‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 201 sur 271 · C. Il servira à plaire · texte numérisé non relu

C. Il servira à plaire

^4. Distinguons , s'il vous plaît : ce qui sert à plaire pour persuader est bon. Les preuves solides et bien expliquées plaisent sans doute;

les mouveinens \ifs et naturels de l'orateur ont beaucoup de gi'àres; les peintures fidèles et aminées cliai'ment. Ainsi les trois choses que nous admettons dans réltxjueuee |)laisent; mais elles ne se bornent pas à plaire. 11 est question de savoir si nous approuverons les pensées et les expressions qui ne vont qu'à plaire , et qui ne |)euvenl point avoir d'ell'et plus solide ; c'est ce (]ue j'appelle jeu d'es{)i'il. Souvenez-vous donc bien , s'il vous plaît, loujoui's , que je loue toutes les grâces du discours qui servent à la persuasion ; je ne rejette que celles où l'orateur, amoureux de lui-même, a voulu se peindre et amuser l'auditeur [lar son bel-esprit , au lieu de le remplir uui(piement de son sujet. Ainsi je crois qu'il faut condanmer non-seulement tous les jeux de mots, car ils n'ont rien que de froid et de puéril , mais encore tous les jeux de pensées , c'est-à-diie toutes celles qui ne servent qu'à briller, puisqu'elles n'ont rien de solide et de convenable à la persuasion.

C. J'y consentu'ois volontiers. Mais n'ôtcriez-vous pas, par cette sévérité, les principaux ornemens du discours?

A. Ne trouvez-vous pas que Virgile et Homère sont des auteurs assez agréables? croyez-vous qu'il y en ait de plus délicieux? Vous n'y trouverez pourtant pas ce qu'on appelle des jeux d'esprit : ce sont des choses simples , la nature se montre partout , partout l'art se cache soigneusement ; vous n'y trouvez pas un seul mot qui paroisse mis pour faire lionneur au belesprit du poète ; il met toute sa gloire à ne point paroître , pour vous occuper des choses qu'il peint , comme un peintre songe à vous mettre devant les yeux les forets , les montagnes , les rivières, les lointains, les bàtimens, les hommes , leurs aventures , leurs actions , leurs passions différentes , sans que vous puissiez remarquer les coups du pinceau ; l'art est grossier et méprisable dès qu'il paroît. Platon , qui avoit examiné tout cela beaucoup mieux que la plupart des orateurs, assure qu'en écrivant on doit toujours se caciier , se faire oublier, et ne produire que les choses et les personnes qu'on veut mettre devant les yeux du lecteur. Voyez coinbien ces anciens-là avoient des idées plus hautes et plus solides que nous.

B. Vous nous avez assez parlé de la peinture; dites-nous quelque chose des mouvemens : à quoi servent-ils ?

A. A en imprimer dans l'esprit de l'auditeur quisoientconformesaudesseiudeceluiqui parle.

B. Mais ces niouvemens , en quoi les faitesvous consister ?

lUAI.nr.ri.s SI U r.l-J.OQrf'A'CF. 583

-t. I>ans les [Kirulcs, cl dans les aclion.s du (|n il landioil diio liMiKjiiilloiiKMil sans s(> ro-

corps. niiiiT.

H. niicl iiioiiM'iin'ii! |MMil-il \ a\iiir dans |fs IL Uiiui ! vnns \nudiii'/. (|u un |ir('diiatrnr ,

jmroU's? par cxcmitlc , nt* lit point de iri-stc ni (ju(d-

-l. \'ons rallt'/. Noir, (iicrion ia|»poili' que (jik-s m rasions ? cela |iaroîiroil hien cxlraor-

les ennemis nuMiiL'sdt-Miracfhns ne pnrenl s"eni- (Jinaiif.

pèelier de plenreilorscpiil prononça ces paroles: .t. ,1 avoue ipi'on a mis en rè<;le on dn moins

Il -Miséralde! on irai-jc? ipicl asile me resit'-l-il? en cmilnme. <prnn [ircdicalenr doit s'a^'iler snr

») l.e (la[>itole? il est inondé dn san^r de nimi tout ce (pi'il dit prcsipie indilli-rcimnent : mais

» livre. Ma maison ".' j'y verrois nne mallicn- il est hienaisé de montrer qnc son\ent nos pré-

» reuse mère lomlre l'n larm«»s et mourir de dicatenrs s'a^'itent trop, et (pie souvent aussi

» donleur. » Voilà des monvemens, .'^i oiulisoit ils ne s'a^'itent [uis assez.

cela avec Iraïuinillité , il perdroil sa loiee. //. Ha ! je vous |)rie de me\pli(pior cela, car

/y. Le oroyez-vons ? j'avois toujours cm, sur l'exemple de N.., qu'il

.1. Vons le cri)ire/, an^si liieii ipie moi. si n'y avoit (pie deux ou trois sortes de monve-

vous l'essayez. Voyons-le : «.le ne sais où aller mens de mains à l'aire dans tout nii sermon.

» dans mon mallienr; il ne me reste auiiiii .1. Venons au |)rinci[)e. A quoi sert l'action

)) asile, l.e ("-apitoie est le lien on l'on a xii- du corps? u'esl -ce pas à exprimer les seiUimcns

» pandu le sanjî de mon Irèrc ; ma maison est et les |)assionsqni occupent l'ame?

» un lieu où je verrois ma mère pleurer de don- H. Je le crois.

» leur. » C'est la même chose. Ou'esl devonne .1. Le mouvement du corps est donc une

cette vivacité? où sont ces paroles coupées qui peinture des pensées de l'aine,

marquent si bien la nature dans les transports li. (Hii.

de la douleur? La manière de dire les choses .1. Et cette peinture doit être njssemhlanle.

fait voir la manière dont on les sent, et c'est II faut que tout y représente vivement et natii-

ce qui touche davanta^'e l'anditinir. Dans ces rellemenl les sentimens de celui qui jtarle et la

endroits-là , non-seulement il ne l'aut point de nature des choses (pi'il dit. .le sais hien qu'il ne

pensées, mais on en doit retrancher l'ordre et faut pas aller jus(prà nue représentatiou basse

les liaisons; sans cela la passion n'est plus vrai- et comiipie.

semblable, et rien n'est si choquant qu'une pas- li. Il me semble que vous avez raison , et je

sion evj)rimée avec pompe et par des périodes vois déjà votre pensée. Permettez-moi de vous

refilées. Sur cet article je vous renvoie à Lon- iuterrompre.pourvoiisinontrer combien j'entre

j^in ; vous y verrez des exemples de Démosthèiie dans toutes les conséquences de vos principes,

qui sont merveilleux. ^'ous voulez que l'orateur exprime par uneac-

li. J'entends tout cela : mais vous nous avez tion vive et naturelle ce que ses paroles n'ex-

fait espérer l'explication de l'action du corps, primeroient que d'une manière languissante,

je ne vous en tiens pas quitte. Ainsi , selon vous, l'action même est unepein-

.1. Je ne prétends pas faire ici toute une rhé- tiire.

toiique, je n'en suis pas même capable : je vons .1. Sans doute. Mais V(jici ce (pi'il eu faut

dirai seulement (piehpies remarques que j'ai conclure ; c'est (pie , pour hien peindre , il

faites. L'action des Cîrecs et des Uomains étoit faut imiter la nature, et vi^r ce (ju'elle fait

bien plus violente que la niMre; nous le voyons quand on la laisse faire et que l'art ne la coii-

dans (^icéron et dans nuintilien : ils baltoieiil traint |»as.

du pied, ilse frappoleiil même le front. Cicéroii //. J'en con\iens.

nous représente nu orateur (pii se jette sur la 1. Wiyoïis doue. Naturellement fait-on beau-

parli(! qu'il d(''feiid , et (pii d(''chire S('s babils coup de gestes quand on dit des choses simples

[)0ur montrer aux juges les [)laies (pi'il avoit et où nulle passion n'est mêlée?

reçues au service de la républi(pie. Voilà nue //. Non.

action véhémente; mais celte action e-.t réservée .1. Il faiiilritit ilom n'en faire point en ces

pour des choses exlraordinaiit-;. Il im! parb; occasions dans les discours publics , «m en faire

point d'un ge.>le ((juliniiel. Lu elVet , il n'est tivs-|)eu ; car il faut (pie tout y suive la nature,

point naturel de remuer toujours les bras en Ilienplus, il \ a des choses où l'im expiimeroil

parlant : il faut remuer les bras parce (ju'oii mieux ses pensées par une cessation de tout

est animé; maisil ne fandroit pas, pour paroilic moinemeiil. I n homme plein d'un grand sen-

aniiiié , remuer les bras. Il V a des choses même timent demeure un moiiieiit immobile; celte

DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE

espèce de saisissement tioiil on suspens l'amo do tous les auditeurs.

