‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 157 sur 422 · ATTRIBUÉE A FÉNELON · texte numérisé non relu

ATTRIBUÉE A FÉNELON

ToLT a été (lit sur Féiie ion , <M les élonos de sfs érrils c-ornmf de ses vertus sont épuisés, l'on de noms ont réuni plus de suHragos, et se sont

« M. ilr lin.iloiii,,.. uioil .••vri(U.' <!.> Tn.>.-s .M. IKi:; , Misna <■(• miin.-uu dans !.• .laiinuil ilrx Drlxils ((«, lit il 20 orlol.r.- 1802, a riicnisKin iruiM- iiiinoiic' i\'()lùirri-s choisis de Fciit'lnii «lu'i.i. N.'uuil .lc|puhll.'i. Il liil [...ilii-clis Vtlaïujes ,!.• irl illiisliT .iilii|ii.', I. III , Ib-.'N, 1' t; fl -m^

acquis un plus grand nombre d'admirateurs sincères. Il n'est pas un seul homme de génie qui ne s'iionoiàt d'avoir composé ses ouvrages, comme il n'est pas un seul homme vertueux qui ne désirât l'avoir eu pour ami. Les disciples de toutes les religions , les hommes de tous les partis se confondent ici dans les mêmes hommages ; et, d'un bout de l'Europe à l'auh-e, on ne trouveroit pas une seule voix qui n'applaudît à ce vers si naturel et si vrai d'un de nos meilleurs poètes :

Son goût fui aussi pur ipie son ame étoit belle. (Fontanes.)

Mais une chose très-digne de remarque , et que jusqu'à présent nous n'avons pu guère exjiliquer , c'est la dévotion qu'ont toujours conservée pour lui les indévôls mêmes; c'est le culte que lui vouent ceux mêmes qui ne veulent plus de culte ; c'est que les philosophes se soient passionnés pour un homme qui a passé sa vie à déclarer la guerre à tous les philosophes passés, pi'ésens et futurs ; c'est de voir les athées se prosterner devant ses images, en dépit de son beau traité sur l'existence de Dieu , et tous les anti-prêtres s'extasier pour un prêtre dont ils blasphèment la religion, et dont ils bafouent le ministère. Toutes les académies le célèbrent avec autant d'enthousiasme que s'il eiit été chimiste. Les baladins l'ont transporté sur le théâtre ; les défunts théophilantropes le chantoient dans leurs temples décadaires ; tous les cosmopolites de profession, tous les docteurs économiques, tous les maniaques sentimentaux dressent des chapelles en son honneur , et le placent sur le même autel avec Jean-Jacques. Il n'y a pas même jusqu'à ces hommes qu'on n'appelle plus par leur nom, tant il est odieux, qui ne l'aient inauguré dans leurs repaires , après lavoir jilus dune fois llétri dans leurs tribunes d'une mention honorable. Quoi donc! et (jnel peut être ici le but de tout ce monde-là? Vondroient-ils par hasard nous faire prendre le change? voudroient-ils nous donnera entendre que ce grand homme leur ap[>artient , qu'il a liensé comme eux, et qu'ils ont droit de le revendiquer connue un de leurs confrères?

On seioil tenté de le croire , et il est même diflicile de [)cnKer autrement , pour peu qu'on conudisse leur style et leur jargon , leur esprit et leur lactique. De là ce refrain éternel : La re/if/ioii. (le Sucmle et de Fénelon , la religion de Fénclmi et de Mnrc-Auri'le ; de là ce vernis de tolérance dont ils enduisent tous ses éloges , sans i'\pli(|ucr jamais où ïi'arrêla celte tolérance.

DE LA TOLÉRANCE ATTRIBUÉE A FÉNELON

Ils ne disent pas crûment que Fénelon fut incrédule , la calomnie scmit tiop ^^rossière, mais qu'il fut tolérant : et comme on sait que , par ce mot , ils sous-entendent un déiste , un indifférent en matière de reli{j:ion , et tout au moins un homme dont la foi n'est pas tro|) robuste , il est clair qu'ils ne rap[)liquent avec tant d'ailectation à l'archevêque de Cand^rai , que po\u' jeter sur ses sentimens leligieux un nuajre trompeur : et ce qu'il y a de remarquable, c'est de voir ici des hommes attachés à la religion, séduits par tant d'honneurs, et enchantés de tant de complimens , s'extasier également sur sa tolérance , sans se demander à eux-mêmes ce que l'on entend par ce mot , sans se douter un instant du venin qu'il renferme, de l'équivoque qu'il présente, de l'intention pertide qui l'a mis en vogue , et du danger qu'il y a de l'accréditer.

Pour moi, qui, depuis long-temps, ai sur le cœur cette tolérance de Fénelon, quoique je sois tout aussi tolérant qu'un auh-e, je somme ici les philosophes de s'expliquer sans détour, et de répondre calégoriquement en quoi , comment et pourquoi ils l'ont déclaré tolérant.

