L'ODYSSÉE. LIVRE V
une divinité m'a jolé sur co rivage. Seroit-oe pour me faire soullVir encore de la colère de Neptune? ne scroit-elle point apaisée? ce dieu ine prépareroit-il de nouveaux niallieurs?
< • |)rincesse , ayez coui[)assion de moi ! Après tant de maux, vous êtes la première personne que j'ose implorer : je n'ai vu , je ne counois aucun des hommes qui lialtitent celte contrée. Enseignez-moi le chemin de la ville : donnezmoi un manteau pour me couvrir, car vous en avez apporté ici plusieurs. Que les dieux exaucent vos désirs, qu'ils vous donnent un mari digne de vous , et une famille où règne la concorde. Hien n'approche du bonheur d'un mari et d'une femme qui vivent dans une étroite l't tendre union ; c'est le désespoir de leurs ennemis , c'est la joie de leurs amis . et c'est pour eux une source de gloire et de paix.
Nausicaa lui répondit : Malheureux étranger, votre ton et la sagesse que vous faites paroître , montrent aussi que vous n'êtes pas un houune ordinaire. Jupiter, du haut de l'Olympe, distribue les biens aux bons et aux médians comme il le veut , et s'il vous afflige , il faut le supporter : mais puisque vous êtes venu dans nos contrées , vous ne manquerez ni d'habits , ni de tous les secours qu'on doit donner à un étranger persécuté par l'infortune. Je vous apprendrai le chemin de notre ville , et le nom de ceux qui l'habitent : ce sont les Phéaciens. Alcinoûs mon père les gouverne avec une douce et sage autorité.
Elle dit, et s'adressant aux femmes qui la sui voient , elle leur crie : Revenez , chères compagnes : pourquoi fuyez-vous à la vue de cet étranger ? Le prenez-vous pour un ennemi ? Non , non , il n'y a personne et il n'y en aura jamais qui ose venir porter la guerre chez les Phéaciens. Nous craignons les dieux , nous en sommes aimés , nous habitons à l'extrémité du monde, environnés de la mer, et séparés de tout commerce avec les autres humains. La tempête a jeté cet infortuné sur nos rives, nous devons en prendre soin. Les pauvres et les étrangers sont sous la protection spéciale de Jupiter : quand on ne leur donneroit que peu, ce peu lui est toujours agréable. Venez donc, donnez-lui à manger, et menez-le se baigner dans un endroit du fleuve où il soit à l'abri des vents.
A ces mots elles accourent ; et , pour obéir à Nausicaa , elles conduisent Ulysse dans un lieu commode , mettent auprès de lui une tunique et un manteau , lui donnent de l'essence dans une bouteille d'or, et lui disent de se laver dans le fleuve.
f l\sse leui' jtarla ainsi : Relies nymphes, tiMiez-vous un |)en à l'écart , je vous en sup- [>lie , ]iiMi(laMl que j'oterai l'écume de la nier (]ui me couvre , et (pie je me parfumerai ; il y a long-temps que je n';ii pu me procurer cet avantage : mais je ne me laverai pas devant vous , j'aurois honte de paroître à vos yeux dans l'état où je suis. Alors elles s'éloignent, et vont rendre compte à Nausicaa de ce qui les obligeoit à se l'etiivr.
r.ependant l'iysse se j(>lte dans le (Icuve , fait toiid)er en se nettoyant les ordiu'csqui s'étoient attachées à ses cheveux . ainsi que l'écume qui avoit couvert ses épaules et tout son corps; après s'être bien lavé , bien parfumé , il se revêt des habits magniiiques que lui avoit donnés la pi'incesse. IMincrve alors fait paroître sa taille plus grande , donne de nouvelles grâces à ses beaux cheveux , qui , semblables à des fleurs d'hyacinthe , et tond)ant par gros anneaux , ombrageoient ses épaules.
De même qu'iui habile artisan , instruit dans son art par Minerve et par Vulcain, versant l'or autour de l'argent, en fait un chef-d'œuvre; ainsi Minerve répand sur toute sa personne la noblesse et l'agrément. 11 s'arrête fièrement sur les bords du fleuve , puis s'avance tout rayonnant de grâces et de l)eauté.