B. Je eonipiends que ces suspensions bien employées seroient belles, et i)uissantes pomtoueber l'audiieui' : mais il me semble que vous réduisez eelui qui parle en i)ublic à ne l'aire pour le geste que ce que leroit uq homme qui parleroit en particulier.

A. Pardonnez-moi : la vue d'une grande assemblée, et rinqiorlanee du sujet qu'on traite, doivent sans doute animer beaucoup plus un honune, que s'il étoit dans une sinqile conversation. iMais , en public comme en particulier, il faut qu'il agisse toujours naturellement . il faut que son corps ait du mouvement quand ses paroles en ont , et que son corps demeure tranquille quand ses paroles n'ont rien que de doux et de simple, llien ne me semble si clioquant et si absurde , que de voir un homme qui se tourmente pour me dire des choses froides : pendant qu'il sue, il me glace le sang. Il y a quelque temps que je m'endormis à un sermon. Vous savez que le sommeil surprend aux sermons de l'après midi : aussi ne prèchoiton anciennement que le matin à la messe après l'évangile. Je m'éveillai bientôt , et j'entendis le prédicateur qui s'agitoit extraordinairement : je crus que c'étoit le fort de sa morale.

B. Hé bien! qu'étoit-ce donc?

A. C'est qu'il avertissoit ses auditeurs que , le dimanche suivant, il prêcheroit sur la pénitence. Cet avertissement fait avec tant de violence me surprit, et m'auroit fait rire si le respect du lieu et de l'action ne m'eût retenu. La plupart de ces déclamateurs sont pour le geste comme pour la voix : leur voix a une monotonie perpétuelle , et leur geste une uniformité qui n'est ni moins ennuyeuse , ni moins éloignée de la nature , ni moins contraire au fruit qu'on pourroit attendre de l'action.

B. Vous dites qu'ils n'en ont pas assez quelquefois.

A. Faut-il s'en étonner? Ils ne discernent point les choses où il faut s'animer ; ils s'épuisent sur des choses communes , et sont réduits à dire foiblement celles qui demanderoient une action véhémente. Il faut avouer même que notre nation n'est guère capable de cette véhémence; on est trop léger, et on ne conçoit pas assez fortement les choses. Les Romains, et encore plus les Grecs , étoient admirables en ce genre; les Orientaux y ont excellé, particulièrement les Hébreux. Rien n'égale la vivacité et la force, non-seulement des figures qu'ils employoient dans leurs discours , mais encore

des actions qu'ils faisoient pour exprimer leurs seutimens , conune de mettre de la cendre sur leurs tètes, de déchirer leurs habits et de se couvrir de sacs dans la douleur. Je ne parle lH)inl des choses que les prophètes faisoient pour ligurer |)lus vivement les choses qu'ils vouloient piédire, à cause qu'elles étoient inspirées de Dieu : mais, les inspirations divines à part, nous voyons que ces gens-là s'cnteudoienl bien autrement que nous à exprimer leur douleur, leur crainte et leurs autres passions. De là venoieut sans doute ces grands elfcts de Téloquence que nous ne voyons plus.

B. Vous voudriez donc beaucoup d'inégalité dans la voix et le geste ?

A. C'est là ce qui rend l'action si [)uissante , et (jui la faisoit mettre par Démosthène audessus de tout. Plus l'action et la voix paroissoient simples et familières dans les endroits où l'on ne fait qu'instruire , que raconter, que s'insinuer ; plus préparent-elles de surprise et d'émotion pour les endroits où elles s'élèveront à un enthousiasme soudain. C'est une espèce de musique : toute la beauté consiste dans la variété des tons , qui haussent ou qui baissent selon les choses qu'ils doivent exprimer.

B. Mais, si l'on vous en croit, nos principaux orateurs mêmes sont bien éloignés du véritable art. Le prédicateur que nous entendîmes ensemble il y a quinze jours ne suit pas cette règle ; il ne paroît pas même s'en mettre en peine. Excepté les trente premières paroles, il dit tout d'un même ton; et toute la diiïérence qu'il y a entre les endroits où il veut s'animer, et ceux où il ne le veut pas , c'est que dans les premiers il parle encore plus rapidement qu'à l'ordinaire.

A. Pardonnez-moi , monsieur : sa voix a deux tons, mais ils ne sont guère proportionnés à ses paroles. Vous avez raison de dire qu'il ne s'attache point àces règles, je crois qu'il n'en a pas même senti le besoin. Sa voix est naturelllement mélodieuse ; quoique très-mal ménagée, elle ne laisse pas de plaire : mais vous voyez bien qu'elle ne fait dans l'ame aucune des impressions touchantes qu'elle feroit si elle avoit toutes les inflexions qui expriment les sentimens. Ce sont de belles cloches dont le son est clair, plein , doux et agréable , mais , après tout, des cloches qui ne signifient rien , qui n'ont point de variété, ni par conséquent d'harmonie et d'éloquence.

B. Mais cette rapidité de discours a pourtant beaucoup de grâces.

DIAI.nCUES SIR I/l'LOOn-NCi:

.\. Klli- 011 a san>(l(»uk> : cl je conviens (]iii', dans ciTtaiiis rndroils nUs, il l'anl parler plus vile; mais parler avec préei|)ilatiiin , et ne pouvoir se retenir, est un u'rand tli laut. Il y a des choses qu'il faut a[»puyer. Il en est de laction et de la voix comme des vers : il faut quelquefois une mesure lente et -.Mave (p)i peluMU- les choses de ce caractère , comme il laut (jticlijuefi»is une mesure courte et iuqiétueuse ptnir signilier ce (jui est vit" et ardent. Se servir toujours de la n«(}me action et de la miMne mesure de voix , c'est comme qui donneroit le mc^me remède à toutes sortes tle nialades. Mais il laut pardoiuier à ce prédicateur l'unirormité de la voix et d'action ; car outre (juil a d'ailleurs des qualités très-eslimaltles, déplus ce dél'aul lui est nécess;iire. N'avons-nous pas dit qu'il faut que l'action de la voix acconipapne toujours les paroles? Son style est tout uni . il n'a aucune \ariété : d'un coté rien de lamilier. dinsinuaul et de |)opulaire; de l'autre rien de vil', de lijjTuréet de suldimc : c'est un cours réj^'lé de paroles qui se pressent les unes les autres; ce sont des déductions exactes, des raisonnemens bien suivis et conduans . des portraits lidèles :en un mot, c'est un homme qui parle en termes pir- ])res, et qui dit des choses très-sensées. 11 faut nién)e reconnoitre que la chaire lui a de grandes obligations ; il l'a tirée de la servitude des déclamateurs , il l'a remplie avec beaucoup de force et de dignité. Il est très-capable de convaincre : mais je ne connois guère de prédicateur qui persuade el qui touche moins. Si vous y prenez garde, il n'est pas même fort adroit ; car, outre qu'il n'a aucune manière insinuante et familière, ainsi que nous l'avons déjà remarqué ailleurs, il n'a rien d'allectueux , de sensible. Ce sont des raisoimemens qui demandent de la contention d'esprit. Il ne reste presijue rien de tout ce qu'il a dit, dans la tète de ceux qui l'ont écouté : c'est un torrent qui a passé tout d'un coup, et qui laisse son lit à sec. Pour faii'e ime inq)ressi<in rhiiable , il faut aiiler les esprits en touchant les |)as>ions : les iuslructions sèches ne |ieuvent guère réussir. Mais ce que je trouve le moins naluiei en ce |>rédicateur , est (|u'il donne à ses bras un mon\ émeut continuel , pendant qu'il n'y a ni mou\euient ni ligure dans ses paroles. A un tel sl\l(; il faudroit une action comnnnie de conveisation , ou bien il faudroit à celle actirjn iuqiétueuse un styhî pb'iu de saillies el de véhémence; encore faudroil-il , connue nous l'avons dit , ména).'er mieux celte véhémence, et la rendre moins uniforme, .lecotn lus (pi*- r'e>l un grand homine

(|iii n'e>l point orateur. Iii missionnaire de \illage , (pii sait elliayer et l'aire couler des larmes, frappe bien plus au but de l'i'-bxpience.