Prétendent-ils parler de sa bonlé, de sa douceur , de sa chaiitéet de son indulgence ? Vraiment , sous ce rapport , personne n'a été plus tolérant que P^énelon. Qui mieux que lui a prouvé qu'il falloit embrasser tous les hommes dans une fraternité universelle, qu'il faut que chacun préfère sa famille à soi , sa patiie à sa famille, et le genre humain à sa patrie? Qui mieux que lui a montré que l'esprit de persécution n'est point celui de l'Evangile , et que , s'il faut supporter dans nos frères jusqu'à leurs vices , il seroit inconséquent de ne jias supporter leurs erreurs ? Qui mieux que lui a rendu la religion aimable , et la piété intéressante , par l'onction de ses discours et l'ascendant de ses exemples ? Quel calme dans sa vie ! quelle égalité ! quelle simplicité ! quelle tendresse pour les pauvres! quelle compassion pour les malheureux! quel heureux mélange d'élévation et de modestie,, de zèle et de condescendance? Ah ! malheur à celui qui n'aimeroit pas Fénelon , et qui ne seroit pas attendri du spectacle de sa vie , comme les yeux sont enchantés à la vue d'un beau jour ! Mais qu'a tout cela de commun avec la tolérance , dans le sens que les philosophes attachent à ce mot? En quoi cela ressemble-t-il à tout ce vain tolérantisme dont ils se servent pour masquer leur irréligion? Ne sont-ce pas là plutôt des vertus chrétieimes et sacerdotales , auxquelles la philosophie n'a que

faire? N'est-ce donc pas sa ndigion même qui les lui inspira? ne les puisa-t-il pas dans les principes de sa croyance et dans l'esprit de son ministère? Prétendroient-ils lui faire un titre d'iucréilulité d(' ces qualités mêmes qui font la gloire de son état? et ne scroit-il pas plaisant qu'ils voulussent nous !<• doimer pour philosophe , par la raison qu'il fut un bon chrétien, un bou prêtre et un bon évêfjue?

Mais s'il leur plaît d'ai)peler tolérance , la bonté, la douceur, et cette sensibilité touchante, vrai caractère de Fénelon, pourquoi s'arrèlentils en si beau chemin? Pourquoi ne pas mettre aussi au rang des philoso[thes tolérans, tous ces grands honuncs auxquels la religion a élevé des autels , et qui , sous le rapport de la douceur et delà charité, mériteroientbien plus que Fénelon les hommages de la |)hilosophie ? Quels traits plus beaux a-t-il dans sa vie, que ceux qui eml)ellissenl la vie de ces héros a<lmirables de l'humanité dont l'Eglise se glorifie ? La condescendance de Fénelon pour les sectaires a-telle quelque chose de plus touchant que celle de saint P^ancois de Sales ? Sa compassion pour les malheureux mérite -t-elle plus d'éloges que le dévoùment de saint Charles au salut des pestiférés ? et son esprit de miséricorde n'est-il pas encore loin de cette immense charité de Vincent de Paul , père et ami de tous les prisonniers , de tous les galériens , ouvi-ant son cœur à toutes les misères ainsi qu'à tous les repentirs? Cependant quel philosophes'avisa jamais de les appeler tolérans ? et comment se fait-il que F'énelon soit l'humain , le sensible, le tolérant par excellence ?

On a beaucou[) cité et relevé , comme une chose unique et extraordinaire, le trait de Fénelon , s'adressant à Louis XIV pour le prier d'éloigner des missions qu'il lui confioit tout appareil militaire , tout moyen de rigueur ; et c'est de la surtout qu'on est parti pour lui expédier un brevet de tolérance. Mais citeroit-on beaucoup de missionnaires qui n'aient pas partagé à cet égard les sentimens de Fénelon, et qui eussent voulu se servir des dragons pour faire des prosélytes ? Les philosophes voudroient-ils nous faire entendre que les missionnaires de ce temps-là étoient autant de soldats qui prêchoient les armes à l;i main? Mais si ce trait sultit pour mettre Fénelon au rau"- des tolérans , pourquoi ne pas y mettre aussi Mascaron et Fléchier , tout aussi recommandables que Fénelon par leur douceur et leur charité envers les Profestans , et dont les Icllres pastorales relatives aux Réformés sont des modèles

DE LA TOLERANCE ATTRIBUÉE A FÉNELON

fiiigenitus , tant décriée par les philosoplies , fini dévoient nous donner de bien autres cons-

d'éloquence el d'onction , plus honorables encore à leur ame qu'à leur espril? Pourquoi ne pas y nielti-e ce Hossuet lui-nièuie , auquel ou affecte tant d'opposer Fénelon ? N'avoil-il pas aussi pour maximes , que les partis \io!ens ne sont pas des moyens de persuasion, et d'Alembert lui-même ne lui rend-il pas cette justice ' '/ Sa conduite ne fut-elle pas conslammenl d'accord avec celte maxime, et employa-t-il jamais contre les Calvinistes d'autres armes que celles de la douceur , et d'autre force que celle de sa logique? Cependant voyez, dans les rapprochemens continuels que les philosophes ont faits de ces deux grands hommes , comme ils ont soin de mettre en opposition la vertu de l'un et le génie de l'autre, la douceur de l'archevêque de Cambi'ai , et rim[)éUiosité du zèle de l'évèque de Meaux , la tolérance du premier , et l'intolérance du second : manège hy[)ocri'e , dont le but est de rendre la religion de Bossuet odieuse, afin de mieux rendre celle de Fénelon suspecte , et de nous insinuer , contre toute évidence, que les principes de celui-ci étoient aussi souples , maniables et accomniodans, que le zèle de celui-là étoit dur , rigoureux et intraitable.

