‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 95 sur 271 · ACHILLE ET HOMERE · texte numérisé non relu

ACHILLE ET HOMERE

Manière aimable de faire naître dans le cœur d'un jeune prince l'amour des belles lettres et de la gloire.

AcH. — Je suis ravi, grand poète, d'avoir servi à t'immortaliser. Ma querelle contre Aga-

memnon , ma douleur de la mort de Patrocle, mes combats conli'c les Troycns , la victoire que je ivniporlai sur Hector, t'ont donné le plus beau sujet de poème qu'on ait jamais vu.

lIoM. — J'avoue ([ue le sujet est beau ; mais j'en aurois bien i)u trouver d'autres. Une preuve qu'il y en a d'autres, c'est que j'en ai trouvé en"ecfi\eu)oiit. Les aventures du sage et j)atient Ulysse valent bien la cidèrc de l'impétueux Acliille.

Acu. — (Juoi ! comparer le rusé et trompeur Ulysse au fils de Thétys plus terrible que Mars ! Va, poète ingrat, tu sentiras....

HoM. — Tu as oublié que les ombres ne doivent point se mettre en colère. Une colère d'ombre n'est guère à craindre. Tu n'as plus d'autres armes à employer que de bonnes raisons.

AcH. — Pourquoi aussi viens-tu me désavouer que tu me dois la gloire de ton plus beau poème ? L'autre n'est qu'un amas de contes de vieilles; tout y languit; tout sent son vieillard dont la vivacité est éteinte , et qui ne sait point linir.

HoM. — Tu ressembles à bien des gens, qui, faute de connoître les divers genres d'écrire , croient qu'un auteur ne se soutient pas quand il passe d'un genre vif et rapide, à un autre plus doux et plus modéré. Ils devroient savoir que la perfection est d'observer toujours les divers caractères, de varier son style suivant les sujets , de s'élever ou de s'abaisser à propos , et de donner, par ce contraste, des caractères plus marqués et plus agréables. Il faut savoir sonner de la trompette , toucher la lyre , et jouer même de la flûte champêtre. Je crois que tu voudrois que je peignisse Calypso avec ses nymphes dans sa grotte , ou Nausicaa sur le rivage de la mer, comme les héros et les dieux mêmes combattant aux portes de Troie. Parle de guerre , c'est ton fait, et ne te mêle jamais de décider sur la poésie en ma présence.

AcH. — 0 que tu es lier, bonhomme aveugle ! tu te prévaux de ma mort.

HoM. — Je me prévaux aussi de la mienne. Tu n'es plus que l'ombre d'Achille , et moi je ne suis que l'ombre d'Homère.

AcH. — Ah ! que ne puis-je faire sentir mon ancienne force à cette ombre ingrate !

HoM. — Puisque tu me pressestant sur l'ingratitude, je veux enfin te détromper. Tu ne m'as fourni qu'un sujet que je pouvois trouver ailleurs : mais moi , je t'ai donné une gloire qu'un autre n'eût pu te donner, et qui ne s'effacera jamais.

DIALOGUES DKS MOIITS.

Arii. — ("Itiminciit ! tu l'imagines que sans les \ers je grand Aeliille ne seroit pas admiré de toutes les nations et de tous les siècles ?

HoM. — l'Iaisanle \aiiité! pour avoir répandu plus de sauLT t|u ini autre au siéj^e d'une ville qui n'a été prise ()u'après la mort 1 lli'-! combien y a-t-il de héros <|ni ont vaiucu de grands peuples et conquis de grands royaumes! ce|)endant ils sont dans les ténèbres de l'oubli ; on ne sait pas même leiu's nouis. Les Muscs seules peuvent innnorlaliser les grandes actions. In roi qui aime la gloire la doit chercher dans ces deux choses : premièrement il faut la mériter par la vertu, ensuile se l'aire aimer par les noui-rissons des Muses qui peuvent les cbanler à tiuite la |)ostérilé,

Ai:n. — Mais il ne dépend pas toujours des princes d'avoir de grands |»oètes : c'est par hasard que tu as conçu, long-temps après ma mort , le dessein de faire ton Iliade.

