir atteint par les inégalités de la repréafmtatàon. Miis queHe représentation de tragédie n*eût para défectueuse, en iSA6, auprès de mademoiselle Raehel et de ses soknnitâs? Pmh sard tourna de nouveau les yeux vers la grande fngédienne et vers la Comédie-française.
Le dirai-jef U y a deux natures d'ei^ts qui s6 par-tagent le domaine du tbéfttre. Les uns, souples et adroits, ont en quelque sorte leur talent dans la main comme un instrument qu'ils manient à leur gré. Ils se possèdent. Ils savent leur mesure. Us y ajoutent tout ce qu'ils s'assimilent. Ils peuvent tout entreprendre et réussir à tout. Us tirent d'eux plus qu'il ne leur avait été donné. Mais quoil si ce qu'ils produisent est supérieur à leur talent, qu'importe qu'ils soient eux-mêmes inférieurs à leur œuvre?
D'autres — et le grand Corneille était l'ainé de la race — d'autres ne sont pas maîtres de leur génie. Ils ont, comme disait Boileau, un démon auquel ils appartiennent, qui les emporte dans la nue ou les abandonne à son loisir. Démon sublime quand il dicte les <t Qu'il mourût I » sa malignité s'est bien amendée depuis deux siècles. Il abandonne moins brusquement, sans doute.
ceux qu'il n'emporte plus aussi haut, toutefois il n'a pas cessé d'être leur tyran. Il fait leur force et leur grandeur; mais ils ne pejLivent rien ajouter à cette grandeur par artifice et par industrie. Ils né dirigent pas comme il leur plaît cette force qui n'obéit guère. Leur génie est une autre forme de leur conscience. 11 en a le caractère inflexible et ne se prête pas davantage aux accommodements. Ne demandez pas à Corneille une Bérénice qui ressemble à madame Henriette d'Angleterre, ni un Titus qui ressemble à Louis XIV. C'est en vain que Madame a voulu être comprise, le grand poète ne l'a pas entendue et se perd inutilement dans les recherches d'une histoire dont personne ne se soucie. Ponsard se demandait à lui-même un rôle pour mademoiselle Rachel ; il ne comprit pas son propre désir : il ne comprit que le mouvement d'enthousiasme qui le poussait à soufller la vie sur les morts de la grande époque révolutionnaire, et il se trouva surpris -^ tout le monde l'avait deviné cependant — de ce que la fière Melpomène n'osa pas échanger son diadème de camées antiques contre le bonnet normand de Charlotte Corday.
Charlotte Corday! Tout Ponsard est dans cette grande et mâle étude dramatique, comme il est dans ce mécompte imprévu et si aisé à prévoir; mais l'ingénuité, l'ingénuité de Corneille et du génie, était le fond de sa forte nature. En dehors même du but qu'il s'était proposé et qu'il ne pouvait pas atteindre, que de raisons pour ne pas s'arrêter à un sujet de ce genre 1 Lucrèce devenue suspecte au pouvoir plus contesté et plus ombrageux^ Agnès de Mèranie supprimée ou écartée à cause de ses imprécation» contre Rome pontificale, son théâtre interdit, tous ses intérêts en soufirance, auraient dû l'avertir qu'il n'est pas pru-
dent de donner la réplique dur là «cène ux passions politiques. Je sais bien qu'on entrait alcM^ dans des tempe nouveaux. La royauté avait disparu dans un.iOKage, rimaga (te la république était remblëme et le sceau de TÉtat. n jblj avait plus rien de séditieux à joumtrer une Bstoire qiû ne semblait plus une menace. Touttfois était-il si £fficite de soupçonner que la société firançaise, surprise par tesévé» Mments de 18i8, ne traversait pas la ntualion sans quelque autre pensée? Ne sratait-on pas au mdns que, si la' Jeune démocratie rassurait les ei^ts par sa dâDonooe, rinquiétude vwait de plus loin et se réveillait au souvenir de Tandenne légende révolutiranairef