Plus je rédéchls, et plus je me demande avec surprise à quoi tient donc celle grande fortune que noire Fénelon a faite parmi les philosophes, el par quel bout ils peuvent le prendre pour l'enchâsser tant bien que mal dans leurs reliquaires ? De q\ielque côté que je l'envisage , je ne vois en lui que l'anlipode de ce que l'on appelle aujourd'hui philosophie el tolérance. Si je le suis dans ses i)remiers travaux , je le vois successivement sortant du séminaire de Saint- Sulpice , et conservant toute la vie l'esprii de cette congrégation, si mal notée sur les lablettes philosophiques ; prêtre habilué de la communailé du même nom , que les philosophes ont toujours regardée comme le foyer du cagolisme ; supérieur des Nouvelles -Catholiques , autre communauté fondée sur l'esprit du prosélytisme , lequel , au jugement des philosophes , est synonyme de fanatisme ; chef des missions royales de la Saintonge et de l'Aunis, emploi qui auroit du le perdre à jamais dans l'esprit (les philosophes. Si je le considèi'e dans ses sentimens , je le vois un des prélats de France le plus entiché de l'infaillibililé du Pape , opinion qui doit paroître d'autant plus ridicule aux yeux des philoso|)hes , (piils se croient seuls infaillibles ; un des plus zélés défenseurs de la bulle

' lAoye df Uiissiiil , lu iIcKiiil l' Ai uili^inio (iHiiiiijs.-.

litulions ; s'égarant dans les maximes de l'amour pur ', mysticilé sublime, si éloignée de la rampante grossièreté de l'égoïsme que préconisent les philosophes ; se rétractant , après sa condamnation , avec autant de promptitude que de solennité , et se montrant , suivant ses expressions , aussi docile que la dernière brebis du troupeau , ce qui auroit dû le brouiller irrévocablement avec les philosophes, qui ne reculent jamais , et pour lesquels dire : J'ai tort, est une chose impossible ; un des amis les plus ardens et les plus sincères des Jésuites, de ces hommes tant accusés par les philosophes de l'esprit de domination et d'intolérance; un directeur des plus consommés dans la vie intérieure, vie étrange et inintelligible |>our des philosophes qui ne vivent que \rmv le public ; un professeur de dévotion , qui recommande à un de ses disciples de ne point se laisser ensorceler par les attraits diaboliques de la qéoiaétrie , qui éteindroit en lui l'esprit de çp'ace '- : blasphème s'il en fut jamais , dans un siècle qui s'est laissé ensorceler par les attraits des mathématiques ; enfin un directeur de la conscience d'un roi , auquel il ose demander s'il s'est servi de son autorité pour rendre l'irréligion muette : demande impardonnable , et vrai crime de lèsephilosophie au pi'emier chef.

Il me send)le donc que , si jamais il y avoit un homme moins fait pour plaire aux philosophes, c'étoit sans doute ce sulpicien , ce convertisseur , ce zélateur des âmes , ce missionnaire royal , cet anti-jansénisle , tout dévoué à la cortqiagnic de Jésus. Qu'ils nous l'eussent donné pour un dévot mystique , pour un piétiste visionnaire , un ullramontain décidé , un théologien gothique, nous am'ions pu peut-être les entendre ; mais le travestir en philosopb»; moderne , en prédicant d'humanité, en philantrone patelin , en vérité, si c'est pour rire, la plaisanterie est Irop forte , et si c'est sérieu\ , l'extravagance est trop palpable.

Mais peut-être qu'ils ont trouvé dans ses

' Nous nvons remarque'' ailleurs (|ue VViielon, ii pi'dprelucul parler, ne sVloil point égaré quant un Joiid cli' la doctrinr, mais seulement c/annl aux ej-prrssion.i de son livre, ■s a l'exaclilude riijoui'euse de lu iiR-luoil hii-iiiènie (|ur le di^saveu le u'aviiil point MO une rélrarluconsisle a reconnollre qu'on a ci u «loctrine. (Voyez. l7/;.s7. ////. </*' n. iH et 92.). Il nous a semlih- utile tie ■vution , pour i orriijer te que le langage |ii'iif iiMiir iri ,1e moins exuet. — * Voye; r.s spirilucllc.-i, l. Viii , i<. 519.

1 n'i'lo oloiiie.

Icnl \r.ii conrori De la l'énelon

Iilic et

sini ère de son remeiit dite , qu nienl une fnua:

DE LA TOLÉRANCE ATTRIBUÉE A FÉNELON

lori

écrits quelques nuixinies équivoques , quelques principes mitigés dignes de lui niéiilcr les honneurs d'un indidereal, et le relief d'un tolérant systématique. En ce cas-là , qu'ils nous les montrent , qu'ils nous apprennent où est le dognte de l'Evangile qu'il ait rayé de son symbole, quelque incompréhensible qu'il soit , ou quelque dur qu'il j)aroisse ; qu'ils nous disent en quoi sa doctrine difVère de celle de tous les docteurs , de tous les prédicateurs qui l'ont précédé , et de tous ceux qui l'ont suivi. Ouoi donc ! n'a-t-il pas toujours mis en principes une religion essentiellement exclusive, qui a seule le privilège d'être la \érité , et aussi opposée à l'erreur que la lumière 1 est aux ténèbres ? N'a-t-il pas consacré , comme le fondement de toute sa doctrine, qu'il n'y a point de milieu entre le catholicisme et l'athéisme , si l'on veut être conséquent? Enfin , je défie tous les tulérans de la terre de citer une seule ligne de ses écrits qui puisse jeter le plus léger soupçon sur l'inflexibilité de ses princii)es , un seul mot qui les autorise , ni de près ni de loin , à l'inscrire dans leurs dyptiques ; et si j'avois quelque conseil à leur dc>nner, ce seroit de finir le plus tôt possible cette comédie , et de bien se convaincre que , pour leur propre honneur, ils n'ont rien de mieux à faire que de chasser promptement de leur Olympe iintolénnU qui a le plus contredit leur morale et désavoué leurs maximes.