HoM. — Il est vrai ; mais quand un prince aime les lettres , il se forme jjendant son règne beaucoup de poètes. Ses ivcompenses et son estime excileul entre eux une noble éuuilalion ; le goût se perfectionne. Il n'a qu'à aimer et qu'à favoriser les Muses, elles feront bientôt paroître des hommes inspirés pour louer tout ce qu'il y a de louable en lui. Huaud un prince manque d'un Homère, c'est qu'il n'est pas digne d'en avoir un : son défaut de goût attire l'ignorance, la grossièi-eté et la barbarie. La barbarie déshonore toute une nation, et ôte toute espérance de gloire durable au prince qui règne. Ne sais-tu |)as qu'Alexandre, (jui est depuis peu descendu ici-bas, pleuroit de n'avoir point un poète qui fit pour lui ce que j'ai fait pour toi? c'est qu'il avoit le goût bon sur la gloire. Pour toi, tu me dois tout, et tu n'as point de honte de n)f traiter d'ingrat ! Il n'est plus temps de s'emporter : ta colère devant Troi<' ét(jil bonne à me fournir le sujet d'un poème ; mais je ne puis chanter les enq)ortemens que lu aurois ici , et ils ne te feroient point d'honneur. Souvienstoi seulement que la l'arque t'ayant ôté tous les autres avantages , il ne te reste plus (|ue le grand nom que tu tiens de mes vers. Adieu. 'Juand tu seras de plus belle humeur, je viendrai te chanter dans ce bocage certains endroits de l'Iliade; par exemple, la défaite des (Irecs en ton absence, la consternation des Troyens dès qu'on le vit paroître pour venger l'alrocle . b's dieux mêmes élormés de le voir connue Jupiter foudroyant. A|)rès cela, dis, si tu l'oses, qu'Achille ne doit point sa gloire à Homère.

ll.YSSE KT ACilli.i.L.

Caractères de ci-s deux uueniers.

I !.. — Itiiiij.iiu- , lils (1(.' 'I iK'lys , je suis eiiliii tlesceudu. a|)rès une longue \ie, dans ces tristes lieux , où lu fus précipité dès la lleui" de ton Age.

AcH. — J'ai vécu peu, parce que les destins injustes n'ont pas permis que j'acquisse plus de gloire qu'ils n'en veulent accorder aux mortels.

Li.. — Ils m'ont pourlaut laissé vivre longtenq)s parmi des dangers inlinis , d'où je suis toujours sorti avec honneur.

Acn. — Ouel honneur, de prévaloir toujours par la ruse! Pour moi, je n'ai point su dissinmier ; je n'ai su ipie vaincre.

L"l. — Cependant j'ai été jugé après la mort le plus digne de porter tes armes.

AcH. — Bon ! lu les as obtenues par ton éloquence, et non par tou courage. Je fiémis quand je pense que les armes faites par le dieu Vulcain , el que ma mère m'avoit données, ont été la réconq)ense d'un discoureuiartiticieux.

Ul. — Sache que j'ai fait plus que toi. Tu es tombé mort devant la ville de Troie, qui étoit encore dans toute sa gloire, et c'est moi qui l'ai renversée.

Acn. — Il est plus beau de périr par 1 injuste courroux des dieux après avoir vaincu ses ennemis , que de linir une guerre en se cachant dans un cheval, et en se servant des mystères de Minerve pour tromper ses ennemis.

L'i.. — As-lu donc oublié cpie les Grecs me doivenlAchille méme'^Sansmoi, lu aurois passé une vie honteuse parmi les lilles du roi Lycomède. Tu me dois toutes les belles actions que je l'ai contraint de faire.

Acii. — Mais enliu je les ai faites, et loi lu n'as rien fait (pie des tromperies. Pour moi , quand j'étois parmi les lillesde Lycomède, c'est que ma mère Thétys, qui savoit que je devois périr au siège de Troie, m'avoit caché pour sauver ma vie. Mais loi , qui ne devois point mourir, pourquoi faisnis-lu le l'uu avec ta charrue tpiaiid Palamède découvrit si bien ta ruse? () (ju'il y a de [)laisir de voir tromper un trompeur ! Il mil, l'en souviens-tu, Télémaque

DIALOGUES DES MORTS

dans le champ , pour voir si tu ferois passer la charrue sur ton propre tils.

Ul. — Je m'en souviens; mais j'aimois Pénélope que je ne voulois pas quitter. N'as-lu pas t'ait lie jilus grandes folios pour Briséis , quand lu quittas le camp des Grecs, et fus cause de la mort de ton ami I*atrocle?

AcH. — Oui; mais, quand j'y retournai, je vengeai Patrocle et je vainquis Hector. Qui as-tu vaincus en ta vie , si ce n'est Irus , ce gueux d'Ithaque?

Ul. — Et les amans de Pénélope , et le cyclope Polyphème?

AcH. — Tu as pris les amans en trahison : c'étoient des hommes amollis par les plaisirs, et presque toujours ivres. Pour Polyphème , tu n'en devrois jamais parler. Situ eusses osé l'attendre, il t'auroitfait payer hien chèrement l'œil que tu lui crevas pendant son sommeil.