//. Mais (piel moyen de connoitre en détail les gestes »'t les inilexioiis de voix conformes à la nature?

.1. .le vous l'ai déjà dit , tout l'art des bons orateurs ne consiste «pi'à observer ce ipie la nature fait (piand elle n'est point releuue. Ne faites point eou une ces mauvais oiateurs (jui veulent toujours déelamer *■[ ne jamais parler à leurs auditeurs : il faut au contraire (|ue chacini de vos auditeinss'imagineque vous parlezàlui en pailicidier. \'oilà à «pioi servent les tous naturels, familiers et insinuans. Il faut à la vérité (pi'ils soient toujouis graves et modestes; il faut même (ju'ils deviennent puissans et pathétiques dans les endroits où le discours s'élève et séehaull'e. N'es[)ére/. pas exprimer les |)assions |iar le seul ellort de la voix; beaucoup de gens, en criant el en s'a^itant, ne font qu'étourdir, l'our réussir à peindre les passions, il faut étudier les mouvemens qu'elles inspirent. Par exemple , remarquez ce ipie font les yeux , ce que font les mains , ce cpie fait tout le corj)s, et quelle est sa [xisture; ce (|ue fait la voix d'un houMiie quand il est pénétré de douleur, ou surpris à la vue d'un objet étonnant. Voilà la nature qui se montre à vous, vous n'avez qu'à la suivre. Si vous enq^loyez l'art , cachezle si bien par l'imilalion , (pi'on le |)renne pour la nature même. Mais, à dire le vrai, il en est des orateurs comme des poètes qui font des élégies ou d'autres vers passiomiés. Il faut sentir la passion pour la bien peindre; l'art , quelque grand qu'il soit, ne parle point comme la passion véritable. Ainsi vous serez toujours un orateur très-inqiaifait , si xons n'êtes pén<'lré des sentiuiens (jue vous voulez jM'indre et inspirer aux autres; et ce n'est [)as par spiritualité que je dis ceci, je ne parle qu'en orateur.

//• Je comprends cela. Mais vous nous avez parlé des yeux ; onl-ils leur éloquence?

A. N'en drmlez pas.Cicéron et tous les autres anciens l'assmenl. Uien ne parle tant ipie le visage, il exprim(*'tt>ut : mais, dans le visage, les yeux font le principal effet ; ini seul regard jeté bien à propos pénètre dans le foud des C(j'ur».

/y. Nous me faites souvenir que U' piédicateur dont iinu^ parlions a d'ordinaire les yeux fermés : ipiaiid on le regarde de près, cela choijue.

A. C'est (pi'on sent qu'il lui maiwpie une des choses (pii devroieni animer son disi ours.

DIALOr.T'E^; SUR Î/ÉLOQUENCE.

B. Mais pourquoi le fait-il ?

A. 11 se liàle de prononcer . et il tViine les yeux , parce que sa mémoire Iravaillc lin|).

B. .l'ai bien i-emar(|ué qu'elle est toi t chargée : quel(]iier(iis inriiie il reprend plusieurs mois pcnn- retrou\er le lil du discours, (les reprises sont désagréables, et sentent lécoliiM' cpii sait mal su leçon : elles feroient lorl à un moindre prédicateur.

-1. (le n'est pas la l'aulc du prédicateur, c est la j'aule de la méthode (pi'il a suivie après tant d'autres. Tant (pi'on pi'échera par cœur et souvent , on tombera dans cet end)arras.

B. (vonnnent donc , voudriez-vous qu'on ne prêchât point par cœur ? Jamais on ne feroit des discours pleins de force et de justesse.

A. Je ne voudrois pas empêcher les piédicatcnrs d'apprendre par cumw certains discours extraordinaires; ils auroicnt assez de lem|>s pour se bien préparer à ceux-là; encore pourroient-ils s'en jiasser.

B. Connncnt cela? Ce que vcais dites paroît incroyable.

A. Si j'ai tort , je suis |)rét à me rétracter : examinons cela sans prévention. Quel est le principal but de l'orateur? n'avons-nous pas vu que c'est de persuader ? et, pour persuader, ne disions-nous pas (pi'il faut toucher en excitant les passions?

B. J'en conviens.

A. La manière la plus vive et la plus touchante est donc la meilleure.

B. Cela est vrai : qu'en concluez-vous ?

A. Lequel des deux orateurs peut avoir la manière la plus vive et la plus touchante , ou celui qui apprend par cœur , ou celui qui parle sans réciter mot à mot ce qu'il a appris?

B. Je soutiens que c'est celui qui a appris par cœur.

A. Attendez, posons l)ien l'état de la question. Je mets d'un côté un homme qui compose exactement tout son discours , et qui l'apprend par cœur jusqu'à la moindre syllabe : de l'autre je suppose un homme savant qui se remplit de son sujet, qui a beaucoup de facilité déparier (car vous ne voulez pas que les gens sans talent s'en mêlent) ; un honnne enlin qui médite fortement tous les principes &\\ sujet qu'il doit traiter, et dans toute leur étendue; qui s'en fait un ordre dans l'esprit , qui prépare les plus fortes expressions par lesquelles il veut rendre son sujet sensible , qui range toutes ses preuves, qui prépare un certain nombre de figures touchantes. Cet homme sait sans doute tout ce qu'il doit dire , et la place où il doit mettre

chaque chose : il ne lui reste pour l'exécution qu'à trouver les expressions communes (pii doivent l'aiic le corps du discours. Croyez-vous (pi'uu tel honuue ait de la peine à les trouver?

H. 11 no les tron\era pas si justes et si ornées, (pi'il les anroit trouvées à loisir dans son cabinet.

.t. Je le ci'ois. Mais, selon vous-)nême , il ne jterdi'a (ju'uu j)eu d'oi'uement ; et vous savez ce (pie nous devons penser de cette perte , selon les |)rincipes que nous avons déjà posés. D'un antre côté , que ne gagnera-t-il pas pour la liberté et pour la force de l'action, qui est le ])rincipal ! Supposant qu'il se soit beaucoup exercé à écrire, comme Cicéron le demande, (pi'il ait lu tous les bons modèles, (pi'il ait beaucoup de facilité naturelle et acquise , qu'il ait un fonds abondant de principes et d'érudition, qu'il ait bien médité tout son sujet, qu'il l'ait bien rangé dans sa tête ; nous devons conclure qu'il parlera avec force, avec ordre , avec abondance. Ses périodes n'amuseront pas tant l'oreille : tant mieux; il en sera meilleur orateur. Ses transitions ne seront pas si fines : n'importe; outre qu'il peut les avoir préparées sans les apprendre par cœur, déplus ces négligences lui seront communes avec les plus éloquens orateurs de l'antiquité, qui ont cru qu'il falloit par là imiter souvent la nature , et ne montrer pas une trop grande préparation. Que lui manquera-t-il donc? Il fera quelque petite répétition; mais elle ne sera pas inutile : nonseulement l'auditeur de bon goût prendra plaisir à y reconnoître la nature, qui reprend souvent ce qui la frappe davantage dans un sujet ; mais cette répétition imprimera plus fortement les vérités : c'est la véritable manière d'instruire. Tout au ])lus trouvera-t-on dans son discours quelque construction peu exacte , quelque terme impropre , ou censuré par l'Académie , quelque chose d'irrégulier, ou, si vous voulez , de foible et de mal placé , qui lui aura échappé dans la chaleur de l'action. Il faudroit avoir l'esprit bien petit pour croire que ces fautes-là fussent grandes; on en trouvera de celle nature dans les plus excellons originaux. Les plus habiles d'entre les anciens les ont méprisées. Si nous avions d'aussi grandes vues qu'eux , nous ne serions guère occupés de ces minuties. Il n'y a que les gens (pii ne sont pas propres à discerner les grandes choses , qui s'amusent à celles-là. Pardonnez ma liberté : ce n'est qu'à cause que je vous crois bien dillérent de ces esprits-là, que je vous en parle axec si peu de ménagement.