Nausicaa, frappée à cette vue , s'adresse à ses femmes , et leur dit : Non, ce n'est pas contre la volonté des dieux que cet inconnu est venu chez les heureux Phéaciens. D'abord son air me sembloit affreux ; à cette heure il est comparable aux inmiortels qui sontdans.le ciel. Plût aux dieux que le mari que Jupiter inedestine fût fait comme lui , qu'il voulût s'établir dans cette région, et qu'il s'y trouvât heureux ! Dépêchez-vous , donnez à manger à cet étranger , il doit en avoir grand besoin. On obéit promptcmcnt, on sert devant Ulysse des viandes et du vin . il boit et mange avec l'avidité d'un hommequi depuis long-temps n'avoitpris de nourriture. Alors Nausicaa plie ses habits , les met sur le char, fait atteler ses mulets, monte sur le siège, et dit à Ulysse : Levez-vous, étranger , il est temps d'aller à la ville ; et je vous ferai conduire dans le palais de mon père, vous y verrez les plus considérables des Phéaciens. Vous me paroissez un homme sage , ne vous écartez donc pas de ce que je vais vous prescrire. Pendant que nous traverserons la campagne , suivez-moi doucement avec mes femmes. Je marcherai devant vous. La ville n'est pas éloignée, elle est environnée de hautes murailles ; un port magnifique s'étend des deux
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côtés, loiitrct* en est étroite, les vaisseaux y sont [lailailement à labri des vents. Vir» de la place |tubli(jne , autour du tenj[)le de Neptune, on voit des ina,i,'asins de ^'randes pierres île taille, où les l'iiéaciens renferment tout ce (jui e>t nécessaire à l'arnu-inent de leur marine. Il> t'ont des cordatres et polissent tles rames : ils néjjligent les llèches et les arcs, mais ils s"occu[»i'nt à construire des vaisseaux sur lescjuels ils parrourc!itles mers les plus éloi^Miées. <Juand nous approcherons de nos murs . il faudra nous séparer, car je crains leiu's disioms pi([uans. ils aiment Tort à médire; atin cpie nul ne puisse dire eu nous rencontrant : (Jui est cet lionnne si beau et si bien fait, qui suit Nausicaa? où l'a-t-elle trouvé? Il sera son mari. Nous n'a- \ons point de voisins: il faut que ce soit cpiel- «pie étranger, ipii . ayant été jeté sur nos bords avec son vaisseau, a été si bien reçu d'elle. Ne seroil-ce point un dieu descendu du ciel, qu'elle prétend retenir toujours? elle préfère sans doute nn tel mari qu'elle a rencontré en se promenant ; car elle mé[)rise sa nation , cl refuse >a main aux plus nobles des IMiéaciens qui la recbercbent. Voilà ce qu'ils diroient; et ce qui me couvriroit de honte. En elVet , je blàmerois moi-niênie une tille qui tiendroit une pareille conduite , et qui paroîtroit en public avec un homme à l'insu de ses parcns. et avant (jue son mariage eût été célébré solemiellement. Soyez donc attentif à ce que je vous dis , atin que mon pérc se presse de faciliter votre retour. Nous trouverons sur notre chemin un bois de peupliers consacré à Minerve. Il est arrosé d'une fontaine et entouré d'une très-belle prairie. Là sont les jardins de mon père , éloignés de la ville de la distance d'où peut s'entendre la voix d'un homme. Vous vous arrêterez en cet endroit, et NOUS y attendrez autant de temjisiju'il nous en faut pour nous rendre au palais. (Juaud vous jugeivz (pie nous y sommes arrivées, entrez dans la ville, et demandez la maison d'.Vlinoûsmon i)ère. Elle est facile à trouver, un < iifant vous y conduiroit, car il n'y en a aucune (pii l'égale en ai>parence et en beauté. Mais lorsque vous aurez passé la cour et gagné Trutrée du palais, traversez vite tous les ap[iartemens jusqu'à ce que vous arriviez à celui de ma mère. Vous la trouverez auprès d'un grand feu , ap- Ituyée contre une colonne , et lilant des laines couleur de ponrpre. Toutes ses esclaves sont à ws côtés, ainsi (pie mon père, (pie \(jus verrez a>sis sur un trône magniliquc Ne V(jus arrêtez point à lui ; mais allez embrasser les genoux de ma mère , afin d'obtenir par sa prutectiou les
moyens les plus sûrs et les plus piompt> de retonrnerdans xotrepaNs.Si elle \ons reçoit faNOrablemeut, livrez-\ous à la douce es[térance de revoir bientôt vos païens, vos amis et \olre patrie.
En Jinissant ces mots , Nausicaa pousse ses muli'ts; ils (piitlenl à l'instant le riNage , ils courent , et de leurs pieds touchent légèrement la terre. Mais elle ménage les coups et conduit ses coursiers de manière qu'Llysse et ses femmes puisst'utla sni\re à pied. Le soleil se couche. I l\sse entre dans le bois , il s'n asseoit, et fait cette prière à la tille de .lupiter : Déesse in- Nincible, exaucez-moi : vous ne m'axez jxjint écouté pendant que j'étois poursuivi par lactjlère de Neptune; soyez-moi aujourd'hui favorable; faites (jue je sois bien reçu des IMiéaciens; faites (jue j'excite leur (omjtassion. l'allas l'exam-a, mais elle ne lui ajtparut cependant pas. Elle redoutoit le dieu de la mer, toujours irrité c(jutrc L'iysse , toujours opposé à son retour dans ses Etats.