Ul. — Mais enfin j'ai essuyé pendant vingt ans , au siège de Troie et dans mes voyages , tous les dangers et tous les malheurs qui peuvent exercer le courage et la sagesse d'un homme. Mais qu'as-tu jamais eu à conduire? 11 n'y avoit en toi qu'une impétuosité folle , et une fureur que les honmies grossiers ont nommée courage. La main du lâche Paris en est venue à bout.

AcH. — Mais toi , qui te vantes de ta prudence, ne t'es-tu pas fait tuer sottement par ton propre lilsTélégone qui te naquit de Circé? Tu n'eus pas la précaution de te faire reconnoître par lui. Voilà un plaisant sage pour me traiter de fou !

Ul. — Va , je te laisse avec l'ombre d'Ajax, aussi brutal que toi , et aussi jaloux de ma gloire.

premier étal. Plutarque a parlé de cette fable; et j'ai cru que c'étoit un sujet propre à faire un dialogue , pour montrer que les hommes seroient pires que les bête3 , si la solide philosophie et la vraie religion ne les soutenoient.

ULYSSE ET GRILLL'S.

Lorsqu'Ulysse délivra ses compagnons, et qu'il contraignit Circé de leur rendre leur première forme, chacun d'eux fut dépouillé de la figure d'un animal , dont Circé l'avoit revêtu par l'enchantement de sa verge d'or *. Il n'y eut que Grillus, qui étoit devenu pourceau, qui ne put jamais se résoudre à redevenir homme. Ulysse employa inutilement toute son éloquence pour lui persuader qu'il devoit rentrer dans son

■ Voyez HoM. Odyss. liv. x. Le piéaiiiLuIe a clé omis dans les Oïlilioni; préccdciilcb. 'Edit. de fers.)

Ul. — N'êtes-vous pas bien aise, mon cher Grillus , de me revoir, et d'être en état de reprendre votre ancienne forme?

GiuLL. — Je suis bien aise de vous voir , favori de Minerve ; mais , pour le changement de forme , vous m'en dispenserez , s'il vous plaît.

Ul. — Hélas! mon pauvre enfant, savezvous bien comment vous êtes fait? Assurément vous n'avez point la taille belle ; un gros corps courbé vers la terre , de longues oreilles pendantes , de petits yeux à peine entr'ouverts , un groin horrible , une physionomie très-désavantageuse , un vilain poil grossier et hérissé. Entin vous êtes une hideuse nersonne; je vous l'apprends si vous ne le savez pas. Si peu que vous ayez de cœur , vous vous trouverez trop heureux de redevenir homme.

Grill. — Vous avez beau dire, je n'en ferai rien : le métier de cochon est bien plus joU. 11 est vrai que ma figure n'est pas fort élégante ; mais j'en serai quitte pour ne me regarder jamais au miroir. Aussi bien, de l'humeur dont je suis depuis quelque temps , je n'ai guère à craindre de me mirer dans l'eau , et de m'y reprocher ma laideur : j'aime mieux un bourbier qu'une claire fontaine.

Ul. — Cette saleté ne vous fait-elle point horreur? vous ne vivez que d'ordure ; vous vous vautrez dans des lieux infects ; vous êtes toujours puant à faire bondir le cœur.

Grill. — Qu'importe? tout dépend du goût. Cette odeur est plus douce pour moi que celle de l'ambre, et cette ordure est du nectar pour moi.

Ul. — J'en rougis pour vous. Est-il possible que vous ayez sitôt oublié tout ce que .l'humanité a de noble et d'avantageux?

Grill. — Ne me parlez plus de l'humanité ; sa noblesse n'est qu'imaginaire ; tous ses maux sont réels, et ses biens ne sont qu'en idée. J'ai un corps sale et couvert d'un poil hérissé, mais je n'ai plus besoin d'habits; et vous seriez plus heureux dans vos tristes aventures, si vous aviez le corps aussi velu que moi , pour vous passer de vêtemens. Je trouve partout ma nourriture , jusque dans les lieux les moins enviés. Lespro-

DIALOGUES DES MORTS

ces et les pncrrcs, et tous les autres embarras de la vie, ne sont plus rien pour moi. 11 no lue faut ni cuisinier , ni barbier, ni tailleur, ni architecte. Me voilà libre et coulent à peu de frais. PouRiuoi nie rengager dans les besoins des honnnes?

L'l. — Il est vrai que l'hounne a de jj;rands besoins; mais les arts qu'il a inventés pour satisfaire à ses besoins se tournent à sa trloire et font ses délices.

GiiiLi.. — Il est plus simple et plus sur d'être exempt de tous ces besoins, que d'avoir les moyens les plus merveilleux d'y remédier. 11 vaut mieux jouir d'une santé parfaite sans aucune science de la médecine, que d'èlre toujours malade avec d'excellens remèdes pour se f,uiérir.