DIALOr.L'ES sru i;itl.nOlENCR.

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B. Vous n'avez pas besoin de précaiilion a\oc moi; allons jusqu'au bout sans nous arrèler.

.1. ('oiisiik'icz (lonc . iiion>icin' . on nit'nu' temps les avantages d'un liuinnic qui n'apprcnil point |)ar eo-ur : il se possède , il |)arle naturellement, il ne parle point en déclamateur; les cboses coulent de source; ses cxpressiojis (si son naturel est riclie pour ri-bupicnce) sont ^ives et jdeines de moUM'incnl ; la elialcur mènu' (|ui l'animi; lui l'ait trouver des fxprcssious et des ligures qu'il n'auroit [)U préparer dans son élude.

H. Pourquoi? In liomme s'anime dans son cabinet , et peut n eonqioser des discours très- Nils.

.-l. Cela est vrai ; mais l'action \ ajoute encore une plus ;j;rande \ivacité. De plus, ce qu'on trouve dans la cbaleur de l'action est tout autrement sensible et naturel ; il a un air néf;li|.'é, et ne sent point l'art connue presipic toutes les cboses composées à loisir. Ajoutez qu'un orateur babile et e\[)érimenté proportionne les cboses à l'impresslun qu'il voit ([u'elles l'ont sur l'auditeur; car il remarque fort bien ce qui entre et ce (jui n'entre pas dans l'esprit , ce qui attire 1 atlenliou , ce qui toucbe lescteurs, et ce qui ne lait [luiut ces ell'els. Il reprend les mêmes cboses d'une autre manière, il les revêt d'images et de comparaisons plus sensibles ; ou bien il remonte aux principes d'où dépendent des vérités qu'il veut persuader ; ou bien il tàcbedc guérir les passions , qui euqiêcbent ces vérités de faire impression. Voilà le véritable ai't d'instruire cl de persuader : sans ces moyens ou ne fait que des déclamations vagues et infructueuses. Voyez combien l'orateur qui ne parle que par cœur est loin de ce but. Keprésente/.-vous un bommt,' qui n'osen.iit dire (pie sa leçon : tout est nécessiiirement compassé dans son style ; et il lui arrive ce que Denys d'Halicarnassc remarque qui est arrivé à Isocrate, sa composilion est meilleure à être lue qu'à être prononcée. D'ailleurs, quoicpi'il fasse , ses inilexionsde voix sont uniformes et toujours un |)eu forcées : ce n'est point un bomme cpii parle, c'est un orateur qui récite ou jpii déclame; son action est conti'aire, ses yeux trop arrêtés marquent (jue sa mémoire travaille, et il ne peut s'abaïKloimer à un mouvement extraordmaire sans se melte en danger de |ierdre le lil de son disc-ours. I, auditeur voyant l'art si à découvert , bien loin d'être saisi et transporté bors de lui-même , comme il le faudroit, observe froidemeul IttuI lartilice du discours.

/>'. Mais les anciens orateurs ne faisoient-ils pa^ ce que vous condamne/..

.t. .le crois ipie n<iu.

//. (Jiioi ! \(tus crove/. (pie llémo^tliène et (licéron ne .savoient |)oint par cteiir ces liarangues si acbevécs (pie nous avons d'eux '/

,1. Nous voyous bien qu'ils les écrivoieni ; mais nous avons plusieurs raisons de croire (pi'ils ne les aiqtrenoient point par co-ur mot à mot. Les discours mêmes de Di'mo.-,tliène , tels (|u'ils .sont sur le pajtier, manpieiit hieii plus la sublimité et la vébémence d'un graml geni(! accoutumé à parler fortement des allaires publiques, que l'exactitude et la polites.se d'un bomme (pii compose. Tour ( jcéron , on voit, en divers endroits de ses barangnes, des cboses m'-cessairement imprévues. .Mais rapportonsnous-en à lui-même sur cette matière. Il veut que l'orateur ail beaucoup de mémoire. Il parle même de la mémoire artilicielle comme d'une invention utile : mais tout ce qu'il en dit ne mar(iue |)oinl que l'on doive a|>prendre mot à mot par co-ur; au contraiie, il parait se borner à vouloir qu'on range e.yactement dans sa tète toutes les parties de son discours, et que l'on prémédite les ligures et les principales expressions qu'on doit employer, se réservant d'y ajouter sur-le-cbamp ce (pie le besoin et la vue des objets ponrroit inspirer : c'est pour cela même qu'il demande tant de diligence et de I)résence d'esprit dans l'orateur.

/y. l'ermettez-moi de vous dire que tout cela ne me persuade point ; je ne puis croire qu'on parle si bien (piand on parle sans avoir réglé toutes ses paroles.

C . Et moi je comprends bien ce qui vous rend si incrédule ; c'(.*st que vous jugez de ceci |)ar une (.'X|)érience commune. Si les gens qui apprennent leurs sermons |tar C(eur prêcboient sans cette |né[)aratioii , ils jn'êcberoient apparemment fort mal. Je ne m'en étonne pas : ils ne sont pas accoutumés à suivre la nature ; ils n'ont songé qu'à apprendre à écrire , et encore à (écrire avec alfeclation ; jamais ils n'ont songé à apprendre à parler d'une manière noble, forte et naturelle. D'ailleiiisla |)liipart n'ont pas assez de fonds de doctrine pour se lier à euxmêmes. La mélbo(l(.' d'apprendre par co'ur met je ne sais combien d'esprits bornés et superliciels en état de faire des discours publics avec (piel- (pie éclat : il ne faut (prassembler un certain iioiidiie de pa.ssages et de pensées; si peu (|U*oii ail de génie et de m'couis, on donne, avec du temp> . une forme polie à celte matière. .Mais, pour le ie?«te, il faut une méilitalioii .sérieuse

DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE

des preiiiiors pi'inci|ies . iu\c connoissance élendue des niu'uis , la leotiiic de l'antiquité, de la force de raisoiiiieineiit et d'action. N'est-ce pas là , monsieur, ce (jue vous demandez de l'orateur (jui n'ap|)rend point par co'ur ce qu'il doit dire?

,1. Vous l'avez très-bien expliqué. Je crois seulement qu'il l'aut ajouter que (juand ces qualités ne se trouveront pas éminemment dans un homme , il nt> laissera jias de taire de bons discours , pourvu qu'il ait de la solidité d'esprit , un tonds raisonnable de science , et quelque facilité de parier. Dans cette méthode , comme dans l'autre , il y auroit divers degrés d'orateurs. Heinar(|uez encore que la jilupart des genscpii n'apprennent j>oint parcanu" ne se préparent pas assez : il faudroit étudier sou sujet par une profonde méditation, préparer tous les mouvemens qui peuvent toucher, et donner à tout cela un ordre qui servît même à mieux remettre les choses dans leur point de vue.

/?. Vous nous avez déjà parlé ])lusieurs fois de cet ordre ; voulez-vous autre chose qu'une division ? N'avez-vous pas encore sur cela quelque opinion singulière ?

A. Vous pensez vous moquer ; je ne suis pas moins bizarre sur cet article que sur les autres.

B. Je crois que vous le dites sérieusement. A. N'en doutez pas. Puisque nous sommes

en train , je m'en vais vous montrer combien l'ordre manque à la plupart des orateurs.

/J. Puisque vous aimez tant l'ordre , les divisions ne vous déplaisent pas.