Les faniftmes du poète allaient eflBrayer te puUic, qu'A ne dut jamais Soigner. On le lui disait. Oljgeclioiis inutiles. Le sujet s'était emparé de lui. La possession avait commoicé. Il ne pouvait plus renoncer à son de8sein« D'ailleurs, que cborchait-il dans l'art? L'union de la grandeur et de la vérité. La vérité, la grandeur étaient là, dans cette teirible et héroïque époque, assez loin pour que la vérité eût déjà sa grandeur, assez près pour que la grandeur n'eût rien perdu encore du caractère de la vérité. Et puis il l'abordait, cette histoire de la première Révolution, avec une sérénité, avec un charme de sympathie incomparables. Comment eût-il pensé que son œuvre pût servir de terrain aux passions ardentes, lorsque luimême était au-dessus de toute passion, ou du moins lorsqu'il n'avait d'autre passion que le patriotisme? C'est pai* l'amour de la patrie, par l'amour de la terre sacrée, qu'il entre en commerce avec les vaincus et avec les vainqueurs, avec les persécuteurs et avec les victimes. L'Elysée des anciens confmait à leurs enfers, la Charlotte Corday de Ponsard est comme un Elysée de la Révolution. Ils y
revivent, ces morts frappés tous avant le temps, mais calmes, pacifiés, entourés d'un rayonnement qui suit leurs ombres. Ils revivent, et le poëte passe au milieu d'eux en les admirant. Ils ont tant de côtés qui répondent aux délicatesses de son esprit! Ceux-ci sont girondins, épicuriens gracieux qui avaient rêvé la république comme une aristocratie des intelligences et qui causent de la nouvelle Athènes dans le salon de madame Roland, ainsi que les Grecs du temps de Périclès dans le boudoir d'Aspasie. Cette jeune fille est une petite-nièce de Corneille. Elle lit Jean-Jacques Rousseau, seule, devant la moisson que quitte le faucheur, devant le soleil adouci qui se couche. Et, quand elle apparaît à Barbaroux pour lui indiquer son chemin, parlant comme lui la douce langue de Théocrite ou d'André Chénier, l'entretien qu'ils échangent dans la campagne silencieuse est une églogue antique.
Est-ce tout? Non. Le poëte n'est pas descendu parmi les limbes du passé pour n'y converser qu'avec les ombres pures. Aussi bien la main qui tue appelle la poitrine frappée. Au bout du couteau de Charlotte Corday, il y a nécessairement Marat, et Ponsard ne recule pas devant ce triumvirat proscripteur : Marat, Danton, Robespierre. Mais quoi! les proscripteurs sont eux-mêmes des victimes désignées. Le crime de Charlotte Corday n'est qu'un crime inutile. La mort a déjà mis la fièvre sur Marat. Elle étend la main vers Danton, et, lorsque Danton sera tombé, elle arrachera bientôt l'appareil qui soutient la mâchoire brisée de Robespierre. Ce n'est pas l'effroi, ce n'est pas non plus la colère qui plane sur le drame impartial de Clmrlotte Corday ; à côté de l'admiration, c'est la pitié. On a dit de Racine qu'il a peint les hommes tels qu'ils sont, Corneille tels qu'ils devraient être ; Ponsard a
pdnt les hoimnes de la Révolution tels qu'ils ont voulu être, et pas un d'eux ne récuserait le tânôi^Mige qu'il a rendu de lui devant la juste postérité.
Pour Ponsard» la Révolution est ce que fut XlUêàe pour les maîtres de la tragédie grecque. A sdae ans de distance de Charlotte Corâayy après Hwmce M Lj/die, car il j eut un jour enfin où mademoiselle Rachel entra, pleine de charme et de séduction, dans une idylle de Ronsard, — rira qu'une idylle, il est vrai, — la paraphrase de la douce chanson du poète romain, Dtmecgraim etWÊ^ si souvent reprise par Molière;
Après Vlyuey ce chant de XOdysUe traduit avec bonheur dans sa grâce pastorale et primitive;
Après VHannêwr et f Argent, cette comédie si simple et si forte, dont le premier acte est taillé sur le modèle du Mùmukrope et où court dans toute l'œuvre le même grand souffle de passion et de probité ;
Après la Bourse^ cette haute leçon de morale, qui valut à votre bien-aimé compatriote l'honneur public d'un remerciaient venu du trône ;
Après Ce qui plait aux femmeSy ce jeu du poète qui remettait la main sur le clavier de son talent, et s'assurait qu'il n'avait pas perdu le rhythme du vers lyrique en s'essayant à la prose.
