‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 82 sur 271 · LE CHAT ET LES LAPINS · texte numérisé non relu

LE CHAT ET LES LAPINS

Un chat, qui faisoit le modeste, étoit entré dans une garenne peuplée de lapins. Aussitôt toute la république alarmée ne songea qu'à s'enfoncer dans ses trous. Comme le nouveau venu étoit au guet auprès d'un terrier, les députés de la nation lapine, qui avoient vu ses terribles griffes, comparurent dans l'endroit le plus étroit de l'entrée du terrier, pour lui demander ce qu'il prétendoit. Il protesta d'une

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voix douce qu'il vouloil seulcmonl rUulicr Ils mœurs de la nation ; qu'en qualité do [diildsophe il alloil dans tous les paNs pour s'iui'orujer des loutnmesde chaque espèce d'animaux. Les députés, simples et crédules, retournèrent dire à leurs frères que cet étran^'cr , si vénérable par son maintien modeste cl par sa majestueuse fourrure, étoit un philosophe, sobre, désintéressé, pacilique, qui Noulnil seulen)ent rechercher la sa i:esse de pays en pays ; (pi'il \enoit de beaucoup d'autres lieux où il avoit vu de grandes merveilles ; qu'il y auroil bien du plaisir à l'entendre, et qu'il n'avoit garde de croquer les lapins, puisqu'il croyoit en bon Bramin la métemj)sycose, et ne manyeoit d'aucun aliment qui eût eu vie. Ce beau discours toucha l'assemblée. En vain un vieux lapin rusé, qui éloit le docteur de la troupe , représenta combien ce grave philosophe lui étoit suspect : malgré lui on va saluer le Bramin, qui étrangla du premier salut sept ou huit de ces pauvres gens. Les autres regagnent leurs trous , bien effrayés et bien honteux de leur faute. Alors dom Mitis revint à l'entrée du terrier, protestant, d'un ton plein de cordialité, qu'il n'avoit fait ce meurtre que malgré lui, pour son pressant besoin ; que désormais il vivroit d'autres aniniaux, et feroit avec eux une alliance éternelle. Aussitôt les lapins entrent en négociation avec lui, sans se mettre néanmoins à la portée de sa griffe. La négociation dure, on l'amuse. Cependant un lapin des plus agiles sort par les derrières du terrier, et va avertir un berger voisin, qui aimoil à prendre dans un lacs de ces lapins nourris de genièvre. Le berger, irrité contre ce chat exterminateur d'un peuple si utile , accourt au terrier avec un arc et des flèches; il aperçoit le chat qui n'étoit attentif qu'à sa proie : il le perce d'une de ses flèches ; et le chat expirant dit ces dernières paroles : Quand on a une fois trompé, on ne peut plus être cru de personne ; on est haï , craint , détesté ; et on est enfin attrapé par ses propres finesses.

LE LIÈVRE <JlI FAIT LK flHAVK.

Us lièvre, qui étoit honteux d'être poltron, cherchoit quelque occasion de s'aguerrir. Il alloil (pielqiiefois par un trou d'une haie dans les chuux du jardin d'un pay>au, pour s'accou-

tumer au bruit du village. Sou\enl même il passoil assez près de ([uelques matins, qui se fontentoieiit fl'aboyer après lui. Au retour de CCS grauiles expédilious, il si' croyoit plus redoutable qu'Alcide après tous ses travaux. On dit mên)e qu il ne rentroit dans son gîte qu'avec des feuilles de laurier, et faisoit l'ovation, il vantoit ses prouesses à ses compères les lièvres \oisins. il représenloit les dangers qu'il avoit courus, les alarmes qu'il avoit doimées aux ennemis, les ruses de guerre qu'il avoit faites en expérimenté ca[)itaine. et surtout son intrépidité héroïque. (Chaque; malin il remercioit Mars et Bellone <le lui avoir donné des talens et un courage pour donq)ler toutes les nations à longues oreilles. Jean lapin , discourant un jour avec lui, lui dit d'un ton moqueur : Mon ami, je te voudrois voir avec cette belle fierté au milieu d'une meute de chiens courans. Hercule fuiroit bien vite, et feroit une laide contenance. Moi, répondit notre preux chevalier, je ne reculerois pas. (juand toute la gent chienne viendroit m'altaquer. A peine eut-il parlé , qu'il entendit un petit tournebroche d'un fermier voisin , qui glapissoit dans les buissons assez loin de lui. Aussitôt il tremble, il frissonne, il a la fièvre ; ses yeux se troublent comme ceux de Paris quand il vit Ménélas qui venoit ardemment contre lui. il se précipite d'un rocher escarpé dans une profonde vallée, où il pensa se noyer dans un ruisseau. Jean lapin, le voyant faire le saut, s'écria de son terrier : Le voilà ce foudre de guerre ! le voilà cet Hercule qui doit purger la terre de tous les monstres dont elle est pleine !

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