A. Je suis bien éloigné de les approuver.

B. Pourquoi donc? ne mettent-elles pas l'ordre dans un discours ?

A. D'ordinaire elle? y en mettent un qui n'est qu'apparent. De plus elles dessèchent et gênent le discours ; elles le coupent en deux ou trois parties , qui interrompent l'action de l'orateur et l'eiîet qu'elle doit produire : il n'y a plus d'unité véritable, ce sont deux ou trois discours dilférens qui ne sont unis que par une liaison arbitraire. Le sermon d'avant-hier, celui d'hier et celui d'aujourd'hui , pourvu qu'ils soient d'un dessein suivi , comme les desseins d'Avent , font autant ensemble un tout et un corps de discours, que les trois points d'un de ces sermons font un tout entre eux.

B. Mais, à votre avis, qu'est-ce donc que l'ordre? Quelle confusion y auroil-il dans un discours qui ne seroil point divisé ?

A. Croyez-vous qu'il y ait beaucoup i)lus de confusion dans les liarangues de Démostliène et

de Cicéron . que dans les sermons du prédicateur de votre paroisse?

//. Je ne sais : je croii'ois (jue non.

\. Ne craignez pas de vous engager trop : les harangues de ces grands honnnes ne sont pas divisées comme les sermons d'à présent. Non-seulement eux , mais encore Isocrate, dont nous avons tant j)arlé , et les autres anciens orateurs, n'ont point j)ris celte règle. Les Pères de l'Eglise ne l'ont |)oint connue. Saint Bernard , le dernier d'entre eux, marque souvent des divisions ; mais il ne les suit pas , et il ne partage point ses sermons. Les prédications ont été encore long-temps aj)rès sans être divisées, et c'est une invention très-moderne qui nous vient de la scolasti(pie.

B. Je conviens que l'école est un méchant modèle pour l'éloquence ; mais quelle forme donnoit-on donc anciennement à un discours ?

A. Je m'en vais vous le dire. On ne divisoit pas un discours : mais on y distinguoit soigneusement toutes les choses qui avoient besoin d'être distinguées ; on assignoit à chacune sa place , et on examinoit attentivement en quel endroit il falloit placer chaque chose pour la rendre plus })ropre à faire impression. Souvent une chose qui , dite d'abord , n'auroit paru rien , devient décisive lorsqu'elle est réservée pour un autre endroit où l'auditeur sera préparé par d'autres choses à en sentir toute la force. Souvent un mot qui a trouvé heureusement sa place y met la vérité dans tout son jour. Il faut laisser quelquefois une vérité enveloppée jusqu'à la fin : c'est Cicéron qui nous l'assure. Il doit y avoir partout un enchaînement de preuves ; il faut que la première prépare à la seconde , et que la seconde soutienne la première. On doit d'abord montrer en gros tout un sujet , et prévenir favorablement l'auditeur par un début modeste et insinuant , par un air de probité et de candeur. Ensuite on établit les principes ; puis on pose les faits d'une manière simple , claire et sensible , appuyant sur les circonstances dont on devra se servir bientôt après. Des principes, des faits, on tire les conséquences ; et il fiiut disposer le raisonnement de manière que toutes les preuves s'entr'aident pour être fiicilement retenues. On doit faire en sorte que le discours aille toujours croissant, et (jue l'auditeur sente de plus en plus le poids de la vérité ; alors il faut déployer les images vives et les mouvemens propres à exciter les passions. Pour cela il faut connoître la liaison que les passions ont entre elles ; celles qu'on peut exciter d'abord [)lus facilement, et qui peuvent servir

niAl.nClKS sru I.KI.nnll-.NCK.

à émouvoir ks aulros: lellos ciilin (jiii |»ii\t'iil |»ri)(luiii' les plus ^laiuls ollfls. cl [nir K's(|iu'llos il l'aiil liiiiiiiKT If (lisiuiirs. Il est soiivcnl à |ii-<i|Mis lit; l'aire à la lin une mapiUilutioi) (|iii it'ciH'ilIc en peu de riiuls Imite la loive de l'uialeur, et qui rtMuelte de\aul les yeux loul ce (ju'il a dit de plus persuasif. Au reste , il ne raul|>as irarder scrupuleusement cet ordre d'un»* manière unifurme ; cliaque sujet a ses exceptions et SCS propriétés. Ajoutez que, dans cet ordre même, on j)eut trouver une variété presque iulinie. (let ordiT , qui nous est à peu près marqué jiar Cicéron, ne peut pas, connue nous le \oyez. être suivi dans un discours cou[)é en trois , ni observé dans chaque point en particulier, 11 faut donc un ordre , monsieur, mais un ordre qui ne soit point promis el découvert dès le conuuencement du discours. Cicéron dit (jue le meilleur, presque toujours, est de le cacher, el d'y mener îauditcur sans (ju'il s'en aperçoive. Il dit même en termes formels, car je m'en souviens , qu'il doit cacher jusqu'au iiond)rc de ses preuves , en sorte qu'on ne jiuisse les compter, quoicju'elles soient distinctes jiar elles-uièmes . et qu'il ne doit point y av(jir de division du discours clairement marquée. Mais la grossièreté des derniers temps est allée jusqu'<"i ne point connoître l'ordre d'un discours , à moins que celui qui le ("ait n'eu avertisse dès le conuneucement el qu'il ne s'arrête à chaque point.

C. ^hlis les divisions ne servent-elles |)as pour souIa{.'er l'esprit et la mémoire de l'auditeur? C'est pour l'inslruclion qu'on le l'ail.

.1. La division soulage la mémoire de celui tjui parle. Kncore même un ordre naturel, sans être marqué, feroit mieux cet elïet ; car la \érilable liaison des matières conduit l'esprit. Mais pour les divisions , elles n'aident que les gens qui ont étudié, el que l'école a accoutumé à celle méthode; et si le pcu[de ictienl mieux la division que le n-sle , c'est {pi'elle a été plus souvent ré|)élée. (létiéralemenl i»arlaul , les choses sensibles et de [)ratique sont celles qu'il retient le mieux.

li. L'ordre que vous proposez peut être bon sur certaines matières ; mais il ne convient pas à toutes; on ti'a pas toujours des faits à jtoser.

.1. Ouaud on n'en a point on s'eu passe; mais il n'y a guère de matièri:s uii l'on en manque. Une des beau lés de I Maton est de mettre d'ordinaire , dans le couunenccmenl dises ouvrages de morale, des histoires el des tradilious <|ui sont comme le fondement de toute la suite du discours. Cette méthode con\ienl

bien davantage à ceux (jiii prêchent la religion; car tout y est tradition, tout y est histoir»', tout y est anliciuité. I«i plupart des prédicateurs u'instiuiseut pas assez , et ne prou\entque foiblemeut , fault! de lemonler à ces sources.

/y. Il \ a déjà long-temps que sous nous parlez ; j'ai houle rie vous arrêter ilavautage : cependant la curiosité m'entraîne, l'ermetlezmoi de vous faire encore (pielques questions sur les règles du discours.

A. Volontiers : je ne suis pas encore las, et il me reste un moment à donner à la conversation.

li. Nous \ouliz bannir sévèrement du discours tous les ornemens frivoles : mais apprenez-moi , par des exemples sensibles , à les distinguer de ceux (pii sont sont solides et naturels.

.1. Aimez-vuus les Iredoiis dans la nuisique? N'aimez-\ous pas mieux ces tons animés qui peigiieul leschoseset qui expriment les passions?

/!. < »iii , sans doute. Les fredons ne font (luamuser l'oreille, ils ne signifient rien, ils n'evciteul aucun sentiment. Autrefois noire nmsiqiie en éloit pleine ; aussi n'av(jit-elle rien que de confus el de foible. Présentement on a commencé à se rapprocher de la musique des anciens. Celle musique est une espèce de déclamation passionnée ; elle agit fortement sur lame.