Ils nous diront peut-être qufl c'est l'auteur du Télémaque , et non le théologien qu'ils revendiquent : mais il est aisé de leur montrer que le premier ne leur est pas plus favorable que le second. Sans doute que si l'amour de l'humanité , si le désir de rendre les rois sages et les peuples heureux , si l'art d'instruire les uns sans insolence et les autres sans fanatisme , annoncent un homme tolérant , personne ne le fut plus que Fénelon. Mais est-ce donc là ce qui le rend si recoinmandable aux yeux des philosophes? et , s'ils veulent être justes, n'est-ce pas plutôt par là qu'il diffère d'eux? Quel livre est plus éloigné de leurs systèmes destructeurs, de leurs gigantesques projets , et de leurs maximes abusives de liberté et d'égalité ? Quel livre met plus de frein à cette indépendance d'opinions qui constitue l'esprit philoso|)hique du dernier siècle, et réunit davantage à la douceur des sentimens l'inflexibilité des principes? N'est-ce pas là qu'on voit un honnne qui ne compose jamais avec la religion , avec le culte qu'on doit à Dieu , auquel il faut également soumettre le cœur comme l'esprit? N'est-ce pas

là que tous les impies sont voués , sans miséricorde , aux peines éternelles ? N'est-ce j)as là qu'il daume, non-seulement les hypocrites et les avares , les parjures et les ingrats , mais encore les philosophes idulûires d'eux-niênit'S , épris de leur vaine sagesse, et s'enorgueillissant de leurs prétendues vertus ? N'est-ce pas là qu'à la sombre lueur des flammes du Tarture, il leur découvre l'illusion de toutes ces vertus, qui n'ont point eu le culte de tu divinité pour principe et pour fin ' ? vertus qui , séparées de Dieu , ne sont aux yeux de Fénelon qu'un orgueil impie. Et s'il parle ainsi des faux sages qui oublient Dieu , qu'auroit-il dit de ceux qui se déclarent ses ennemis et lui font une guerre ouverte ? S'il traite si rigoureusement les anciens philosophes pour leurs fausses vertus, qu'eût-il donc fait de ces philosophes modernesavec tous leurs vices ? et n'est-ce pas à eux un excès de générosité et même d'abnégation , de vanter comme un modèle de tolérance celui qui les envoie impitoyablement au fond des enfers?

Il est vrai que Jean-Jacques ne lui a pas pardonné. « Les âmes aimantes et douces , dit-il » dans ses Confessions , ne croient guère à » l'enfer; et l'un des étonnemens dont je ne » reviens pas , est de voir le bon Fénelon en » parler dans son TêU'maqne , comme s'il y » croyoittout debon : mais j'espère qu'il men- » toit alors; car enfin , quelque véridique qu'on » soit , il faut bien mentir quelquefois quand » on est évêquc. »

On conçoit aisément l'humeur que montiici tout doucement le bon Jean-Jacques. C'étoiv, en effet fort dur pour lui de trouver, dans un livre tel que le Tèlhnaque , l'arrêt de sa condamnation ; car il devoit sentir, en mettant la main sur sa conscience , qu'il méritoit plus qu'un autre d'être mis au rang de ces phifosophes idolâtres d'eux-mêmes , que Fénelon envoie tout de bon au fond du Tartare, et qu'en cette qualité , la première place lui étoit due à la cour de Pluton. Jean-Jacques cependant n'auroit pas dû oublier qu'il avoit lui-même prouvé la nécessité d'un enfer, quand il demande à ceux qui le nient , ce qu'ils veulent donc mettre à la place du Poul Serr/io , qui est l'enfer des Mahométans ; et que l'on peut aussi lui demander .s' «7 y eroj/oit tout de bon. Il est vrai qu'il ne comptoit pas y envoyer les philosophes idolâtres d'eux-mêmes , mais sans doute il y mettoit au moins les hypocrites et les menteurs ; et alors comment ose-t-il faire du bon

ou xi\ ; I. VI des Œuvres, \i. 5 11

DE LA TOLÉRANCE ATTRIBUÉE A FÉNELON

Fénelon un menteur et un hypocrite ? menteur d'autant plus vil , et hypoci'ite d'autant plus coupable , que ce n'est point seulement dans son Télémaque que Fénelon a parlé de l'enfer , mais dans toutes ses instructions ; que ce n'est point seulement de l'enfer mythologique qu'il s'est occupé quelquefois, mais de l'enfer théologique qu'il s'est occupé toujours; que, d'accord avec ses discours, sa conduite ne s'est jamais démentie à cet égard ; et que, si Fénelon ne croyoit pas à l'enfer tout de bon , il faut dire , non qu'il a menti quelquefois, mais qu'il n'a fait de sa vie entière qu'un long et odieux mensonge.

Cette difficulté est un peu embarrassante pour les âmes honnêtes, qui ne pourront jamais se persuader que Fénelon enseignât constamment en public une morale à laquelle // ne croyoit pas tout de bon ; qu'il changeât de doctrine avec son habit, et qu'il fût catholique zélé sous le camail , et déiste en robe de chambre : mais ces scrupules ne sont rien pour Jean-Jacques , qui arrange fort bien ensemble la bonté et l'hypocrisie , la candeur et l'imposture ; qui conçoit à merveille qu'on puisse parler contre sa conscience , quand l'occasion le \eut et que le métier l'exige ; car entin , quelque véridique qu'on soit, il faut bien mentir quelquefois quand on est philosophe.