Quand il revint résolument à la grande œuvre du théâtre, renouant à la plus belle part de ses jours passés sa vie recommencée sous de charmants auspices, le sujet qui se présente à son esprit fut en quelque sorte une suite de Charlotte Corday. Au moment où la toile tombe sur Charlotte Corday j Danton va mourir, et le gouvernement de la France va se nommer la Terreur ; au moment où le rideau se relève sur le Lion amoureux y Robespierre est
mort à son tour, et la Terreur se dissipe comme une vision qui passe. La France athénienne était tombée avec grâce sur Téchafaud de madame Roland, elle renaît avec la fièvre du plaisir dans les soirées de madame Tallien. Même début des deux ouvrages, même rêve d'une république élégante, tempérée par le goût des choses de l'esprit et par le charme de la beauté reprenant son irrésistible influence. Entre les deux pièces cependant, Ponsard croyait que sa foi politique avait fait une large évolution. Girondin dans Charlotte Corday^ était-il en effet devenu montagnard dans le Lion amoureux? Ni l'un ni l'autre. 11 n'avait jamais été que le fidèle écho de tous ses personnages. 11 n'avait parlé qu'avec leur langue, pensé qu'avec leur pensée. Cette fois pourtant, il avait peut-être plus mis de lui-même dans le héros du Lion Amoureux^ et, s'il l'a fait moins vrai au point de vue de l'histoire, il Ta rendu plus vrai au point de vue humain, âme vibrante, âme éloquente et profondément remuée.
11 les avait connus, ces découragements qu'il a prêtés à Humbert, ces surprises, ces défaillances, ces démentis soudains que nous donnent nos faiblesses, ces contradictions que jette ironiquement la vie à la foi de nos principes. II avait eu ces désespoirs et ces colères, ces mouvements de révolte et ces eflbrts pour se reconquérir. Vainqueur enfin, et rendu à lui-môme, au travail, il en fait l'intérêt de son drame. 11 traduit ces luttes malheureuses dans des vers d'une beauté, d'une force pénétrante, d'une intensité d'accent que son inspiration n'avait pas encore atteinte. — Hélas! et celui qui tire du fond de ses entrailles le quatrième acte du Lion amoureux^ cette éloquence courroucée et vivante, est peut-être marqué d'un signe funeste sur le livre de la vie! Il souffre. 11 se
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confie à la science, qui le rassure, alarmée elle-même, hésite à force de tendresse et s'avoue en secret qu'elle espère contre toute espérance.
Quoi donc! au momrat de rentrer dans là carrière, le vùnqueur des journées de Lucri^y d'Agnig de Mira^ nie y de CharloUe Carday^ de FHanneurêt t Argent y serait obligé de se retira à l'écart I L'œuvre qu'il préparait pour son retour, qu'il avait ébauchée par tant d'^ddroits, qu'il pressait avec une ardeur fiévreuse, ne sortirait pas lu^evée de ses mainsi N(ml Si la mort était déjà sûre de sa proie, elle recula devant ce courage qui ne lui laiœait pas de prise. La vie s'était réfugiée au cerveau et au cœur. C'est là qu'elle restait tout entière. Le cœiir palpitait, épanchant ses bouillons généreux dans l'action passionnée du drame. La tète conduisait le travail de la nuit et du jour ; le reste obéissait. Ponsard était debout à l'heure voulue. Il arrivait le premier parmi nous. La dent de la douleur pouvait lui arracher un muet tressaillement, lui mettre à la paupière une larme furtive; elle ne Tempêchait pas de suivre et de conseiller nos études, d'aider à cette laborieuse transformation du drame écrit en un spectacle réel, en une imitation animée de la vie. Rien d'aigre n'altérait sa patience, pas plus que rien d'amer ne passait dans son œuvre lumineuse et sereine. Toujours le même don de grâce et de sympathie, toujours la même équité, le même charme d'esprit, le même langage courageux, élevé et loyal. Avec Quiberon pour dénoûment, la pensée générale du Lion amoureux n'en est pas moins une pensée de concorde et de conciliation. La vérité n'y perd rien de ses droits. Chaque parti se reste fidèle à lui-même, et l'historien convaincu s'affirme en justifiant la loi sévère. Mais les vainqueurs et les vaincus
A LA MÉMOIRE DE PONSARD. h09
sont dignes les uns des autres. Ils ont appris à s'estimer comme d'héroïques adversaires. Émigrés et conventionnels se sont reconnus de la même race en se combattant.