A. Je sa\ois bien (jue la nmsiijue, à laquelle vous êtes fort sensible , me serviroit à vous faire entendre ce qui regarde l'éloquence ; aussi faut-il qu'il y ait une espèce d'éloquence dans la musique Uïênie : ou doit rejeter les fredons dans l'ébujuence aus>i bien que dans la nuisifiue. Ne comprenez-vous [>as mainlenanl ce que j'ap|)elle discours fri'donnés , certains jeux de mots qui reviennent toujours comme des refiains, certains bourdonnemens de périodes langiiissanles et uniformes? Voilà la fausse éloquence, (|ui n'ssemble à la mau\aise umsicpie.

IJ. Mais encore, rciuK-z-moi cela un peu plus sensible.

A. La lecture des bons el des mauvais orateurs vous formera un goùl plus sur que toutes les règles : cependant il est aisé de vous satisfaire en vous lapporlant «[uelipies e\enq)les. Je n'en prendiai point dans notre siècb' , quoi- (ju'il soit fertile en faux ornemens. Pour ne blesser personne, revenons à Isocrate ; aussi bien est-ce le modèle d«'s discours fleuris el périodiques (|ui sont maintenant à la mode. Avez-Nous lu cet éloge d'Hélène qui est si célèbre ?

DIALOGUES SUR L'KI.OQUENCE

/?. Oui . jo l'ai lu aiili'tM'nis.

A. CoinnuMil ^(Hls païut-il?

B. A(linii'al>K' : jo n'ai jaiiniis vu lanl d'i'sjM'it. iVéloquoiioe , de doureur, d'iavcMUicm et de di'licalcsso. Je vous avoue qu'Hotuèro, que je lus ensuite , ne me jiarut ])(tinf avoir les mêmes traits d'esprit. Présentement que vous m'avez marqué le véritable but des potMes et des orateurs, je vois bien qu'Homère est autant au-dessus d'Isoerate , que son art est eaelié . et que celui de l'autre jtaroit. ÎNÎais enfin je lus alors eliarmé d'Isoerate , et je le serois encore si vous ne m'aviez détrompé. M.*"* est l'Isocrate de notre temps ; et je vois bien qu'eu montrant le i'oiblc de cet oratc\n- , vous laites le procès de tous ceux (pii reclierclient cette éloquence lleurie et elVéniinée.

A. Je ne parle que d'Isoerate. Dans le commencement de cet éloge , il relève l'amour (juc Thésée avoit eu pour Hélène ; et il s'imagine qu'il donnera une haute idée de celle femme , en dépeignant les (pialités héro'iques de ce grand homme qui en fut passionné : comme si Thésée, que l'auliquité a toujours dépeint foihle et inconstant dans ses amours, n'auroit pas pu être touché de quelque chose de médiocre. Puis il vient au jugement de Paris. Junon , dil-il , lui promettoit l'empire de l'Asie, Minerve la victoire dans les combats , Vénus la belle Hélène. Comme Paris ne put (poursuit-il) dans ce jugement regarder les visages de ces déesses à cause de leur éclat , il ne put juger que du prix des trois choses qui lui étoienl oifertes : il préféra Hélène à l'empire et à la victoire. Ensuite il loue le jugement de celui au discernement duquel les déesses mêmes s'éloient soumises. Je m'étonne *, dit-il encore en faveiu* de Paris, que quelqu'un le trouve imprudent d'avoir voulu vivre avec celle pour qui tant de demidieux voulurent mourir.

C. Je m'imagine entendre nos prédicateurs à antitbèses et à jeux d'esprit. Il y a bien des Isocrates !

A. Voilà leur maître. Tout le reste de cet éloge est plein des mêmes traits ; il est fondé sur la longue guerre de Troie , sur les maux que souffrirent les Grecs pour ravoir Hélène, et sur la louange de la beauté qui est si puissante sur les hommes. Rien n'y est prouvé sérieusement ; il n'y a en tout cela aucune vérité de morale : il ne juge du prix des cboses

àTTOÔv/iU/'.cïv r,6£XriUcv.

que par les passions des honunes. Mais nonseulemenl ses preuves sont l'oibles, de plus son style est tout fardé et amolli. Je vous ai rapporté cet endroil, tout profane (pi'il est, à cause qu'il est très-célèbre, et que celte mauvaise manière est maintenant fort imilée. Les autres discours les plus sérieux d'Isoerate se sentent beau<dup de cette inollese de style, cl sont [>leins de ces faux brillans.

//. Je vois bien que vous ne voulez point de ces tours ingénieux, qui ne sont ni des raisons solides cl concluanles , ni des mouvemeus naturels et alfectueux. L'exemple même d'Is\"rale (jue vous apportez, quoiqu'il soit sur un sujet frivole , ne laisse pas d'êlre bon ; car tout ce clinquant convient encore bien moins aux sujets séi'ieux et solides.

A. Revenons , monsieur , à Isocrate. Ai-je donc eu tort de pjtrlcr de cet orateur comme Cicéron nous assure qu'Aristote en parloit ?

B. Qu'en dit Cicéron?

.4. nu'Aristote voyant qu'Isocratc avoit transporté l'éloquence de l'action et de l'usage à l'amusement et à l'ostentation, et qu'il atliroit par là les plus considérables disciples , il lui appliqua un vers de Philoclèle , pour marquer combien il étoit honteux de se taire et d'entendre ce déclamateur. En voilà assez, il faut que je m'en aille.

B. Vous ne vous en irez point encore , monsieur. Vous ne voulez donc point d'antithèses ?

A. Pardonnez-moi : quand les choses qu'on dit sont naturellement opposées les unes aux autres , il faut en mai'(jucr l'opposition. Ces antithèses là sont naturelles , cl font sans doute une beauté solide; alors c'est la manière la plus courte et la plus simple d'exprimer les cboses. Mais cbercher un détour pour trouver une batterie de mots , cela est puéril. D'abord les gens de mauvais goût en sont éblouis ; mais dans la suite ces affectations fatiguent l'auditeur. Connoissez-vous l'arclii lecture de nos vieilles églises qu'on nomme gothiques?

B. Oui , je la connois, on la trouve partout. A. N'avez-vous pas remarqué ces roses, ces

points , ces petits orncniens coupés et sans dessein suivi , enfin tous ces colifichets dont elle est pleine ? Voilà en architecture ce que les antithèses et les autres jeux de mots sont dans l'éloquence. L'architecture grecque est bien plus simple ; elle n'admet que des ornemens majestueux et naturels ; on n'y voit rien que de grand , de proportionné , de mis en place. Cette arcbitecture qu'on appelle gothique nous est venue des Arabes. Ces sortes d'esprits étant

iiiAi.nt.i i:s srii i;r;i.(ini l'.Nci:,

ri») i

fort vifs, ef ii'avint ni ivulc ni cnlliuv, ne jn)n\(»ionl niaïKiiiiT de se joli-r dans ilf fanssi-s subtiliU's; de là lenr vint oe inanvais gonl en l'Hilt's choses, ils onl été sopliisles en raisunni-nitiis , anialenrs de eolilicliels en arcliilectnre , el inventenrs de imiiiles en [loésie el en éliw|iienie. 'l'ont eel.i est dii même ^'énie.

/y. Cela est tort plaisant. Selon vons , nn sermon plein d'anlitlirses et d'antres scnddaMcs ornemens est ("ait eonune une éi:lise l);\lie à l.i ^otliitpie.

.1. (Uii , c'est pr<*(ist'menl cela.

/>'. Knci>re nne (jneslion. je \<ni> en < «injure. et pnis je vons laisse.

.1. Qnoi?

/y. Il me sendile qu'il est hien dii'lîcile de traiter en style nolde les détails ; et cependant il faut le faire (|uaiul on vent être solide , comme vous demandez qu'on le soit. De grâce , nn mot là-tlessus.