Rousseau lui-même étoit si convaincu de celte maxime, et sa tolérance pour les menteurs étoit si prononcée, que l'outrage même qu'il fait à Fénelon, en supposant qu'il enscignoit publiquement une doctrine donl il se moquoit en secret , ne ralentit en rien son enthousiasme ni son admiration pour lui. Sa passion même fut portée si loin , que , s'il faut en croire l'auteur des Etudes de la Nature , il eut cherché à être son laquais , pour mériter à être son valet de chambre '. C'éloit sans doute fort beau à Jean- Jacques de ne pas craindre de descendre de si haut , et de chercher à se faire laquais d'un prêtre, après s'être constitué le précepteur du genre humain. Nous doutons cependant que Fénelon eût vonlu de Jean-Jacques pour son laquais : nous doutons (|ue jamais il eût donné sa confiance à celui qui se confessoit publiquement d'avoir volé sou maître , et ensuite son bourgeois, en rejetant tout l'odieux de ce larcin sur la servante du logis ; et que le sage prélat eût voulu soulfrir dans son antichambre un homme foitement convaincu qu'on peut mentir sans conséquence, et qu'un évêque [)culse faire un état de tromper le public.

Les philosophes nous feront peut-être un crime de notre irrévérence envers un de leurs demi-dieux, quoique nous nous bornions à rappeler ce que lui-même n'a pas rougi de publier; mais il faut bien enfin mettre chacun à sa place, dans un temps où ils veulent déplacer tout le monde , et où ils font de leur Jean-Jacques un homme droit et vertueux , malgré ses vices et ses charlafaneries , après qu'il a fait lui-même de Fénelon un charlatan et un trompeur , malgré ses vertus et la droiture inaltérable de son caractère.

Ce que nous disons du philosophe de Genève, nous pou\ons l'appliquer généralement à tous ces louangeurs ou diffamateurs de Fénelon, qui ne s'extasient tant sur sa tolérance que pour nous rendre sa foi doutense , et qui n'exaltent tant sa bienfaisance que pour obscurcir sa charité. Quelle idée voudroient-ils donc que nous eussions do Fénelon , s'il étoit vrai qu'il eiàt une doctrine secrète et une doctrine publique ? Il n'y a point de milieu : il faut que Fénelon ait été en tout et partout le catholique le plus vrai , ou le plus méprisable des imposteurs : il faut qu'il ait détesté celte tolérance systématique et cette religion accommodante qu'on voudroit lui prêter, ou qu'il ail été plus coupable que les déistes de profession : les philosophes n'ont qu'à choisir, ils n'ont qu'à dire nettement et sans verbiage sous quel rapport ils prétendent l'insérer dans leur calendrier, et en quelle qualité ils lui fout l'honneur ou l'outrage de le prendre pour un de leurs apôtres , si c'est comme un chrétien sincère , ou comme un chrétien douteux ; comme un homme de bonne foi, ou comme un fourbe : nous serions charmés de l'apprendre.

Le 7'c'fc'mrt(/î<e est sans doute un des meilleurs ouvragesqui soient sortis d'une plume élégante et d'un cœur vertueux; mais il n'est pas moins vrai que les éloges qu'en ont faits les philosophes sont presque tous exagérés, et ou en devine aisément la cause. L'un d'eux disoil très-sérieusement , il y a trente ans, que « la guerre alloit » passer de mode ; que nous ne la verrioii:) » pas de long-tcnqjs ; que c'éloit le 7eléniaque » que tous les princes et ministres avoient lu » qui en avoient dégoûté [)()ur toujours le genre » humain ; et que, si les Tiuts et les Persans )) conlinuoienl à se battre , c'est (pie ni les uns » ni les autres n'avoienl lu le Télémaque. » Nous laissons à d'autres le soin d'examiner comment le désir des conquêtes et l'horreur de la guerre se sont alfoiblis depuis (pie les diplomates ont le Télémaque sur leurs bureaux. D'Alcm-

DE LA TOLÉRANCE ATTRIBUÉE A FÉNELON

l)crt enchérissoit encore : « Le Télémaque , » (lisoit-il , a fort augmenté de prix dans notre » siècle, qui , plus éclairé que le précédent sur » le vrai bonheur des Etats , send)le le ren- » fermer dans deux mots : agriculture et tolé- » rance; il voudroit élever des autels au citoyen » qui a tant reconunandé la première , et à » l'évéque qui a tant pratiqué la seconde '. » Qui ne diroit pas, à entendre D'Alembert, qu'il n'est question dans le Télémaqne que d'agi'iculture et de tolérance , tandis qu'il n'y a que quelques pages sur la première, et pas une ligne sur la seconde - ?

C'est avec cet enthousiasme de coiuiiiande qu'étoit loué le Télémaque par ces hommes aussi prodigues d'autels que de soupçons injurieux. Toutes ces folles exagérations , et tant d'autres dont nous faisons grâce à nos lecteurs, étoient bien moins inspirées par les beautés de l'ouvrage . que par l'intention qu'ils avoienl d'accréditer ce,tte fausse philantropie et ce fanatisme économique , qui faisoient alors tourner toutes les tètes . et qui n'entrèrent jamais dans celle de Fénelon. Ils vouloient par là nous donner à entendre qu'avec l'agriculture , le commerce et la tolérance, on pouvoil désormais se passer de l'Evangile ; que c'étoil à eux seuls de gouverner le monde , et que tout iroil bien , pourvu qu'on les tolérât , c'est-à-dire [)0urvu qu'on les laissât débitera leur aise toutes leurs rêveries sur le bien public, triste avant-coureur parmi nous du bonheur commun.