Quel succès que celui du Lion amoureux ! Quel enthousiasme après la véhémente sortie d'Humbert contre la réaction thermidorienne 1 Quelle joie pour les amis de Ponsard I pour ceux dont la vieille affection datait avec lui de Lucrèce^ et qui lui avaient préparé cette belle fête en le rendant au travail par le bonheur;
Pour ceux dont l'amitié plus nouvelle avait l'élan et l'ardeur des jeunes dévouements ;
Pour cet esprit charmant qui devrait être avec nous, qui nous manque parce qu'il souiïre, mais qui n'en a pas moins la première place dans cette touchante cérémonie, la place des absents cherchés par tous les yeux ;
Pour celui dont vous venez d'entendre les beaux vers pleins de larmes, pour ce poète, jumeau de gloire de votre poète, né une heure après lui, et qui s'est toujours écarté devant son aine avec une abnégation sans exemple, qui en a aimé les triomphes comme les siens propres et qui s'arrache aujourd'hui au deuil le plus sacré, sûr qu'une chère ombre ne lui reprochera pas ce dernier sacrifice fait à une piété plus que fraternelle!
Quelle joie pour le pays lettré d'avoir recouvré le dernier rejeton de la souche de Corneille, le seul représentant du poème tragique dans les jours où nous sommes, le seul qui pût relever la tragédie moderne à la hauteur des grands essais de la comédie !
Quelle joie pour le poète lui-même, qui se revoyait dans toute sa gloire et qui en reportait le juste hommage à la jeune et vaillante compagne de son existence renouvelée I
Enthousiasme de toutes parts, acclamations du par-
M DBKlflBRS ttOMMàGgg IBMDUS
terrât ijn^latidineiiieiits des kigest el de odle où des BMiDS Impériales iq^lendimieot en quelque aorle m nom de toiiie la Franoft. GonqUei le petit Mnbn à qui de tds orgueila rat été réeenrésl Poosard lea % épramrés avec flurabradaiioe. La triste M de la destinée hnaïaîiie ne lui devait {dus que le labeur sans plairir et la donksor sans trèf e. Dès le lendemain dn Liom mumtnujt, û était à la tlche. Il écrivait GëUlie^ oe monologne épique, oft la poésie prête sa forme nugesturase et impérissable à la libre science.
Ahl si le Tbéâtre-fhinçais n'a pas eu les débats de Penssrdt il a en ses dernières années et les a bien eues tout entiires. Cest pour nous qu'il a oourageusemeot tenu la plume jusqu'à la fin. Cest pour nous qu'il a arraché ses plus beam vers à ses angoisses et mêlé les sueurs de stm dernier travail à celle à» son agonie. Mais je parle de son agonie IcH-sque tout parle id de résurrection et de fête, lorsque le poète que nous glorifions ne compte plus avec les misères de l'existence terrestre, quand ce corps, que nous vous avons rendu et que vos pieuses mains ont déposé dans le sol natal, en ressort bronze et statue.
Arrière donc les tristes souvenirs! Entre dans la vie immortelle, ô poëte affranchi de notre lourd fardeau de peines et de souillures ! Jouis de tes maux qui ne sont plus, de l'éternel repos qui te doit être si doux, de l'admiration sans mélange qui t'environne I Jouis de ta gloire, ô penseur dont le regard semble encore sonder les profondeurs de l'histoire. Médite et rêve. Continue ton œuvre dans l'attitude familière où nous t'avons connu, où nous t'avons aimé, où le sculpteur sincère et digne de toi a reproduit ta fidèle image.
Reste le poêle de bon conseil et de bon exemple. Une génération s'élève du milieu de celle qui s'en va. Une jeune race monte partout en sève. De tous côtés s'éveillent les talents nouveaux. Combien sont-ils? Ils sont une foule. Ils viennent! ils viennnenl! ils sont venus. Apprends-leur à ne pas se jeter dans l'art comme dans une mêlée, à ne pas dédaigner l'étude patiente et qui compte avec le temps. Rappelle-leur que l'esprit est comme le chêne robuste, et porte d'autant plus fièrement sa cime vers le ciel qu'il pousse plus profondément dans le sol ses racines mystérieuses.
Enseigne-leur le respect du passé, père de l'avenir.
Dis-leur que l'art n'est grand qu'à la condition d'élever les âmes, et que, pour élever les âmes, il faut tenir haut la sienne ; qu'à ce prix le poète qui meurt renaît transfiguré comme toi, que son image devient une image publique, objet d'émulation salutaire, cher et légitime orgueil de la veuve qui se souvient en son cœur, titre de noblesse pour l'enfant qui grandit, titre d'honneur pour la cité tout entière.
Heureuse, ô Ronsard, la ville où tu es né ! Tu l'as rendue fière entre les villes de la mère patrie. Tu les a vaincues en son nom, et c'est par toi qu'elle a remporté le laurier de Sophocle aux derniers jeux olympiques de la France littéraire.