.1. On a tant de peur dans notre nation d'èlre l'as, qu'on est d'ordinaire sec et vague dans les expressions. \'eut-on louer un saint, on clierchc des phrases maynititjues : on dit (jii'il éloit admirable, que ses vertus étoient célestes, que c'éloil un ange , et non pas nn homme : ainsi tout se passe en exclamations, sans prenvc et sans peinture. Tout au contraire les (îrecs se servoient |ien de tons ces termes généraux qni ne pronvmt rien ; mais ils disoient beaucoup de laits. l'ar exemple, Xénophon , dans toute l.i Cvropédie, ne dit pas nne fois que Cyrus éloit admirable . mais il le fait partout admiier. C'est ainsi ipTil faudroit louer les saints en montrant le. détail de leurs sentimens et de li-'urs actions. Nous a\ons là-dessus nne fausse ]»olitesse , semblable à celle de certains [irovinciaux , qni se piquent de bel-esprit : ils n'osent rien dire qni ne leur paroisse exquis et relevé; ils sont toujoms guindés, et croiroient se trop abaisser en nommant les choses |)ar leurs noms, 'l'oul enlri' dans les sujets que rélo(|uence dipit traiter. La poésie même, (|ui est le gemx- le ))lus sublime , ne réussit qu'en peignant les choses avec toutes leurs circonstances. Voyez N irgile représentant les navires troycns (jui quittent le rivage d'.M'ricpie, ou (jui arrivent sur la côte d'Italie ; tout le détail y est peint. .Mais il faut avouer que les (îrecs poussoient encore plus loin le détail , et suivoient plus sensiblement la nature. A cause de ce grand détail, bien des geus. s'ils l'osaient , tron\eroient Homère trop simple. Par cette simplicité si originale , et diiut nous a\ons tant perdu le goût, ce poète a beaucoup de rapport avec l'Ci riiore:

mais rCcriturt> le surpasse autant (ju'il a surpa--»é tout le reste de l'antiquité pour peindi-e naï\enient les choses. Mn faisant nn détail . il ni- faut rien prés<;nler à l'espi'il de l'auilileur (pii ne nii'-rite son alli niion, el tpii ne contribue à l'idi-e (|u'iin \eut lui donner. Ainsi il faut èln; judicieux pour le choix des circunslances , mais il ne l'.Kit |M)inl craindre de dire lnul ce qui sei I ; cl (■(•>! une polilessi! mal entendue quiî de sup|»riiM<T certains endroits utiles , parce <|u on ne les trouve pas susceptibles d'ornemens; outre qu'Homère nous ap[)rend assez , par son exemple, «piun peut endiellir en leur manière tous les sujets, h'ailleurs il faut recontioilre que tout discours doit avoir ses inégalités : il faut être grand dans les grandes choses ; il faut èlre siiiq)le sans être bas dans les peliles : il laiil taiilnl de la naïveté et de l'exaclilnde . taiiir.l de la sublimité et de la véhémence. In peintre (pii ne représenteroit jamais que ries palais d'une arcliitectnre sonq>tueuse ne feroit rien de \r,ii , el lasseroit bientôt. Il faut suivre lu nature dans ses variétés : après avoir |»eint une superbe ville , il est souvent à propos de faire \(iii- nn désert et des cabanes de beigers. La pluj)art des gens qui veulent faire de beaux discours cherchent sans choix également partout la pompe des |>aroles : ils croient avoir tout fait , pourvu (pi'ils aient fait un amas de grands mots et de pensées vagues ; ils ne songent (|n'à charger lem's discours d'ornemens; send)lables aux médians cuisiniers , (jui ne savent rien assaisonner avec justesse , et qui croient donner nn goût exquis aux viandes en y mellant beaucoup de sel et de poivre. La véritable éloquence n'a rien d'enllé ni d'and)itieux ; elle se modère, et se proportionne aux sujets qu'elle traite el aux gens qu'elle instruit: elle n'est grande et sublime que quand il faut l'être.

//. C(> mot (|ue vous nous avez dit de l'Lcriture sainte me domie im ilésir extrême (jue vons m'en fassiez sentir la beauté : ne pourrons-nous point vous avoir demain à (jnelque hem'e'.'

A. Demain, il me sera difticile ; je lâcherai pourtant de xenir le s(»ir. Pnisfpie vous le voulez , nous parlerons de la parole de Dieu : car jusqu'ici nous n'avons parlé- (pie de celle des honnnes.

//. Adieu, monsieur: je vous conjure de nous tenir pande. Si vous ne venez pas , nous vous irons chen lier.

DIALOQUES SUR L'ÉLOQUENCE.

TUOI^^lTlME niAI^OiUE.

Kn quoi consislo la viirifahlo éloquoiico. r.oiiiliii'ii i(ll(> des livres saints ost ailmirabl<\ Iiuporl.nu'o cl nuiiiii'n' d'uvlilicinor rKciilmv sainte. Moyens do se Iminor à la jhc- (liealion. Onolle doit iMro la inalii-re oniinairo dos insliuilions. Sur réloquence et le style des Pères. Sur les panégyriques.

C. Jf. doutois que vous viiissioz , et pou s'en est fallu que je n'allasse eliez M.

.1. J'avois une afl'au'c qui me gèuoil ; mais je me suis débarrassé heureusement.

C. J'en suis fort aise, car nous avons yrand besoin d'achever la matière entamée.

/A Ce malin j'étois au sermon à***, cl je pensois à vous. Le prédicateur a parlé d'une manière édiliante. mais je doute que le peuple entendit bien ce qu'il disoit.

A. Souvent cela arri\e. J'ai vu une femme d'espril qui disoit que les prédicateurs parlent latin en français, La plus essentielle qualité d'un prédicateur est d'être instructif. î\Jais il faut être bien instruit pour instruire les autres : d'un côté, il faut entendre parfaitement toute la force des expressions de l'Écriture; de l'autre , il faut connoître précisément la portée des esprits auxquels on parle ; cela demande une science fort solide et un grand discernement. On parle tous les jours au peuple , de l'Écriture , de l'Église, des deux lois, des'sacrilîces , de Moïse, d'Aaron , de Mclchisédech , des prophètes , des apôtres ; et on ne se met point en peine de leur apprendre ce que signifient toutes ces choses , et ce qu'ont fait ces personneslà. On suivroit vingt ans bien des prédicateurs sans apprendre la religoin comme on la doit savoir.

B. Croyez-vous qu'on ignore les choses dont vous parlez ?

A. Pour moi , je n'en doute pas. Peu de gens les entendent assez pour profiter des sermons.

B. Oui , le peuple grossier les ignore.

C. Hé bien ! le peuple, n'est-ce pas lui qu'il faut instruire?

A. Ajoutez que la plupart des honnêtes gens sont peuple à cet égard-là. Il y a toujours les trois quarts de l'auditoire qui ignorent ces premiers fondemens de la religion , que le prédicateur suppose qu'on sait.

B. Mais voudriez-vous (jue , dans uu bel

auditoire , im luédicateiu" allai expliquer le catéchisme'.'

A. Je sais qu'il v faut apporter quelque tempérament ; mais on peut , sans olVenscr ses auditeurs , rappeler les histoires qui sont l'origine et l'inslitutiou de toutes les choses saintes, liien loin que celle recherche de l'origine fût basse, elle (loiuK'idil à la ]>lupart des discours une liirce (.'[ une beauté qui leur manquent. Nous avions déjà fait hier cette remarque en passant , surtout jiour les mystères. L'auditoire n'est ni instruit ni persuadé, si on ne remonte à la source. Conmient , par exemple , ferez-vous entendre au peuple ce que l'Eglise dit si souvent après saint Paul , que Jésus-Christ est notre pâque, si on n'explique quelle étoit la pàque des Juifs, insliluée pom- être un monument éternel de la délivrance d'h]g\pte , et poiu' ligui'er une délivrance bien plus inqtorlimle qui étoit réservée au Sauveur. C'est pour cela que je vous disois que presque tout est historique dans la religion. Afin que les prédicateurs comprennent bien cette vérité , il faut (ju'ils soient savaiis dans l'I-^criture.

//. Pardonnez-moi si je vous interromps à l'occasion de l'Écriture. Vous nous disiez hier qu'elle est éloquente. Je fus ravi de vous l'entendre dire, et je voudrois bien que vous m'apprissiez à en connoître les beautés. En quoi consiste cette éloquence? Le latin m'y paroît barbare en beaucoup d'endroits ; je n'y trouve point de délicatesse de pensées,. Où est donc ce que vous admirez?

A. Le latin n'est qu'une version littérale, où l'on a conservé par respect beaucoup de phrases hébraïques et grecques. Méprisez-vous Homère parce que nous l'avons traduit en mauvais français ?