Nous n'avons pas le temps de relever ici ce qui est remarqué si cauteleusement dans le même Eloge , que Fénelon appelait toujours l'Être suprême le Dieu bon : comme si quelqu'un l'avoit appelé autrement , excepté les philosophes , qui se moquent du bon Dieu , ou que, quand l'instruction l'exigeoit, il ne l'eût pas aussi appelé le Dieu juste et terrible à l'égard des méchans; et cette autre phrase : que Fénelon étendit , dit-on , vers la fin de sa vie , ses principes de tolérance encore plus loin qu'il n avait fait jusqu'alors; par où l'on reconnoît

la marche des philosophes, toujours armés A' on dit , suivant leuis intérêts, (^ette marche l'ut surtout celle du rusé d'Alendjert , qui , dans sou intention de jeter un voile sur la croyance de Fénelon, aime encore mieux provoquer à cet égard la calomnie quo de la taire , et qui , jusqu'en laisaul l'éloge de la colombe , laisse percer l'oreille du renard.

Voltaire, qui a passé toute sa vie à ternir la réputation des grands hommes, et siu'tout des grands hommes religieux , n'a pas manqué de nous insinuer aussi dos doutes injiu-ieux sur la croyance de Fénelon; et on voit clairement qu'il n'auroit pas été fâché que l'on crût de l'archevêque de Cambrai, ce qu'il nous dit de l'cvêque de Meaux : « On a prétendu que ce » grand homme avoit des sentimens philoso- » phiques différeus de sa théologie , à peu près » comme un savant magistrat , qui , jugeant » selon la lettre de la loi , s'éleveroit quelque- » fois en secret au-dessus d'elle par la force de » son génie; » ce qui nous prouve que les philosophes s'élèvent quelquefois par la force de leur génie au-dessus de la vérité , sans penser qu'ici leur tentative est aussi vaine que maladroite : car que s'ensuivroit-il en dernière analyse , et quel avantage en retireroit la philosophie, en supposant que ces grands hommes eussent menti à leurs propres écrits , sinon de compter alors dans son sein deux imposteurs de plus?

Vollaiie n'a pas été plus heureux que d'Alembeit dans son entreprise. Il a eu sans doute une intention perfide, quans il a cité, dans son Siècle de Louis X/V, ces vers , qu'il dit tenir du neveu de l'archevêque de Can)brai , lequel lui auroil assuré les tenir lui-même de son oncle , qui les fit , dit-il , en sa présence :

Jeune, j'étois trop sage ^ Et voulois trop savoir; Je ne veux en partage

Que badinage , Et louclie au dernier âge

Sans rien prévoir.

• Eloge (/f Fciieloii , lu ik-vaiil l'Académie liam.aiso. — - M. de Boulogne ne lire ))as ici du Télémaque tous les avantages qu'il auroil )iu en tirer contre les partisans de la tolérance philosophique. Non-seulenienl le Télémaque ne dit jias un seul mot en faveur de cette tolérance; mais il la combat de la manière la i>lus formelle dans ce passage qui apprend aux rois qu'un de leurs pi'imipaux devoirs est d'élrc soumh à la rclii/ioii , sans Jrninii.s eutrepreiidre de la régler; do laisser aux ministres sacrés une pleine liberté de décider les questions (jui s'élèvent sur celle matière, et de se borner à réprimer ceux qui n'obéiroieni pas à leur jugement , quand il aura été prononcé. On peut lire le passage entier dans V Histoire de Fénelon , liv iv, n. 18. Voyez, aussi les réflexions du cardinal de Bausset sur le même sujet, liv. v, n. 33 et 36.

On ne peut nier qu'au premier aspect ces vers, ainsi présentés, n'offrent un sens [teu digne de Fénelon ; mais ils cessent bientôt de surprendre quand on sait qu'ils sont tirés d'un cantique ayant pour titre : /{énoncer à la sagesse humaine pour vivre en enfant \ titre clair et précis , que Voltaire a très-philosophiquement supprimé; et quand on sait en outre que la

• Voyez celle pièce, I, vi des OLuvres de Fénelon, p. 660.

DE LA TOLLRANCE ATTRIBUEE A FENELON.

strophe citée est précédée d'une autre , qui ne laisse aucun doute sur le but du poète, et que, par la même raison , Voltaire n'a pas jugé à propos de faire connoître ;

Adieu , vaine prudence , Je ne le dois plus rien :

Une iieureuse ignorance

Est ma science; Jésus et son enfance

Est tout mon bien.

Par où l'on voit évidemment qu'il ne s'agit, dans ce pieux cantique, que de cette simplicité chrétienne qui renonce aux inquiétudes de l'avenir pour s'abandonner toute entière à la Providence ; et par où il appert encore que Voltaire , suivant certain manège qui lui étoit très-familier, n'a tronqué ici la confidence à lui faite par le neveu de Fénelon , que pour en imposer plus sûrement à ses lecteurs.

C'est toujours dans le même esprit , et visiblement pour parvenir à la même fin , que Voltaire s'est prévalu d'une autre confidence sur la lettre qu'il dit avoir reçue du chevalier de Ramsai , et dans laquelle cet élève de Fénelon lui auroit dit, en parlant de l'archevêque de Cambrai : S'il étoit né en Angleterre , il auroit développé son génie , et donné l'essor à ses principes , que personne na connus '. Ainsi Voltaire veut bien décidément nous donner à entendre qu'il faut au mois suspendre son jugement sur les principes d'un homme qui auroit eu besoin d'un pays plus libre i)our penser et écrire tout à son aise. Ainsi Fénelon n'auroit pas développé son génie , même dans le Télémaque; ainsi il auroit écrit , enseigné , prêché toute sa vie , sans avoir donné l'essor à ses principes ; ainsi cet homme si droit, si plein de grûce et d'élévation , se seroit tellement enveloppé, tellement déguisé, que personne n'auroit jamais connu ses ])rincipes; ainsi Fénelon auroit converti à la foi catholique ce même Ramsai , en lui cachant une partie de ses sentimens , et son élève se seroit rendu à ses principes sans les avoir jamais bien connus ; et ce seroit Ramsai lui-même (jui diroit toutes ces sottises, et qui feroit de tels aveux à un homme tel que Voltaire! et V élève n'auroit pas craint de rendre ses principes suspects, comme ceux de son maître , par une assertion aussi enveloppée et aussi propre à déshonorer le converti et le convertisseur 1 Et tout cela n'empêchera pas Voltaire de donner une si grande importance à cette lettre , qu'il y revient deux fois dans le