II. — Mais, mon cher (jrillus, vous ne comptez donc plus pour rien l'éloquence, la poésie , la musique , la science des astres et du monde entier, celle des figures et des nombres? Avez-vous renoncé à notre chère patrie, aux sacrifices, aux festins, aux jeux, aux danses, aux combats , et aux couroimes qui servent de prix aux vainqueurs? Répondez.

CituLL. — Mon tempérament de cochon est si heureux . qu'il me met au-dessus de toutes ces belles choses. J'aime mieux grognoner, que d'être aussi éloquent que vous, (le qui me dégoûte de l'éloquence, c'est que la vôtre même, qui égale celle de Mercure , ne me persuade ni ne me touche. Je ne veux persuader personne ; je n'ai que faire d'être j)ersuadé. Je suis aussi peu curieux de vers que de prose; tout cela est devenu viande creuse pour moi. Pour les combats du ccsfe , de la lutte et des chariots , je les laisse volontiers à ceux qui sont passionnés pour une couronne , comme les enfans pour leurs jouets : je ne suis plus assez dispos pour remporter le prix ; et je ne l'envierai point à un autre moins charge'- de lard et de graisse. Pouila musique, j'en ai perdu le goût, et le goût seul décide de tout ; le goût qui vous y attache m'en a détaché; n'en parlons [dus. Retournez à Ithaque ; la jiatiie d'un cochon se trouve j)artout où il y a du gland. Allez , régnez , revoyez Pénélope, j)unissez ses amans : pour moi , ma Pénélope est la truie qui est ici j)rès ; je règne dans mon établc , et rien ne trouble mon empire. Beauroup de rois dans îles palais dorés ne peuventatteindrc à mon bonheur ; on les nomme fainéans et indignes du trône, quand ils veulent régner comme moi , sans se mettre à la gêne, et sans toinrnentcr tout le genre humain.

L'l.. — Vous ne songez pas qu'un cochon est à la merci des hommes, et qu'un m- l 'eu-

graisse que pour l'égorger. Avec ce beau raisonnement vous finirez bientôt votre destinée. Les homutes, au rang desquels vous ne voulez pas être , mangeront votn.' lard , vos boudins et vos jambons.

Gnu.L. — Il est vrai que c'est le danger de ma profession ; mais la vôtre n'a-t-el!e [)as aussi ses périls et ses alarmes? Je m'expose à la mort par une vie douce dont la volupté est réelle et présente ; vous vous exposez de même à une mort |)roinple par une vie malheureuse, et pour une gloire chimérique. Je conclus qu'il vaut mieux être cochon que héros. Apollon lui-même dùl-il chanter un jour vos victoires, son chant ne vous guériroit point de vos peines, et ne vous garantiroit point de la mort. Le réginn' d'un cochon vaut mieux.

L'l. — Vous êtes donc assez insensé et assez abruti pour mépriser la sagesse, qui égale presque les hommes aux dieux?

GuiLL. — Au contraire, c'est par sagesse que je méprise les hommes. C'est une impiété de croire qu'ils ressemblent aux dieux, puisqu'ils sont aveugles, injustes, trompeurs, malfaisans-, malheureux et dignes de l'être, armés cruellement les uns contre les autres, et autant ennemis d'eux-rnême.> que de leurs voisins. A quoi aboutit cette sagesse que l'on vante tant ? elle ne redresse point les mœurs des honmies; elle ne se tourne qu'à flatter et à contenter leurs passions. Ne vaudroit-il pas mieux n'avoir point de raison, que d'en avoir pour exécuter et pour autoriser les choses les plus déraisonnables? Ah ! ne me parlez plus de l'hounne : c'est le plus injuste, et par conséquent le plus déraisonnable de tous les animaux. Sans flatter notre espèce, un cochon est une assez bonne personne : il ne fait ni fausse monnoie ni faux conti-ats: il ne se parjure jamais ; il n'a m' avarice ni ambition ; la gloire ne lui fait point faire de conquête injuste; il est ingénu et sans malice ; sa vie se passe à boire , manger et dornnr. Si tout le monde lui ressenddoit , tont le monde dormiroit aussi dans un profond repos , et vous ne seriez pas ici; Paris n'auroit jamais enlevé Hélène ; les Grecs n'auroient point renversé la superbe ville de Troie après un siège de dix ans ; vous n'auriez point erré sur mer et sur terreau gré de la fortune, et vous n'amiezpas besoin de conquérir voire propre royaume. Ne me parlez donc plus de raison : car les hommes n'ont que la folie. Ne vaut-il pas mieux être Wtc que méchant fou ?

L'l. — J'avoue qui- j.- ne puis assez métonner de votre stu[)idité.

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