B. Mais le grec lui-même (car il est original pour presque tout le Nouveau Testament) me paroît fort mauvais.

A. J'en conviens. Les apôtres, qui ont écrit en grec , savoient mal celle langue , comme les autres Juifs hellénistes de leur temps : de là vient ce que dit saint Paul , Imperitus sérrnone, sed non scientiâ. Il est aisé de voir que saint Paul avoue qu'il ne sait pas bien la langue grecque , quoique d'ailleurs il leur explique exactement la doctrine des saintes Ecritures.

B. Mais les apôtres n'eurent- ils [las le don des langues ?

A. Ils l'eurent sans doute, et il |)assa même jusqu'à un grand nombre de simples lidèles : mais , pour les langues qu'ils savoient déjà par des voies naturelles , nous avons sujet de croire

I»I.\I.<m;i |;s SI U I. i:i nnlKNCK.

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tjiie Uit'ii li's leur laissa pailtM' cuiiiiik' ils les pailoii'iit aii|iara\aiil. Saint l'aiil , qui rlnii de Tarse, [larluil nalmvilfini'nl If \:vec corrotiipti des .Iiiils lu'llt'iiislos : iii>iis voyous (|u"il a rn il PU cclli' luauirit'. Sailli laie paroit l'avitir ^u uu p»Mi n)i<M!\.

r. Mais j'a\i>is toujours coniinis (juc saiut l'aul vouloil (lire dans ce passaL,'o (pi'il riMionçoil à l'cloqui'Uir , ot (pi'il in' s'allaclioit i\uh la siuiplifilé lie la ilorlriiu* c'\aup''linui'. Oui sùionieul . cl je l'ai ouï iliie à beaucoup tle {jeus lio l)icu , quo riCcriliur sainte n'est point éloquente. Saint Jérôme fut i)uni pour être tléi^oùté «Ir sa sinq»licité et pour aimer mieux ('icéron. S;iint Auj:ustiu paroit , dans ses (^.oni'essious , avoir commis la même faute. Dieu n'a-t-il pas voulu éprouver notre foi , non-seulemeut |)ar l'oliscurité, mais encore par la bassesse du style de rKcritnre, comme par la pau\relé de Jésus- Cbrist?

.1. Monsieur, je crains que vous n'alliez tro[) loin. Oui croiriez-vous plutôt, ou de saiut Jérôme puni |)our avoir trop suivi dans sa retraite le goùl des études de sa jeunesse , ou de saiut Jérôme consommé dans la science sacrée et profane , qui in\ite Paulin dar.s nue épître à étudier l'Ecriture sainte, et qui lui promet plus de charmes dans les prophètes qu'il n'en a trouvé dans les poètes? Saiut Au;:ustin avoil-il plus d'autorité dans s.i première jeunesse , où la bassesse ap[)arente du style de l'I-^ciilure , connue il le dit lui-même, le dégoùloit, (jue (juaud il a composé ses livres de la Doctrine chrétienne ? Dans ces livres il dit souvent ' que saint Paul a eu une éloquerice merveilleuse, et que ce torrent d'élocpience est capable de se faire senlir. pour ainsi dire, à ceux méine qui dorment. Il ajoute (ju'en saint Paul la sagesse n'a point cherché la beauté des paroles, mais que la beauté des paroles est allée au-devant de la sagesse. Il rapporte de grands endroits de ses I^pîtres, où il fait \oir tout l'art des orateurs profanes surpassé. 11 excepte seulement deux choses dans tette comparaison : l'une , dil-il , que les orateurs profanes ont cherché les orueniens de l'éloquence, et que l'élotpjencc a suivi naturellement saint Paul et les autres écrivains sacrés; l'autre est (|ue saint Augustin témoigne ne savoir j>as assez les déliratesses de la langue greiipie pour trouver dans les ICcritures saintes le iioud)re et la calem-e des |)ériodes qu'on trouve dans les écrivains profanes. J'oubliois de

MMi> dire ipi'il rap|inrte cet eiidroil du pr(»phète Amos ' : Mallipur à rous ipii êtes tijèulciis diiiti Sinii , H qui vous confiez ù In uionfnync de Sniiiiirir ! Il assure que le pri>|)hèle a su!'[)assé, en rel endroit . tout ce (pi'il V a d<' merveilleux dans les orateurs païens.

f. Mais couuueut enteudez-snus i cà paroles <lf saint Paul, .\uii in jtcrsunsiljilibfiA ImnmnfP s(i/iiciifi(r vcrliis? Ne dit-il pas aux (loriulhien.' (piil n'est jioint \enu leur atmoncer Jésus-(]hrihl avec la sublimité du discours et de la sagesse ; qu'il n'a sti parmi eux que Jésus , mais Jésus crnrilié: cpie sa préditalion a été fondée, non sur les discours persuasifs de la sagesse hnmiiuc, mais sur les elVets sensibles de l'esprit et de la puissance de Dieu , alin , conlinue-l-il , que votre foi ne soit point fondée sur la sagess<des h«tnunes, mais sur la puissance divine? Hue S!gnilienl donc ces paroles , monsieur? Que [>ou voit-il dire de plus fort pour rejeter cet art de persuader cpie vous établissez ici? Pour m<*i , je \ons avoue que j'ai été édilié, quand vous avez blâmé tous les ornemens all'ectés (pie la vanité cherche dans les discours : mais la suite ne soutient i)as un si pieux commencement. Vous allez Hure de la prédication uu art tout humain, et la siuq)licité apostolique en sera bannie.

^l. Vous êtes mal édifié de mon estime pour l'éloquence ; et moi je suis fort édilié du zèle a\ec lequel vous m'en blâmez. Cependant , monsieur, il n'est pas inutile de nous éclaircir là-dessus. Je vois beaucoup de gens] de bien qui, comme vous, croient (jue les prédicateurs éloquens blessent la simplicité évangéliqne. Pourvu que nous nous entendions, nous serons bientôt d'accord. On'entendez-vous par simplicité ? qu'enteiidez-\ous par éloquence ?

C. Par sim[ilicilé , j'entends uu disi.ours sans art et sans magniticencc ; par élocpience, j'entends au contraire un discours plein darl el d'oruemeus.

.1. Quand vous demandez un discours simple , voulez-vous un discours sans ordre, sans liaison , sans preuves solides et concluantes, sans méthode pour instruire les ignorans ? voulez-Vfius un prédicateur «pii n'ait rien de palltéti(pie, el qui lie s'apjiliipie pointa toucher les cfpurs ?

C. Tout au contraire , je demande un discours (|ui instruise et (pii touche.

.1. Vous voulez donc qu'il soit l'-bMpiiMit, car nous aviius déjà vu (pie l'ibiqueiK c nvA que

» n. Dufl. chriil. Iil>. i\, II. H il !i..|. I. III, !•. 08 .1

» !>' Ihft. rlni!.!. \\\< . i\, II. 17 : y. 71. /;

FEXELON. TOME VI.

DIALOGUES SUR L'ELOQUENCE

l'art d'instruire ot do persuader les lioinines eu les louchant.

C. Je conviensiiirillaul iuslruire et loucher; mais je voudrois ([u'ou le l'il sans art cl par la sin)[>licité a[)Ostolitpie.

.1. Venons donc si l'art et la siin|tlicilé apostolitjue sont iuconipatihles. Qu'entendcz-\ous p:u' arl ?

C. J'entends certaines règles que l'esprit humain a trouvées, cl qu'il suit dans le discours, pour le rendre plus heau et plus poli.

A. Si vous n'entendez par arl que celle in\ enlion de rendre un discours |)lus poli |)our plaire aux audileurs, je ne dispute point sur les mots, et j'avoue qu'il faut ôter l'art des sermons ; car celte vanité, connue nous l'avons vu, est indigne de l'élocpience, à plus forle raison du ministère apostolique. Ce n'est que sur cela (pie j'ai laut raisonné avec M. B. Alais si vous entendez par arl et par éloquence ce que tous les hahilcs d'outre les anciens ont entendu, il ne faudra pas raisonner de mémo.

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