Siècle (le LmiiH Mf , ailiilc Fi.MiLON.

même ouvrage , et de nous dire d'un air mystérieux et triomphant : J'cti la lettre , sans songer que cette lettre ou signifie trop ou ne signifie rien ; trop, si on entend parler des principes de Fénelon en matière de religion et de croyance , et rien , si on entend parler de ses principes étrangers à ses sentimens religieux; que ce n'est point par quelques lignes de cette lettre, mais par le texte entier, qu'il auroit dû nous la faire juger; que chacun a droit de contester son existence, et que, quand même il seroit vrai qu'il ait pu dire : J'ai la lettre, elle ne prouveroit tout au plus que la légèreté de celui qui l'auroit écrite , et la malignité de celui qui l'auroit publiée.

Nous ne citons ici que ces deux chefs de la philosophie moderne, comme étant les premiers qui aient donné l'impulsion à ces rabâcheurs hypocrites de la tolérance de Fénelon : mais combien d'autres exemples ne pourrions-nous pas citer parmi leurs disciples, si les bornes qui nous sont prescrites nous le permeltoient! Nous remarquerons seulement que c'est en raison du progrès qu'ont fait parmi nous le mépris pour la religion et la haine pour ses ministres , que s'est accru leur enfiiousiasme factice pour un homme qui eût repoussé avec indignation , pendant sa vie , les éloges menteurs qu'ils lui ont prodigués après sa mort. Ils vouloient sans doute par là nous donner à entendre qu'à lui seul , dans le clergé , appartiennent les honneurs de la modération et de la tolérance; qu'il fait à cet égard une exception aux principes de son état, et que , pour se montrer si humain et si tolérant . il a fallu qu'il dérogeât à l'esprit de son ordre.

Aussi imporle-t-il de ne pas oublier que c'est en 1)3, à cette époque à jamais lamentable , où la vertu étoit proscrite et les prêtres égorgés au nom de la tolérance, que parut ce drame de Fénelon ou les Religieuses de Cambrai , dans lequel , outrageant à la fois la vérité et la vraisemblance, l'auteur le montre aussi facile sur sa croyance que sur la sainteté des vœux religieux , et tout enluminé de ces adages philosophiques , aussi éloignés de son cœur que contraires à ses écrits*. Comment ce législateur-

> 1,0 (liaino (le Fénelon a pour auteur Marie-Josoph Cliéiiior , né à Coiistanlinoplc, en 1764. il'u» consul français, cl connu par des pièces de lliéàlre, des satires cl d'autres ouvrages de lilléralure. 11 embrassa avec ardeur le parti de la révolution, sic^gea h la Convenlion, vola la mort de Louis XVl, et ne s(! signala pas moins par ses déclamations contre la religion, (|ue par son entliousinsmc pour les fureurs et les folies (le rctte époque. 11 mourut il Paris le 10 janvier 1811.

M. de Houlogne , dans un article ou il s'élcvc avec so

DE LX TOLÉRANXE ATTraBUÉE A FÉNELON.

poêle a-l-il pu , par exemple , faire dire à Féuelon que /'erreur ne peut jauiois être un crime aux yeux de V Eternel? maxime impie, qui ne tend à rien moins qu'à consacrer tous les blasphèmes, jusqu'au délire de ceux qui nient l'existence de l'Eternel , et , ce qui est pis peut-être , de ceux qui ont osé la décréter. Comment a-f-il osé lui faire dire qiic/e ciel pardonne tout , hors l'inhumanité? morale inhumaine , à force d'être commode pour les passions humaines, pour tous les vices les plus bas qui n'ont rien de commun avec l'inliumanilé. Nétoit-ce donc pas assez d'avoir travesti en assassm le cardinal de Lorraine, en lui faisant bénir des poignards à Paris, la même nuit où il dormoit tranquillement à Rome? Falloit-il donc habiller Féuelon en déiste, en hypocrite tolérant? Est-il permis de disposer ainsi des sentimens d'un homme célèbre , pour se jouer de sa réputation ? à moins que l'auteur ne prétende que , comme il a pu mentir en toute conscience pour rendre le cardinal de Lorraine odieux, il a bien pu encore, à plus forte raison , mentir en tout honneur, pour rendre l'archevêque de Cambrai intéressant.

Nous ne lui demanderons point où il a pris cette fable des religieuses de Cambrai, qui ne se trouve nulle part , ni dans les écrits, ni dans les Vies que nous avons de Fénelon. Mais quand l'anecdote seroit vraie, que prouveroit-elle autre chose, sinon qu'une supérieure peut abuser de son autorité , et que Fénelon lit ici ce que lui prescrivoienl les règles , et ce que tout autre évêque auroit fait à sa place? Quelle étoit donc l'intention de l'auteur? Espéroit-il nous distraire des malheurs des religieuses, en les calomniant , et affoiblir l'intérêt qu'inspiroienl les

CDCrgie ordinaire contre les représentations tliéàlrales ou la leligioii est outragée, signale en particulier les pièces de Fé»elon et de Charles JX , par Chénicr. « Parmi ces pièces » indécenlos, dit-il, lâchées pliilaiitropiquenicnt coi\lrc les » prtMrcs , il en est deux surtout, (jui déjà, a la vérité, ont » éle punies par des hommes de goCit et de talent, mais qui )) devroient être châtiées encore par l'animadversion di-s luis. » C'est Fénelon et Charles IX , enfans pervers et menson- » gers, nés an\ jours de nos désastres et de nos convulsions, » et tout pétris dans la bouc et le sang ou nous étions alors » plongés : la première , parce qu'elle déshonore la mémoire » de l'illustre archevêque, en le peignant tel <iu'il n'a jn- » mais été, tel qu'il eut rougi d'être, c'est-à-dire comme le » vil complice d'une intrigue amoureuse, comme un prédi- » cant d'humanité et un cafard de bienfaisance; et parce que » sou but est de donner le change aux spectateurs, en li-ur » persuadant , par cet hypocrite manège , que Fénelon fut » seul, <lans le clergé, sensible, humain et indulgent, et » que par conséquent tous les prêtres qui ne se moulent jms » sur ce portrait imaginaire , ne sont que des fanatiques et n des intolérans. La seconde , parce qu'en y peignant, conlie » la vérité de l'histoire, un cardinal comme assassin , elle a » provo(jué d'affreuses représailles. » Mélanges de Religion , etc., par M. de Boulogne; t. m, p. 51 et 398.

victimes , pour diminuer l'horreur qu'on avoit alors pour leurs persécuteurs? Raftinement de barbarie dont l'histoire fera justice! et tandis que d'une main elle peindra ces héroïnes dont le courage et les vertus ont surpassé leurs infortunes , elle flétiira de l'autre leurs prétendus libérateurs, qui ne les ont tirées de l'esclavage du bonheur, où elles vi voient volontairement, que pour les plonger dans l'esclavage de la liberté , où elles vivent forcéiuenl. Elle flétrira ceux qui , par une atroce dérision , en les dégageant de leiu-s vttux, les opprimoieut par des sermens.

H n'est pas indifférent de remarquer que les acteurs de celle pièce étoienl parfaitement dignes de l'auteur, et que celui qui s'affubloit de la soutane violette et de la calotte de Fénelon étoit un bonnet j'our/e. Il faut encore transmettre à nos derniers neveux , que , dans le même temps où l'on faisoit jouer à Fénelon le rôle de philosophe sur le théâtre, des philosophes démolissoient ce temple auguste qu'il embellit de sa présence , renversoient celle chaire où il fit si souvent entendre sa voix éloquente , outrageoient son tombeau et dispersoienl sa cendre vénérable ', sans qu'aucun dramaturge, soit en vers , soit en prose , ait jamais élevé la voix contre ces sacrilèges.

Au reste, toutes ces réflexions que nous venons d'offrir à nos lecteurs sont bien moins faites pour venger la gloire de Fénelon de ces vagues imputations, qui ne peuvent l'atteindre, que pour en démasquer les auteurs, et pour faire connoître de plus en plus ces hommes, pour qui rien n'est sacré , ces hommes plus dangereux encore par leur hypocrisie que par leur audace , aussi faciles à fabriquer des demi-dieux qu'à supposer des imposteurs ; se jouant de toutes les réputations comme de toutes les vérités; changeant tour à tour, suivant leurs intérêts et leurs passions, les vices en vertus, et les vertus en vices ; et qui , rugissant comme des lions quand on les traitoit d'impies, malgré tous leurs ouvrages et leurs discours impies, auroient voulu nous faire soupçonner d'irréligion ceux mêmes dont la vie et tous les écrits déposeront éternellement en faveur de leur religion.

Résumons-nous donc , et concluons , 1° qu'il faut toujours se méfier des éloges des philosophes , comme de leur censure , et n'employer

* Les révolutionnaires s'étoiant flattés en elfet d'avoir dispersé la cendre de Fénelon , mais depuis on a retrouvé le tombeau et les restes de l'illustre prélat. Voyez VHist. de Fénelon , liv. viu , n. 53.

DE LA TOLÉRANCE ATTRIBUÉE A FÉNELON

jamais qu'avec circonspection ce mot vague de tolérance, dont se sont servis tant de charlatans, et qui fait tant de dupes; 2° que Fénelon fut un modèle de tolérance , mais de tolérance chrétienne ; qu'il fut un sage , mais un sage de l'Évangile , et tout aussi loin d'être un philosophe tolérant , qu'un philosophe tolérant est loin d'avoir les vertus d'un bon prêtre; 3" qu'il ne puisa jamais que dans les principes de sa religion et de son caractère saint , ces vertus mêmes tant exaltées parles philosophes; que c'est donc à sa religion , non à sa philosophie , qu'il faut en faire honneur, et qu'il y auroit autant de

maladresse que de mauvaise foi à tourner contre la sincérité de sa croyance , ces vertus mêmes qui la démontrent , et contre son état , ces vertus mêmes qui en font la gloire; 4° que les philosophes n'ont donc à gagner que du ridicule , lorsqu'ils l'agrègent à leur confrérie et l'alfublent de leur manteau, et que, par un contre-sens digne d'eux , ils mettent tout leur esprit à faire un sage de ce même homme qui a mis tout le sien à combattre les sages ; 5° entia que les philosophes, au lieu de faire de Fénelon un homme tolérant comme eux, devroient plutôt songer à devenir tolérans comme Fénelon.

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